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"Thorez, c’est le refus de l’immobilisme, une conception vivante, humaniste et ouverte au nouveau "
Entretien avec Roland Leroy

Témoignage de Roland Leroy, ancien directeur de l’Humanité, membre de la direction du PCF aux côtés de Maurice Thorez, avant de prendre par la suite les rênes de l’Humanité. Acteur direct, il se souvient. Entretien réalisé par Pierre Chaillan.

Où étiez-vous et que faisiez-vous le 11 juillet 1964, il y a cinquante ans, lorsque vous avez appris la mort de Maurice Thorez ?

J’étais à Moscou où j’avais conduit une délégation d’études. Je devais ensuite rester en Union soviétique. Maurice Thorez devait arriver lui aussi pour passer quelques temps de vacances sur les bords de la mer Noire. De son côté, le secrétaire général du PCI Palmiro Togliatti avait déjà rejoint le pays [1]. Il était convenu que j’irai voir l’un et l’autre car il y avait le projet de tenir une rencontre. Maurice Thorez venait d’être élu par le congrès président du parti, sa fonction de secrétaire général était transmise à Waldeck Rochet. L’éventualité d’une rencontre entre Togliatti et Thorez était envisagée. Je devais les voir afin de fixer les modalités, notamment le lieu où cette rencontre se tiendrait le premier et second jour à choisir entre Menton et San Remo. Cette rencontre était préparée du côté français par Waldeck Rochet, Gaston Plissonnier, Raymond Guyot et moi-même. J’avais pour correspondant direct Luigi Longo et quelques autres camarades italiens.

C’est assez incroyable car les deux protagonistes de cette rencontre programmée disparaissent alors à un mois d’intervalle. Thorez le 11 juillet et Togliatti le 21 août de cette année 1964…

Oui, et alors que j’attendais Pierre Thorez, le fils de Maurice qui, comme ma fille, venait de passer son baccalauréat. Il rejoignait ses parents embarqués sur le navire qui devaient les amener de France à Yalta quelques jours plus tard sur les bords de la Mer Noire. J’ai appris le décès de Maurice Thorez par les dirigeants soviétiques une heure avant l’arrivée de l’avion de Pierre. La nouvelle n’avait pas encore été rendue publique. Je me suis alors retrouvée chargé de lui annoncer la nouvelle de la disparition de son papa. Après l’avoir accueilli à la descente de son avion, je l’ai emmené visiter le parc Gorki à Moscou. Dans la voiture, je lui ai dit que son père avait eu un grave malaise et dans le parc que son père était mort.

Avez-vous ensuite rejoint la France pour participer aux obsèques ?

Naturellement, j’ai rejoint immédiatement la France. Et le hasard a fait que j’étais avec François Billoux et Georges Gosnat quelques temps plus tard aux obsèques de Togliatti à Rome. Deux ou trois semaines plus tard, Luigi Longo devenu secrétaire général du PCI est venu à Paris pour y rencontrer Waldeck Rochet. J’ai participé à ces entretiens. Avec Longo, nous avons déjeuné tous deux au premier étage de la Tour Eiffel : ce qui lui avait beaucoup plu. A ce moment-là, nous avons décidé avec Longo et Waldeck Rochet d’établir des relations plus proches.

Parmi les nombreux moments partagés avec Maurice Thorez, quel est celui qui reste le plus fort ?

C’est le moment où il m’a annoncé qu’il allait proposer que je sois élu au secrétariat du comité central parce que cela représentait quelque chose d’important. Il m’a demandé de venir le voir à Bazainville où il résidait. Nous étions en 1960 et ce n’était pas dans le cadre de la préparation d’un congrès. Il m’a simplement dit : « Voilà, le secrétariat est un peu affaibli parce qu’il y a des problèmes politiques. Jacques Duclos, souffrant, est un peu fatigué. Le secrétariat doit donc être renforcé. Je vais donc proposer à la prochaine session du comité central que tu sois élu ». Et en effet, c’est comme cela que ça s’est passé : j’ai été élu membre du secrétariat. En parlant de problèmes politiques, il faisait allusion aux divergences de vue avec Marcel Servin et Laurent Casanova. Le secrétariat était alors composé de Jacques Duclos, Waldeck Rochet, Maurice Thorez, Marcel Servin, Gaston Plissonnier et Léo Figuères. Il se réunissait chaque semaine, une fois au siège du comité central 44, rue Pelletier à l’époque et l’autre fois à Bazainville avec la participation de Maurice Thorez. Le jour où il m’a fait cette proposition, j’ai été surpris. Je me souviens lui à voir fait part de mon étonnement. Il faut savoir que j’avais été élu en 1950 au congrès de Gennevilliers en tant que membre de la commission centrale de contrôle financier. Au congrès suivant d’Ivry alors que j’avais eu un accident de voiture et que je n’assistais pas au congrès, j’avais été enlevé de la direction. Plus tard en 1956, alors que j’étais député de Seine-Maritime, j’ai été sollicité afin de préparer le congrès qui devait se tenir au Havre alors que nous venions de gagner la mairie. C’est une conversation étonnante. Je lui ai rétorqué que cette proposition était surprenante parce que j’avais été retiré du comité central. Il a ri et il a répondu : « Tu veux quelque chose de plus comme autocritique de ma part ? » Le nom de Maurice Thorez je le connaissais depuis mon enfance passée au sein d’une famille ouvrière. Les souvenirs sont nombreux de sa présence à des réunions et à des meetings. Il était venu à un meeting au Petit-Quevilly prononcé un discours de la main tendu aux catholiques auquel j’ai assisté avec mon père et mes frères. Et puis plus tard, en tant que secrétaire fédéral, je me retrouvai à ses côtés, comme lors de son discours très important de Rouen.

