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La Nation rend hommage à un historien, à un résistant, Marc Bloch
Par Philippe Pivion

Marc Bloch entrera le 23 juin 2026 au Panthéon par décision d’Emmanuel Macron, président de la République. Il ne franchira pas les grandes portes au-dessus desquelles, la nation rend hommage à ceux qui y accèdent pour un morceau d’éternité : Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. La famille n’ayant pas souhaité que les cendres du martyr fussent transférées, l’acte sera symbolique et un cénotaphe rappellera à tous ceux qui passent le nom du grand homme : Marc Bloch. Par ailleurs la famille a demandé expressément que les membres de l’extrême droite française, les RN et consorts, soient absents de la cérémonie. Honneur est dans la devise familiale certainement.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, honorer un personnage illustre par une mise en scène flamboyante et respectueuse afin qu’il devienne un modèle pour les générations à venir de ce que doit être un républicain défendant bec et ongles la Nation française.

Héros de la Grande guerre, il y fait preuve d’un courage remarqué. Blessé, décoré, cité, il défend la terre de France avec conviction et abnégation. Mais surtout cet homme dont la profession est historien va bouleverser l’enseignement et la narration historique. Dès le lendemain du conflit qui anéantira des millions d’êtres humains, un conflit où les limites de l’horreur sont dépassées, où les recrues sont confrontées à des remises en cause de ce qu’est l’essence même d’un être humain, où la boucherie, car c’en est une au sens littéral du terme, est totale, Marc Bloch va écrire un petit article sur les atrocités allemandes (Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre). Dès 1914, Belges et Français les dénoncent, avec une certitude, une régularité qui devant des actes barbares témoignent où sont les forces du bien face à celles du mal. Or avec une précision chirurgicale, Marc Bloch que l’on ne peut soupçonner d’intelligence avec l’ennemi, va décortiquer les mécanismes et erreurs qui président à ces actes atroces. La peur, les ordres, les souvenirs de 1870-1871, tout est fait pour que le soldat allemand perde la mesure. Bloch ne condamne pas, il démontre que les racontars, les mensonges, les mécanismes de la guerre conduisent à de tels dérapages : « Des hommes animés d’une colère aveugle et brutale, mais sincère, avaient incendié et fusillé ; il leur importait désormais de garder une foi parfaitement ferme en l’existence « d’atrocités » (belges et françaises) qui seules pouvaient donner à leur fureur une apparence équitable ; il est permis de supposer que la plupart d’entre eux eussent reculé d’horreur s’ils avaient dû reconnaitre la profonde absurdité des terreurs, paniques qui les avaient poussés à commettre tant d’actes affreux. » [1]

Marc Bloch est donc un homme qui garde la tête froide, il réfléchit, tourne vingt fois sa plume dans l’encrier et lorsqu’on lit sa prose on est frappé du style que sa prudence et son refus de juger lui confèrent.

Grand médiéviste, il va introduire l’anthropologie dans les analyses historique qu’il conduit avec son livre sur « Les Rois thaumaturges » (1924) qui fera date. En 1931, il publie « Les Caractères originaux de l’histoire rurale française ». Dans cet ouvrage, Marc Bloch fait appel à toutes les sciences disponibles pour examiner l’évolution du monde paysan. L’anthropologie, une nouvelle fois, est convoquée, mais aussi l’urbanisme, la botanique, la chimie, la démographie, tout ce qui peut donner sens à une évolution. Le vrai modernisme de Bloch réside dans cette approche multidisciplinaire. Après sa mort, il ouvrira le chemin à des Duby.

La panthéonisation de Marc Bloch déterminée par le Président de la république est « pour son œuvre, son enseignement et son courage ». Il est rare qu’un historien soit reconnu à tel point par la nation. Mais autant son apport historique est indéniable en matière médiévale, autant avec son livre le plus réputé, « L’étrange défaite », son apport est contestable. Cette œuvre écrite juste après les combats de 1940 et la débâcle, est un travail à chaud, c’est-à-dire justement sans le recul historique. Il traite notamment de sa propre expérience, celle d’un capitaine chargé de la gestion des stocks d’essence durant les mois de la drôle de guerre et ceux du conflit militaire. Stupéfait de l’attitude des hauts gradés, des états-majors, il émet des critiques nombreuses sur leur non engagement, sur leur jalousie et leur haine réciproques, sur leur incompétence et sur ce que l’on peut qualifier de trahison (Bloch n’emploie pas ce terme). L’inactivité militaire en dehors d’une minuscule offensive vers la Ruhr, où l’armée française pénètre de quelques kilomètres en terre allemande sans rencontrer beaucoup de résistance, n’est malheureusement pas étudiée.

