Ne pouvant être présent à cette table ronde [1], voici en quelques lignes comment j’ai vécu le syndicalisme à l’usine CITROEN de Levallois.
Septembre 1968, je fais ma rentrée d’apprentissage à l’Ecole Technique et Professionnelle CITROEN (ETPC) en section d’ajusteur.
Après avoir obtenu mon CAP, j’intègre l’usine de Levallois à la mi-juin 71. N’ayant pas encore 18 ans, Je ne travaille donc pas en horaires décalés 2x8 ou 3x8.
Mes premiers pas avec le compagnon à qui j’ai été confié ne se passent pas bien, rétention d’informations, je demande à poursuivre la découverte de mon activité avec une autre personne.
Là, je découvre une personne exceptionnelle, le sport nous rapprochant, une confiance s’installe entre nous. J’apprends qu’une certaine méfiance à mon égard par mes collègues est de mise. Le fait que je vienne de l’école de l’entreprise me catalogue dans le camp de la direction et du syndicat patronal (la CFT). J’affirme à mon nouveau compagnon qu’il n’en est rien de tout cela et pour être franc avec lui, je lui indique que je suis ignare en matière de syndicat et politique. Mes préoccupations étaient plutôt tournées vers le football où j’avais de bonnes dispositions pour réussir et qui me permettaient déjà de gagner quelques francs bien supérieurs aux 690 frs de salaire mensuel comme ajusteur.
Septembre 1971, avec mes amis joueurs du club, nous décidons d’aller à la fête de l’HUMA pour assister au concert du samedi où les WHO groupe en vogue et rival des Rolling Stones se produisent.
Le lundi qui suit, en début d’après-midi, je suis convoqué auprès de mon responsable de secteur. Après quelques échanges de politesse, une question m’abasourdi : « Que faisiez vous à la Fête de L’HUMA, vous êtes communiste ? ». J’explique les raisons de ma présence et termine en disant que ma vie privé ne le regarde pas. Là il me vante les qualités du syndicat CFT et me conseille d’être proche d’eux de me syndiquer. Je lui indique que cela ne m’intéresse pas, que j’ai d’autres passions.
Après en avoir parlé avec mes parents, je découvre qu’une enquête de voisinage avait été faite lors de mon apprentissage sur notre famille. Je suis outré !!!
Régulièrement relancé par quelques délégués, je continue de rejeter leurs demandes d’autant plus que je m’épanoui bien dans mon sport favori.
Quelques années plus tard, rentrant de mon service militaire effectué aux Pompiers de Paris , on me propose de mettre les connaissances acquises dans ce corps d’armée au service du CHS de l’entreprise. Ce que j’accepte sans savoir (toujours dans l’ignorance syndicale) que je dois être syndiqué ! Quelques jours plus tard, je découvre mon nom sur la liste CFT pour le CHS. Surpris, je vais voir la personne qui m’avais sollicité et qui avec un grand sourire me dit voilà ta carte, c’est tant. Je refuse catégoriquement, il me dit que je n’ai pas le choix !!!
Je parle avec un de mes collègues qui est entrée dans l’usine en même temps que moi, d’autres surprises m’attendent comme par exemple la prime de rendement qui est à l’appréciation du chef d’équipe mais pas que, elle est aussi lié à l’appartenance syndicale et bien sûr mon interlocuteur qui lui a fait le pas à un montant de prime très nettement supérieur au mien.
Après échange avec mon chef d’équipe, je me retrouve à nouveau devant le chef de secteur et rebelote. Ayant fondé une famille, la promesse verbale de ne plus être en horaires décalés, je craque. Ma prime est fortement réévaluée mais la promesse n’aura jamais été tenue malgré mes relances.
Ceci étant, j’accompli mon rôle dans le CHS du mieux possible et les retours de mes collègues sur mon activité sont bons.
Mon compagnon ayant des gros soucis de santé nous avons du mal à échanger et ses conseils sont : » reste bien sur tes gardes ».
