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Front populaire, Brigades internationales : le témoignage de Giulio Ceretti
Extrait du livre " A L’ombre des deux T "

" Thorez, Togliatti, Ceretti : les deux premiers ont marqué l’histoire du mouvement communiste en France. Mais qui connaît le destin exceptionnel de Giulio Ceretti ? Militant communiste dans l’Italie fasciste, "illégal" recherché par les polices de la troisième République, membre à la même époque du Comité central du parti communiste français, organisateur du ravitaillement en armes de la République espagnole, à nouveau clandestin pendant la "drôle de guerre" en France, en Belgique, en Allemagne, au Danemark pour se retrouver dans la Sibérie en guerre avec les dirigeants du Komintern, ministre du premier gouvernement italien (...). Mais surtout pendant toute cette période, Ceretti est resté l’ami fidèle de Thorez et Togliatti, jouant par le hasard de cette amitié, un rôle de premier plan dans les relations entre ces deux hommes et leurs partis." (Extraits de la présentation du livre "A l’ombre des deux T")

Devions-nous participer au gouvernement ?

Ercoli [1] n’avait pas manqué de régler sa montre sur celle de Maurice Thorez, laquelle était en avance sur celle du Komintern. Il accepta de couvrir de son autorité la « fuite en avant du P.C.F ». Au cours des semaines qui suivirent et jusqu’à la victoire écrasante de 36, Ercoli rencontra souvent en cachette Maurice Thorez. Leur amitié en fut consolidée et, malgré les hauts et les bas, les orages et les tempêtes, elle devait durer jusqu’à la disparition des deux T.

L’étincelle partie de Nantes [2] devait enflammer d’espoir le cœur de tous les antifascistes du monde entier et, au cours des deux années qui suivirent, le succès fut éclatant, irréversible. La France et l’Espagne furent en vedette dans cette marche puissante contre le fascisme et la guerre. Puis le complot des généraux félons espagnols devait compromettre les résultats acquis de haute lutte. A Paris, les ouvriers fêtèrent leur grande victoire sociale, conséquence des grèves et de l’occupation des usines tandis qu’à Madrid se levait la menace de la guerre civile. L’ennemi avait lancé sa contre-attaque par le coup d’Etat de Franco.

L’objectif du monde progressiste s’était fixé sur les villes espagnoles qui avaient repoussé l’attaque des généraux et mis en fuite les comploteurs. En même temps que les deux tiers de l’Espagne insurgée et victorieuse, se levèrent pour défendre la République les forces les plus éclairées du monde, les hommes les plus courageux, l’élite de l’antifascisme : tous ont pris fait et cause pour les vaillants combattants espagnols. Pour moi aussi commençait le grand virage : hissé sur mon modeste radeau de la M.O.I. [3], je devais par hasard, jouer mon rôle dans cette aide au peuple espagnol.

Les événements espagnols devaient mettre à dure épreuve le Front Populaire en France. Les questions sociales et politiques furent loin d’être réglées à cause de la faiblesse organique du gouvernement Léon Blum cédant au chantage des forces d’argent qui avaient relevé la tête à la faveur de la guerre civile en Espagne, et des pressions exercées par l’Angleterre, puissance conservatrice qui ne voulait pas d’une démocratie avancée au dos de son rocher de Gibraltar.

Le gouvernement de Front Populaire fut incapable de promulguer des réformes qui auraient galvanisé les masses, et d’envoyer immédiatement l’aide demandée par les appels angoissants du Président Azana. Ces gouvernants socialistes de quatre sous furent pris de court par l’initiative d’Hitler ayant à sa remorque son compère Mussolini. Malheureusement, l’Union Soviétique était trop loin et elle fut bloquée par l’initiative de l’Angleterre sur la non-intervention. Cette politique criminelle devait provoquer la débâcle de l’Espagne après une lutte héroïque qui dura deux ans et demi.

