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Chine-Vietnam : escalade militaire ?
Par André Menras

Pékin poursuit son projet d’annexion en mer du Sud-est asiatique afin de faire main basse sur ses ressources halieutiques. Au détriment des intérêts du peuple vietnamien.

C’est en mai 2009, que la Chine présente pour la première fois à la communauté internationale, par une note diplomatique à l’ONU, ses prétentions souveraines en mer du Sud - est asiatique. Elle y expose son concept de la ligne en neuf traits ou « langue de bœuf » qui lape allègrement 80% de l’espace maritime et la quasi-totalité de l’espace insulaire. Elle la déclare sa « mer historique », faisant partie de son « espace territorial essentiel » pour lequel elle se déclare prête à engager le fer, comme pour le Tibet ou pour le Turkestan oriental (Xinjiang)…Pékin annonce ainsi sa décision de faire main basse sur les immenses ressources halieutiques et biologiques de cette mer, sur les gisements de pétrole et de gaz de ses tréfonds sous-marins et se place en position de verrouiller selon son bon vouloir ce passage hautement stratégique voire vital pour de très nombreux pays. Le projet d’annexion ne date pas d’hier et les concepts et arguments historico-juridiques nébuleux ne sont qu’un habillage pour le vaste hold-up qui s’accélère dans cette région du monde.

Un peu d’Histoire

L’archipel des Paracels, que les Vietnamiens appellent Hoang Sa, a fait l’objet de deux assauts chinois. Le premier en 1946 à l’ occasion du désarmement de l’armée japonaise et l’absence des forces coloniales françaises. Le second en 1974, quand 74 vietnamiens ont trouvé la mort, lors du retrait des forces américaines. La totalité des îles et récifs de Hoang Sa est actuellement occupée, militarisée par la Chine et lui sert de nouvelle base pour interdire l’espace maritime environnant à la marine, à l’aviation et aux pêcheurs vietnamiens. En 1988, une offensive surprise du même style que les précédentes a frappé cette fois plus au Sud, sur quelques rochers et récifs de l’archipel Spratlys, que les Vietnamiens appellent Truong Sa. 64 marins du Vietnam socialiste ont péri sous le feu chinois. Depuis 2008, l’escalade militaire chinoise s’est accélérée. Les premières et principales victimes, plus d’un millier jusqu’ici, ont été les pêcheurs du centre Vietnam. Coulés de nuit par des bateaux fantômes, capturés par centaines sur leur terrain de pêche ancestral, détenus sur les îles qui leur ont été volées, tabassés sévèrement, libérés contre de ruineuses rançons, bateau , instruments et prises de pêche confisquées, ils continuent de coller à leur mer interdite car ils n’ont pas d’autre choix et qu’ils ont leur fierté. Dans le seul mois de mai dernier 5 chalutiers vietnamiens ont été dépouillés par les patrouilleurs chinois dans les parages des Paracels .J’ai rencontré il y un mois ces pêcheurs meurtris, héros ordinaires de cette guerre silencieuse. Je les ai filmés pour qu’on les voie et les entende (1). J’ai rencontré de très nombreuses veuves de disparus, tués par balles, engloutis au cours de tempêtes, les abris leur étant refusés par l’occupant, disparus mystérieusement par temps calme aux abord des îles occupées. J’ai filmé leurs témoignages, leur détresse, leur solitude. Il faut bien l’avouer : le terrorisme chinois commence à laisser des traces et la mer se vide peu à peu de chalutiers vietnamiens pour laisser le champ libre aux chalutiers chinois par dizaines, escortés par leurs vaisseaux de guerre. Ils viennent actuellement piller la mer à quelques miles nautiques des côtes vietnamiennes alors qu’ils ont unilatéralement interdit la pêche de juin à août… pour protéger l’environnement !

L’intox

La stratégie globale de Pékin s’appuie essentiellement sur la force économique chinoise du moment, aux Etats-Unis, en Europe et dans les pays de l’ASEAN(2), sur la capacité qui en découle pour acheter le silence où la parole. Leur force de pression, leurs lobbies sont considérables et sans qu’il y ait corruption, leur insistance peut amener des organismes intègres et sérieux à servir leurs desseins. Par exemple, il a fallu la protestation de bon nombre de lecteurs pour que la très respectable National Géographic Society rectifie une carte des Paracels qu’elle avait imprimée avec le nom chinois Xisha accompagné du mot China…En janvier 2011, Pékin a fourni à « Map World » sa carte « langue de bœuf » à fin de vulgarisation mondiale… Google Earth, moteur de recherche géographique en 3 dimensions, nous présente une zone fourmillant de caractères chinois, de menaces et même d’insultes en anglais contre le Vietnam.

