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A propos de la théorie de la « suraccumulation du capital » et de la « baisse tendancielle du taux de profit »
Par Eric Le Lann

La lecture des différents volumes du Capital de Marx a suscité et suscite encore de nombreux débats entre les économistes et les philosophes se réclamant de l’auteur de cet ouvrage, chacun mettant en valeur comme point de départ tel ou tel passage, tel ou tel concept, telle ou telle interprétation. Ces lectures et interprétations surgissent parfois dans le débat politique et il arrive que ces interprètes de Marx se posent alors en garant de la bonne interprétation qui devrait fonder la bonne politique. La préparation du 40ème congrès du PCF n’a pas échappé à ce phénomène, on a pu le voir avec les prises de positions de Frédéric Boccara condamnant solennellement le texte voté par le conseil national du PCF : « Il abandonne les repères et acquis théoriques marxistes. La suraccumulation du capital comme cause de la crise a disparu, alors qu’elle est plus que jamais à l’œuvre ».

Cette théorie de la « suraccumulation » de capital, avec son corollaire, la « loi » de la baisse tendancielle du taux de profit est-elle donc si solide qu’elle constituerait la pierre angulaire de toute analyse marxiste de la situation actuelle ?

De quoi s’agit-il ? En quelques mots, selon cette théorie, avec le progrès technique, le mode de production capitaliste ferait face à une élévation de ce que Marx appelle « la composition organique du capital » c’est-à-dire le rapport entre la valeur du capital investi dans les moyens de production et celle du capital investi dans la force de travail, ce qui, à taux d’exploitation égal, entrainerait une tendance à la baisse du taux de profit [1].

Un acquis ?

En premier lieu, on peut trouver chez Marx lui-même des indications relativisant cette notion d’élévation de la « composition organique du capital ». Il écrit ainsi : « Si par exemple à la suite d’une invention nouvelle, une machine peut être reproduite avec une dépense moindre de travail, la machine ancienne de même espèce perd plus ou moins de sa valeur et en donne par conséquent moins au produit » [2]. Si l’on accepte cela, même avec le progrès technique la valeur du capital fixe n’est pas une grandeur nécessairement croissante et elle devient fluctuante.

Pour ce qui est du corollaire de cette notion de « suraccumulation », la dite « loi de la baisse tendancielle du taux de profit », signalons qu’elle n’a jamais été évoquée dans des textes publiés du vivant de Marx, mais qu’elle figure dans différents manuscrits de travail, les Grundrisse et ceux qui ont été édités par Engels sous le titre Livre III du Capital. Hormis les économistes qui s’en réclament, il y a peu de travaux récents disponibles sur cette notion [3], je m’appuierai donc sur le travail de Christophe Darmangeat qui considère que cette thèse doit plutôt être vue comme une simple hypothèse de travail [4]. Voici ce qu’il écrit à ce propos :

« Cette loi de la baisse tendancielle du taux de profit a fait couler beaucoup d’encre, chez les marxistes comme chez leurs adversaires, pour diverses raisons. Pour commencer, sous la plume de Marx, la loi est bien davantage énoncée que véritablement démontrée. Tous ceux qui ont essayé de mettre l’exposé en équations se sont vite aperçus que le raisonnement était truffé d’hypothèses implicites. Pourquoi, par exemple, est-ce la tendance qui l’emporte sur les contre-tendances, et non l’inverse ? Le texte de Marx ne le dit pas, et on ne voit aucun argument qui permettrait de l’affirmer, en dehors d’une déduction « au doigt mouillé ». Que l’augmentation de la productivité passe par l’alourdissement de la mécanisation, c’est là une hypothèse qui semble raisonnable (même si elle n’est pas toujours aussi vraie que ce qu’on croit : le passage au travail en équipe en est un contre-exemple). Mais étant donné que cette augmentation de la productivité abaisse le coût du capital, rien ne permet de conclure qu’au bout du compte, la composition du capital en valeur (qu’on désignerait plutôt de nos jours sous les termes d’intensité capitalistique) suivrait nécessairement, même de manière atténuée, la croissance de sa composition technique.