Mais enfin, Daladier, dont il ne dit pas grand-chose, est ministre de la guerre de 1936 à 1940. De quelle guerre est-il donc le ministre ? En tout cas pas de celle contre le fascisme. Daladier poursuit son attitude munichoise, celle du compromis qui débouche fatalement sur la compromission avec Hitler. Il a pour cela Georges Bonnet comme ministre des Affaires étrangères dont la mollesse n’a d’égale que sa pleutrerie. Daladier ministre de la guerre, de la drôle de guerre, en a conduit une qui n’épargna pas la classe ouvrière. Il a déclaré une guerre totale et sans merci au peuple dès novembre 1938 en emprisonnant au lendemain d’une grève qui échoue, plus de 3000 militants syndicaux qui seront condamnés à des amendes énormes et à des mois de prison. Il déclare la guerre aux acquis de 1936, suppression de la semaine des 40 heures, baisse du salaire horaire, et au titre du réarmement on peut travailler jusqu’à 60 heures 6 jours sur 7 ! Il déclare la guerre aux communistes dès août 1939, en interdisant la presse du PCF et en emprisonnant les « agitateurs ». Il venait de repousser les élections de 3 ans, en juillet 1939, et ne tardera pas à interdire le PCF lui-même en septembre 1939. Non, ce n’est pas la drôle de guerre pour tout le monde. Mais de cela Marc Bloch ne voit rien. Par contre il juge l’incapacité militaire, son incompétence, qui débouchera sur la défaite. Mais, il oublie les racines du mal. Il ne cite pas le slogan des 200 familles et de la bourgeoise qui exigeait « Hitler plutôt que le Front populaire », il tait les agissements des de Brinon et du Comité France-Allemagne, il oublie les diffusions de tracts de l’Allemagne par l’Action française, organisation factieuse, il oublie, Munich, il oublie les fausses négociations avec l’URSS.

Lorsque Bloch écrit : « Les salariés n’ont assurément pas été les seuls, ni sans doute les principaux responsables. Oublieux qu’ils tenaient eux aussi … ils cherchaient avant tout à vendre leur peine au plus haut prix ; donc à fournir le moins d’efforts possibles, durant le moins de temps possible, pour le plus d’argent, possible. » N’est-ce pas un dérapage de l’historien qui révolutionnait cette science avec l’anthropologie ? Quelle est la vie des ouvriers en 1936 ? Les acquis sociaux seraient responsables ? Non monsieur Bloch avec tout le respect dû à votre courage, je suis en désaccord avec vous. « Sans doute, y aurait-il beaucoup d’injustice à supposer absolument général, dans toute une classe (la classe ouvrière ndlr), un pareil mépris des intérêts nationaux » ! ajoute-t-il plus loin. Ainsi donc pour lui, l’incompétence des militaires n’a d’égale que celle des syndicalistes ! « Les défaillances du syndicalisme ouvrier n’ont pas été, dans cette guerre-ci, plus niables que celle des état–majors. »

Alors faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Certes non, mais je pense que l’on doit lire avec prudence cette œuvre qui n’a ni le recul historique, ni l’examen des sources. Pire elle établit un parallèle entre responsables et victimes.
Est-ce à dire que la panthéonisation de Marc Bloch est injuste ? Bien sûr que non, mais comme lui, regardons l’ensemble afin de juger en connaissance de cause.
Marc Bloch entre en résistance au printemps 1943 après l’invasion de la zone dite libre. Il a 57 ans. Alors balayons les arguments fallacieux, tels « il devient résistant quand la défaite approche », non, il entre en résistance dans la conscience avant, dans les actes ensuite. L’important demeure le fait qu’il agisse, c’est son honneur et sa gloire que nous ne mettrons pas en parallèle avec des résistants de la dernière heure, des résistants en « peau de lapin ».

Il agit avec la plume, c’est un intellectuel, et il créera une revue clandestine, La Revue libre, Études, témoignages, documents édité par les Éditions du Franc-Tireur. Puis, il fait preuve d’un talent d’organisateur. Il animera les Mouvements unis de la Résistance de la région de Lyon (R1), il structure, cloisonne, invente. Il protégera l’organisation lors de son arrestation en ne disant rien ou plutôt il ne lâchera que des noms et des lieux déjà connus, ce qui lui vaudra, avec ses origines israélites, une mort lâche le 16 juin 1944.

Du courage, Marc Bloch en a eu jusqu’au bout de sa vie. Courage aux fronts de 14/18, courage dans l’exercice d’un champ d’études historiques renouvelé, courage au front de 1939/1940, courage dans la Résistance et courage sous les coups de l’ennemi.

Bienvenu au panthéon Marc Bloch aux côtés de vos frères et sœurs Jean Moulin, Germaine Tillion, Félix Eboué, André Malraux, Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Jean Zay, Pierre Brossolette, Joséphine Baker, et de Missak Manouchian.

3 juin 2026

Texte paru sur le site Liberté-Actus

Notes :

[1Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Marc Bloch


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