Les événements dramatiques d’Espagne devaient prouver aux yeux de tous les Français lucides qu’une faute terrible venait d’être commise, faute à la fois nationale et politique, celle de laisser les mains libres aux hitlériens et aux fascistes. Léon Blum devait payer cette capitulation par la chute de son gouvernement et, au moment du deuxième gouvernement de Front Populaire, au lieu d’essayer de renverser la vapeur, il se contenta de donner des gages à la réaction et aux impérialistes.

Une question a été posée et je vais essayer de lui donner une réponse : la non-participation communiste au premier gouvernement Léon Blum n’a-t-elle pas influencé négativement aussi bien les décisions concernant l’Espagne que la politique sociale ? Ma réponse sera nette : notre devoir était d’y participer ainsi que l’avait demandé Maurice Thorez. Je veux bien l’admettre : il n’était pas très enthousiaste sinon il aurait agi dans ce sens. Mais Maurice devait me le confier plus tard : il regrettait d’avoir hésité sur une question aussi importante. On était dans la bagarre jusqu’au cou. Il fallait aller un peu plus loin et être là où les décisions importantes étaient prises. J’appelais le ministère Léon Blum « le cabinet des poètes » : il était composé d’hommes importants mais aussi incapables dans les petites que dans les grandes choses. Notre participation aurait donné un nouvel élan aux masses et le gouvernement serait devenu un facteur de mobilisation pour aider l’Espagne et pour accomplir des réformes.

Pour quelles raison cette question de la participation ne fut-elle pas soulevée à temps et avec toute la vigueur nécessaire ? Je discerne aujourd’hui trois raisons. Primo : pour l’essentiel, cette sorte d’hésitation qui affecte les Communistes chaque fois qu’ils doivent sortir du sillon tracé par les Bolcheviks il y a plus d’un demi-siècle. On réussit à « monter » de toutes pièces un mouvement remarquable comme celui du « Front Populaire » et puis, par dogmatisme, on en laisse les avantages et les responsabilités aux autres, lesquels n’ont ni notre courage ni notre volonté de servir le peuple. Secundo, les hésitations de Blum à nous embarquer « par peur d’indisposer les radicaux ». Tertio : la crainte du « Grand » que nous soyons prisonniers, crainte qui était typique de la mentalité de l’époque.

Je n’irai pas jusqu’à dire qu’un gouvernement de gauche fort, donc à participation communiste, aurait changé le cours des événements en Espagne ou en France. Personne n’en sait rien. Un fait est certain : l’Espagne aurait reçu l’aide soviétique un an plus tôt. Cela lui aurait peut-être permis de défendre des villes importantes et d’organiser la contre-offensive. Je sais aussi que des cadres militaires auraient pu, dès le début, instruire et organiser la jeune armée espagnole et gagner ainsi des moins précieux. Et je ne dis rien du matériel français qui ne quitta jamais les entrepôts de l’armée malgré la bonne volonté de Pierre Cot.

Ce gâchis a été le résultat d’une analyse schématique de la situation politique. En Espagne, parce qu’on menait une guerre de défense pour sauver la République, les communistes pouvaient participer et l’on sait qu’ils furent la cheville ouvrière de la résistance et de l’unité de toutes les forces anti-franquistes. En France, on était à deux pas de la guerre et du complot fasciste, sur la ligne de front la plus exposée. Nous étions tous sur le même bateau…

Dommage que sur ce chapitre important, peut-être décisif pour l’époque, Thorez ait hésité à faire prévaloir son point de vue. Celui-ci, il me l’avait résumé après la victoire de 36 en une formule exaltante : Tous dans la lutte pour le Front Populaire, tous dans le gouvernement de Front Populaire. Il me l’avait confiée pour que, de bouche à oreille, je la répète à Léon Blum.