Comment Maurice Thorez prenait-il part aux décisions ?

Dans les réunions du bureau politique, il intervenait toujours de façon toujours magistrale. Une des qualités de Thorez est une intelligence très large, profonde et fine. C’est une culture remarquable et une attention constante et permanente à l’activité des intellectuels. On se souvient de l’épisode du portrait de Staline où il est intervenu pour apporter son soutien à Picasso et Aragon. Chez Thorez, il y avait toujours ce respect de la culture et des militants. J’ai toujours été frappé de son attitude respectueuse à l’égard de Marcel Cachin et de Marie-Claude Vaillant-Couturier. Evidemment, la direction du parti communiste a été confrontée à des moments difficiles. Quand on relit par exemple ce que Maurice Thorez a dit après la mort de Staline au congrès du Havre cela ne correspond pas totalement à la nécessité de la critique. Chez Thorez, il y a avait toujours une solidarité en direction de l’Union soviétique qui ne l’empêchait pas d’ailleurs de montrer avec beaucoup de finesse des grandes différences. Il faut se souvenir de son entretien accordé en 1946 au Times.

Ce qui est dommage, c’est de ne pas montrer toute l’histoire du parti communiste, et donc le parcours de Maurice Thorez durant plusieurs décennies.

Pour les jeunes générations dont les cours d’histoire identifient parfois le communisme au stalinisme. Que répondez-vous à la question : qui était Maurice Thorez ?

Ce qui est dommage, c’est de ne pas montrer toute l’histoire du parti communiste, et donc le parcours de Maurice Thorez durant plusieurs décennies. Lorsqu’il a accédé aux responsabilités, il s’est d’abord engagé dans la lutte anticoloniale au Maroc. Il a alors fait de la prison. Il est devenu secrétaire général dans ces circonstances-là. Au niveau interne, il a aidé les communistes à se débarrasser d’attitudes étroites et sectaires, de repli sur soi et de faire du PCF un parti lié à la classe ouvrière et aux intellectuels. Son combat extrêmement vif contre Doriot témoigne de ce rôle joué par Maurice Thorez dans un sens humaniste. Certes, a pesé sur ses activités l’autorité qui était à l’époque l’organisation internationale, la 3e Internationale et donc Staline mais il ne faut pas oublier que lorsque le parti communiste français a pris l’initiative du Front populaire cela s’est fait sans le soutien de Staline. Thorez a toujours conservé l’estime pour le parti soviétique de Lénine qui avait fait la révolution et en même temps il a toujours défendu des positions originales et particulières à la France. Certes dans des conditions difficiles. Quand on juge maintenant avec toute l’expérience historique, on peut regretter qu’il n’y ait pas eu plus de positions fortes des communistes français contre certaines règles de l’Internationale mais cela ne détruit pas les mérites de Thorez. Cela n’enlève rien au fait que le communisme d’aujourd’hui a besoin de s’ouvrir justement dans l’esprit de Maurice Thorez ne pas immobiliser le parti communiste. C’est le refus de l’immobilisme : une conception vivante, humaniste et ouverte au nouveau !

Version intégrale de l’entretien publié dans l’Humanité du 11 juillet 2014

Thorez, entre l’oubli et l’ignorance de VS la contribution d’Hervé Poly, secrétaire départemental du PCF du Pas-de-Calais, Comprendre Maurice Thorez, c’est comprendre qu’on peut faire l’histoire l’article de l’historien Stéphane Sirot, Maurice Thorez, héros communiste sur la fabrication du mythe, en passant par le discours d’octobre 1934 lançant la politique de Front populaire de l’interview au Times de 1947, aux extraits du témoignage de Giulio Cerreti A l’ombre des deux T, en passant par l’article de Robert Hue, Maurice Thorez, homme d’état l’article de Lucien Wasselin Déplonger sur les liens entre Aragon et Thorez,

Notes :

[1] Sur Togliatti, lire sur le site l’entretien avec Dominico Losurdo


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