L’opinion internationale est ciblée mais que dire de l’opinion en Chine ! Un contrôle total de l’information, une campagne de menaces, de dénigrement et de haine est soigneusement orchestrée contre le Vietnam, grain de sable majeur dans les rouages de l’expansionnisme. On prépare le peuple chinois à considérer que la guerre est envisageable, inévitable, souhaitable, juste, voire bénéfique... On traite le Vietnam d’ingrat, oubliant que c’est justement ses millions de morts qui ont fait rempart à l’impérialisme étranger à la porte sud de l’empire…

L’offensive semble imminente

En mars de cette année, les medias relataient l’incident du Reed bank au cours duquel deux patrouilleurs chinois ont menacé un bâtiment philippin qui réalisait des sondages sismiques dans la zone sous souveraineté de Manille, hors de la zone contestée de l’archipel Spratlys. Auparavant, la Chine a aussi montré ses crocs dans les eaux malaysiennes et dans les eaux indonésiennes … Le 26 mai 2011, trois navires de guerre chinois ont agressé le Binh Minh 02, bâtiment de la compagnie pétrolière nationale vietnamienne en mission d’exploration sismique à 120 miles nautiques des côtes vietnamiennes et 350 de l’île chinoise de Hai Nan. Ils ont saboté systématiquement son matériel et arraché les câbles sondeurs. Selon la Convention internationale de 1982 sur le droit à la mer (UNCLOS), ces navires chinois ne se trouvaient pas à l’intérieur d’une zone « disputée » mais bien profondément dans la zone « économique exclusive » du Vietnam telle qu’elle est définie par cette convention. (3) Le 9 Juin 2011, les dirigeants chinois ont dépêché deux bâtiments militaires pour escorter un « chalutier » qui a saboté ouvertement le dispositif de sondage d’un autre navire de la même compagnie pétrolière vietnamienne, le Viking 2, à 100 miles nautiques à peine des côtes de cet Etat.

Par ces opérations cousues de fil blanc, casus belli grossiers, Pékin veut provoquer la réaction prétexte au déclenchement de l’offensive à laquelle il s’est depuis longtemps préparé.

Tango du dollar et du yuan sur fond de souffrance vietnamienne

Depuis quelque temps on entend de façon plus nette la voix des USA. Ils affirment qu’ils restent encore la puissance majeure du Pacifique. Ils évoquent la Convention de l’ONU sur le droit à la mer comme seule base de règlement multilatéral des conflits de souveraineté. Point de vue aux antipodes de la position chinoise qui n’accepte que discussions de couloir et d’état majors bipartites. Mais, en même temps, Washington se déclare neutre. Ce qui signifie concrètement que la raison du plus fort, celle de Pékin, a la voie libre pour mener à bien les nouvelles annexions. Seule exigence US : laissez-nous une voie de passage.

Depuis longtemps déjà le Vietnam a fait les frais de ce tango du dollar et du yuan. Pendant la guerre, en 1974, la 7ème flotte US était là, tout près, à portée de canon, quand ses « protégés » vietnamiens se faisaient massacrer à Hoang Sa. Elle n’a pas bougé aux appels au secours. Le peuple vietnamien, le dos au mur, est excédé, prêt à se défendre une nouvelle fois. Il y a deux semaines, j’ai participé, à Saigon à la première manifestation populaire contre les récentes agressions chinoises. J’y ai retrouvé mes amis anciens étudiants avec lesquels j’étais emprisonné sous la dictature pro-américaine pour avoir réclamé l’indépendance et la liberté du peuple vietnamien. Il y avait aussi beaucoup de jeunes, des familles, des personnalités. La semaine dernière, une nouvelle manifestation a eu lieu à Saigon et à Ha Noi. Des jeunes y brandissaient le portrait du général Giap, légende vivante de la résistance à l’agression. Le pouvoir a dû laisser la manifestation se dérouler malgré les menaces de foudre chinoise.

Il y a quelques jours à peine, le Président de la République, M. Nguyen Minh Triet et le Premier ministre ont tout deux affirmé : « Le peuple du Vietnam, le Vietnam, a assez de volonté, de coeur et de force pour se rassembler, conserver et protéger son espace maritime et insulaire . » Le lundi 13 juin, pour la première fois après de longues années de patient silence et d’humiliation contenue, la marine de guerre vietnamienne a procédé à des exercices à tir réel au large des côtes du centre Vietnam. Question de survie.

ANDRE MENRAS, CITOYEN FRANÇAIS ET VIETNAMIEN

Article paru sur le site du journal La marseillaise, le 26 juin 2011. André Menras, avec Jean-Pierre Debris, fut emprisonné en 1970 par le régime fantoche de Saïgon, pour avoir brandi un drapeau du Front national de libération.

A lire sur le sujet, les actes du colloque "Mer de Chine méridionale, nouvel espace de crise ?" organisé en 2012 par la Fondation Gabriel Péri.

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