Maurice Thorez était-il bien convaincu, lorsqu’il me tenait de tel propos au lendemain de la victoire de 36, que notre participation au gouvernement Blum était essentielle ? Je ne le pense pas. Tout au plus, il « sentait » qu’on pouvait jouer avec audace une grande carte politique. Mais disons la vérité : lui aussi se faisait des illusions au sujet des Socialistes, il pensait que la puissance du mouvement de masse aurait raison de leurs hésitations, qu’ils profiteraient de cet élan pour retrouver la confiance des travailleurs. Illusions ! Léon Blum prouva seulement qu’il avait peur des masses et qu’il espérait, en son for intérieur, faire jouer au Parti Communiste le rôle de pompier.

J’ajoute que l’été 36 avait suffi à la grande bourgeoisie française pour entourer les élus socialistes de toutes les attentions. On ne compte plus le nombre de « conseillers » socialistes dans les grandes sociétés et le nombre de « salons » qui s’étaient ouverts comme par enchantement. Tout le monde demandait des gages conseillait beaucoup de prudence, invitait à se méfier des communistes. J4eus même, un moment, l’impression très nette que la droite, dans le Front Populaire, était davantage représentée par l’entourage de Léon Blum que par les Radicaux-socialistes qui, en fait, ne jouèrent aucun rôle au début du gouvernement Blum.

Pour toutes ces raisons, je pense que, pour une fois, nous avions manqué le coche.

La naissance des brigades internationales

La guerre d’Espagne commença dans les pires conditions pour la République. Aussi mobilisa-t-elle dès les premiers jours tous les antifascistes militants : ils vinrent de partout au secours de cette nation attaquée par des généraux félons et par la cinquième colonne…. Lors de la défense de Madrid, le camarade Louis Codovilla, d’origine italienne et secrétaire du Parti communiste argentin, s’était précipité à Paris pour organiser les premiers secours aux combattants de la capitale républicaine. A cette occasion les bases d’un Comité international furent jetées. Il avait pour mission de solliciter toutes les aides possibles et d’en appeler à la solidarité de tous. A cette première réunion n’étaient présents que les délégués des partis communistes de France, d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, de Belgique, etc. Sur la proposition de Maurice Thorez, je fus désigné comme secrétaire de ce comité et je devais par la suite en être le président. Dès lors, l’essentiel de mon activité fut consacré à l’aide à l’Espagne. Cette aventure devait durer jusqu’à la fin de l’année 1939.

Le premier homme à qui je veux rendre hommage est Gutierrez. Un camarade au cœur gros comme ça, un militant d’acier, un enthousiaste. Il avait près de la cinquantaine et sa mine émaciée lui donnait l’air du malade chronique, du poitrinaire. Tous les jours, il passait à mon bureau au 120, rue Lafayette ou au 3, rue Montholon l’après-midi pour me talonner sans arrêt :
- Camarade Allard, intervenez auprès de Marty pour faire envoyer tout de suite en Espagne des hommes qui connaissent le maniement des armes.
- Il y a tellement d’Espagnols qui apprendront le maniement des armes que vous en aurez trop.
- Camarade Allard, les ouvriers espagnols se battront jusqu’à la mort, c’est moi qui vous le dis mais ils ne savent pas se battre, ils ne connaissent pas le maniement des armes.
- Admettons que tu aies raison mais pourquoi Azana ne fait-il pas appel à des volontaires spécialistes ? Pourquoi ne demande t-il pas des officiers à la France et à l’Union Soviétique ?

Il haussait les épaules et reprenait son antienne :
- Camarade Allard, il n’y a pas un seul révolutionnaire espagnol qui ait fait son service militaire. Il faut les encadrer avec des volontaires de la dernière guerre et des cadres de l’armée française.

Gutierrez n’en démordait pas. Chaque jour, il revenait à la charge : Camarade Allard… Il m’avait enfoncé ce clou dans la tête : « des volontaires qui sachent se battre comme des soldats ».