En réalité, je crois qu’il est impossible d’établir par hypothèse les modalités par lesquelles le progrès de la technique et de la gestion impactent la composition en valeur du capital (l’intensité capitalistique). La question ne peut pas être résolue a priori : elle demande d’aller voir concrètement ce qui se passe dans la réalité, comme l’ont notamment fait, en France, Gérard Duménil et Dominique Lévy dans de nombreux travaux très convaincants. Leurs conclusions étaient qu’on observe bel et bien des périodes de plusieurs décennies durant lesquelles l’économie capitaliste (et le taux de profit) s’engage dans le type de trajectoire décrit par Marx. Cependant, et pour autant que l’on puisse faire confiance aux chiffres (leur traitement pose de redoutables problèmes techniques), on ne voit guère se dégager une inexorable décrue sur le long terme. »

Christophe Darmangeat ajoute : « Marx a formulé la loi de la baisse du taux de profit autour de 1860, dans deux textes différents : les Grundrisse et le livre III du Capital. Or ni l’un ni l’autre de ces deux textes n’a été publié de son vivant – le premier à avoir été édité est le Livre III, douze ans après sa mort. Il y a là quelque chose qui devrait intriguer les marxistes : pendant vingt ans et plus qui suivirent jusqu’à son décès, Marx n’a pas fait une seule allusion à cette loi dont il écrivait pourtant qu’elle était « de toutes les lois de l’économie politique moderne, la plus importante qui soit ». Aucun de ses textes publics (et, me semble-t-il, privés) ne contient le moindre mot à ce sujet, de sorte qu’au début des années 1890, pas un seul marxiste au monde, hormis peut-être Engels, n’en avait jamais entendu parler. Si vraiment Marx l’avait considérée comme un point essentiel de la dynamique du système qui devait fonder l’action politique des travailleurs, comment expliquer ce silence ? En fait, il n’est pas absurde de soupçonner que Marx lui-même avait de sérieux doutes concernant sa validité ou sa portée, et qu’il avait laissé cette hypothèse de côté, comme une piste fausse ou en tout cas problématique.
Quoi qu’il en soit, si l’on veut aujourd’hui réfléchir sérieusement à cette question, il importe de le faire en scientifique, en confrontant les données empiriques et les raisonnements théoriques. La tâche est loin d’être facile, mais elle est par principe beaucoup plus utile que se contenter de répéter que la loi de baisse du taux de profit est vraie simplement parce que Marx l’a dit… d’autant plus qu’en réalité, il ne l’a, semble-t-il, jamais dit à personne ! »

« La baisse tendancielle du taux de profit, expression capitaliste réelle ou supposée de l’augmentation de la productivité du travail, n’est qu’une possibilité théorique parmi d’autres – et pour être bien clair, je le répète, je ne dis pas que cette idée est fausse : je dis simplement qu’en l’état, elle n’est pas véritablement démontrée, ni par le raisonnement, ni par les faits observés, et qu’apparemment, telle était également l’opinion de Marx. »

Question de méthode

Selon Claude Gindin, Paul Bocarra, le théoricien qui a fondé ses travaux sur la théorie de la suraccumulation, considérait qu’il fallait « saisir le mouvement interne du Capital, condition de son développement correspondant aux nécessités actuelles ». Dans son esprit, « la théorie de la suraccumulation-dévalorisation du capital (…) a une portée qui dépasse l’analyse du capitalisme » et « peut contribuer ainsi à la théorie de la régulation du mode collectiviste de production et des phases de transition révolutionnaire vers ce mode, à partir du capitalisme » [5].

Cette méthode était-elle celle de Marx pour appréhender et penser les évolutions de l’économie et de la société après qu’il ait publié le Capital ?

Voici ce que Marx écrit en 1979 à propos de la crise en Grande-Bretagne pour justifier son refus de publier le livre II du Capital [6] :

« Je n’aurai en aucun cas publié le second volume avant que la crise industrielle anglaise actuelle ait atteint son paroxysme ».

« Il est donc nécessaire d’observer le cours actuel des événements jusqu’à ce qu’ils arrivent à maturité avant de pouvoir les « consommer productivement », je veux dire par là « théoriquement » »

Les raisons méthodologiques que se donne Marx pour reporter la publication du livre II du Capital, et donc a fortiori celle des brouillons qui feront le livre III où est évoquée la « baisse tendancielle du taux de profit », sont donc méthodologiques. C’est à partir de la réalité elle-même et de son mouvement et non du « mouvement interne » de son œuvre qu’il compte développer sa pensée.

Marx ajoute encore : « La crise « passera » mais « sous le couvert de cette société anglaise « apparemment » solide, se dissimule une autre crise, la crise agricole, qui suscitera des changements importants et sérieux dans la structure sociale ». Ce dernier passage montre que pour Marx les facteurs économiques à prendre en compte sont multiples.