Après le drame de Reims en 1977, où un délégué de la CFT de l’usine de Levallois détaché à Reims assassine un délégué CGT, la CFT devient CSL, là je découvre les liens du syndicat avec la politique gouvernementale de l’époque, avec le SAC (service d’action civique) responsable de la tuerie d’Auriol un peu plus tard et dont le président est Charles PASQUA. Le lien intermédiaire entre la CSL et le parti politique est l’A. O. P dont je ne me rappelle plus la signification.
Octobre 1978, élections du personnel, je ne désire plus être membre du CHS d’autant que des incidents à ce sujet ont eu lieu et que les évènements cités plus haut me conditionnent dans ce choix.
En juillet de cette même année, j’ai déposé ma candidature pour entrer à EDF-GDF, restée lettre morte. Nous sommes un mercredi ou jeudi d’élections en ce mois d’octobre. Je suis de l’après-midi et comme chaque jour, j’arrive quelques minutes avant la prise du travail, pour échanger avec mes collègues du matin sur l’activité à poursuivre sur le dépannage ou l’entretien des machines en cours. Mon chef d’équipe vient vers moi et me tend une feuille de papier A4 pliée en deux et agrafée sur les 3 cotés.
J’ouvre la feuille, une enveloppe est à l’intérieur, j’ouvre celle-ci et surprise, un bulletin de vote CSL y figure (ceci se passe devant tous mes collègues).
Quelques instants plus tard, j’interpelle mon chef d’équipe qui me dit que cela serai bien de mettre le bulletin dans l’urne.
J’accompli mon action de vote !
La semaine qui suit, je suis du matin, je croise le responsable de secteur qui m’acquiesce en me disant que l’on m’avait remis un bulletin de vote lors des élections et qu’ils ne l’ont pas retrouvé. Il me demande de réfléchir et de le rencontrer dans son bureau après le déjeuner. De suite je file m’isoler et je vérifie le bulletin qui m’avait été remis. Je découvre sur la liste un nom rayé… Après une rapide enquête, je m’aperçois que le bulletin était un piège. Le nom rayé m’était attribué et ayant voté blanc ils ne l’ont pas retrouvé.
Après un rapide déjeuner, je vais à la rencontre du responsable de secteur, je lui indique qu’effectivement je n’ai pas accompli ce qu’ils voulaient. Là il me dit que ma carrière est terminée, aucune augmentation et certainement à la clef une mutation dans une usine de l’Est de la France Metz ou Mulhouse. Il me demande de lui restituer le bulletin, je lui indique qu’il est en lieu sûr et que s’il m’arrivait quelque chose en sortant de l’usine il serait remis à qui de droit. Ne faites pas cela me lance t-il. Nous n’avons plus rien à nous dire lui ai-je répondu.
Pourquoi ai-je dis cela ? J’avais entendu parler d’actions d’intimidations et d’agressions à l’encontre de collègues d’autres usines après la sortie du travail.
Aidé par Serge PRONTEAU, délégué CGT, qui a appris ce qui m’arrivait j’ai pu surmonter cette épreuve. Quelques semaines plus tard, je reçois un courrier pour un entretien d’embauche à EDF-GDF. De cette période j’en ai tiré quelques enseignements qui m’ont conduits vers la défense du salarié et c’est naturellement que je suis allé vers la CGT puis à l’UFICT où j’ai milité.
Malgré des difficultés d’échange, j’ai toujours eu contact avec mon compagnon bien mal en point et qui nous quittera le jour où j’intègre EDF-GDF le 8 janvier 79. On le surnommait le « Vieux Mao » ce compagnon natif de St Pol de Léon sera pour moi un lien important avec le syndicalisme et avec la Bretagne. J’ai la certitude qu’il aurait été fier de mon parcours !
[1] Il s’agit d’une rencontre organisée à la fête de l’Humanité Bretagne, en novembre 2025