Au bout d’une dizaine de jours, harcelé de la sorte et las de recevoir délégation sur délégation me demandant la même chose : des volontaires… des volontaires…, je me suis décidé à en parler à Marty. Le jour du rendez-vous, je me suis fait accompagner par Gutierrez quelques-uns de ses compatriotes. Marty qui passait pour leur ami les plus fidèle et qui, tous les jours dans L’Humanité écrivait des articles pour demander DES AVIONS ET DES CANONS POUR L’ESPAGNE, nous reçut amicalement. Il écouta Gutierrez exposer ses raisons mais à la thèse de l’Espagnol, amer mais généreux, il opposa la sienne : il faut surtout envoyer des armes en Espagne.

Gutierrez s’arrachait les cheveux.
- Camarade Marty, vous ferez tort à la Révolution si vous vous opposez à l’envoi d’hommes capables de manier les armes.

Mais André, aveuglé par son action politique, voulait d’abord forcer la main au gouvernement Blum et lui faire accepter l’aide à l’Espagne. Il n’avait pas compris l’importance de la démarche de Gutierrez. Il nous accompagna paternellement vers la sortie en nous lançant :
- Et surtout, n’oubliez pas que les Russes ne sont pas disposés à courir le risque d’envoyer des volontaires…

Les Russes ? Pourquoi faire rentrer les Russes dans cette histoire ? Qu’est ce qu’il en savait, lui, des Russes ?

Le bureau de la M.O.I. siégeait en permanence dans le salon de la C.G.T.U., à la Grange-aux-belles. Il était composé de l’Espagnol Louis, de l’Italien Franci, du Polonais Dumont, de l’Arménien Davidian, de Leduc et de moi-même. Tout le monde, après l’échec de la visite à Marty, décida d’en appeler à Thorez.

Maurice Thorez nous posa à tous des questions sur l’état d’esprit des immigrés. Quand il apprit que des groupes de volontaires se formaient partout sans attendre les ordres, il donna le feu vert :
- Allez-y ! Commencez le travail de recrutement d’une façon organisée en sélectionnant des volontaires pour ne pas recruter de salauds. On verra pour la suite un de ces jours.

Nom de Dieu ! Que Gutierrez était heureux !
Ce soir là, chez les Espagnols de Paris, on pavoisa : le rêve du bon copain Gutierrez allait devenir réalité. Sacré Gutierrez, va…

Dix jours après que Thorez eut reçu le bureau de la M.O.I., la décision fut prise d’envoyer des volontaires en Espagne. On n’en était pas encore aux Brigades Internationales mais le premier acte venait de commencer. L’organisation pratique du recrutement et du départ des volontaires échut à un camarade français possédant le dynamisme et la fermeté nécessaires pour mener à bien un travail fort compliqué : Maurice Tréand, appelé dans le Parti « le Gros ». Ercoli m’avait déjà parlé en termes flatteurs de ce camarade qu’il avait fréquenté à l’école « léniniste » de Moscou et à la section « cadres » du Komintern. Quant à Thorez, il avait en Tréand la plus grande confiance. Au retour de Russie, il avait fait nommer responsable de la section des cadres du C.C. et au Congrès d’Arles, Tréand était entré au Comité central. De mon côté, je ne peux qu’en dire du bien et il fut toujours pour moi un collaborateur précieux.

[…] Sans la présence active et stimulante du P.C.F., peu de choses auraient été réalisées. Bien sûr, il y aurait eu des départs spontanés comme ce fut le cas dans différentes époques de l’histoire, lors de l’indépendance grecque, en 1870 lorsque Garibaldi vint lutter aux côtés de soldats français, en Amérique latine. Mais l’histoire des volontaires ne commence que lorsque le Parti Communiste français eut pris la décision de recruter pour l’Espagne.

Notes :

[1] Le nom de clandestinité de Palmiro Togliatti

[2] Le congrès du Parti radical où Maurice Thorez pris la parole pour élargir le Front populaire, ce qui déboucha sur la victoire aux élections de 1936. Note de la rédaction du site

[3] Main d’oeuvre immigrée : à l’époque, structure du parti communiste pour l’action en direction des travailleurs immigrés


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