Pour conclure sur ce point, plus généralement, j’ajoute que le mouvement du capital ne peut expliquer à lui seul l’évolution d’une société, d’abord parce que dans la « base » économique de la société coexistent différents modes de production, ensuite parce que bien d’autres facteurs jouent, comme la démographie (ce qui renvoie pour une large part aux mentalités) pour ne prendre qu’un exemple.

La place de la lutte des classes

Domenico Losurdo considérait que « dans les textes des deux fondateurs du matérialisme historique, on peut retrouver deux versions différentes et contrastées de la théorie de la révolution, même si le point de départ est l’exaspération de la contradiction entre forces de productives et les rapports de production. La version consignée dans la très célèbre page du Capital qui voit la révolution socialiste comme une conséquence immédiate et automatique de l’accomplissement du processus d’accumulation capitaliste qui avance implacablement, en expropriant les petits producteurs, jusqu’au moment où sonne la « dernière heure de la propriété privée capitaliste » quand « les expropriateurs sont expropriés à leur tour », est pesamment mécaniciste. La politique, les particularités nationales, les facteurs idéologiques, la conscience révolutionnaire même, tout cela ne semble jouer aucun rôle, et il est clair que cette théorie est inutilisable pour expliquer une quelconque révolution concrètement déterminée. Bien au contraire, le Manifeste du parti communiste prévoit la possibilité d’une révolution socialiste dans un pays comme l’Allemagne qui, sur le plan du développement capitaliste, est plutôt en retard par rapport à l’Angleterre et qui, en ce qui concerne la structure proprement politique, est en deçà de la révolution bourgeoise. » [7] On pourrait aussi comme illustration de la 1ère version de la théorie cet autre texte de Marx : « Les conditions nécessaires à l’émancipation du prolétariat sont d’une manière spontanée engendrées par la marche de la production » [8]. A l’opposé, lorsque Marx observe dans le Capital que « de nombreuses grèves furent la cause de l’introduction de nouvelles machines », il inscrit le recours à l’évolution technique lui-même dans une lutte de classe.

Frédéric Boccara considère que « les précédentes crises systémiques ont amené le système à se transformer, mais en limitant le jeu de la rentabilité, son régulateur central » [9], ne porte-t-il pas ainsi une vision qui s’apparente à la première version du matérialisme historique évoquée par Domenico Losuro qui voit l’histoire de notre société comme « l’accomplissement du processus d’accumulation capitaliste » ?

De nos jours, il y a toujours deux façons (au moins) de voir l’évolution de l’économie et de la société : celle où ce sont les « lois » d’un système qui s’imposent inexorablement, les êtres humains n’ayant qu’à accomplir ces lois, et celle qui fait toute sa part à la lutte des classes dans toutes ses dimensions, dans un contexte déterminé.

Paul Boccara relevait que Marx considérait lui-même qu’avec Le Capital, il mettait en évidence une « moyenne idéale » du mode de production capitaliste. Dans son existence concrète, ce mode de production revêt de multiples formes selon les époques, selon ses modalités de coexistence avec les autres rapports de production existant dans une société, selon son inscription dans les réalités nationales, etc. C’est l’appréhension de ces réalités concrètes et non pas de cette « moyenne idéale » qui peut aider à l’action politique émancipatrice.

Notes :

[1Je n’aborderai pas dans ce texte la question de la différence entre le montant du capital investi par le capitaliste lui-même (en capital fixe) et le montant du capital fixe investi dans la production. Il y a cependant une déconnexion entre ces deux notions, du fait notamment du recours à l’autofinancement ou à l’emprunt. Pour la complexité de la notion de composition organique du capital et de son calcul, on peut lire un article de Pierre Duharcourt dans le livre Pierre Duharcourt, une pensée en mouvement.

[2Le Capital, chapitre VIII Capital constant, capital variable.

[3Signalons que Gramsci, sans la remettre frontalement en question, avait consacré quelques lignes pour réfuter une interprétation mécaniste de cette « loi ».

[4Entretien publié sur le site Contre-temps à propos de l’ouvrage L’énigme du profit.

[5Economie et politique n° 206, septembre 1971

[6Lettre Marx à Danielson du 10 avril 1879

[7Avec Gramsci, au-delà de Marx et au-delà de Gramsci. Texte traduit dans la revue Nouvelles fondations et disponible sur le site La faute à Diderot.

[8Lettre de Marx du 29 juillet 1879

[9Frédéric Boccara l’Humanité du 16 juin 2023


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