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Hô ! Hô ! Hô Chi Minh !
Par Eric Le Lann

« Hô ! Hô ! Hô Chi Minh ! Che ! Che ! Guevara ! », c’est au rythme de ces deux noms symbolisant les luttes anti-impérialistes que défilaient au début des années 1970, les milliers de jeunes de la Ligue Communiste, l’ancêtre du NPA.

Depuis les deux noms ont connu une destinée bien différente. Le visage de l’un couvre sans doute autant de tee-shirt que celui de Bob Marley, tandis que l’autre est tombé dans l’oubli. L’année du quarantième anniversaire de la mort d’Ernesto Guevara a été marquée par de nombreux livres, des milliers d’articles, des émissions de télévision et de grandes productions cinématographiques. Le même anniversaire pour celle de Nguyên Aï Quoc, décédé le 2 septembre 1969, n’a donné lieu, à ce jour, à aucune manifestation de ce type. Fait significatif, le présentateur du NPA, qui avait écrit un livre pour commémorer la mort du Che, n’a pas jugé bon de reproduire l’initiative pour commémorer celle d’Hô Chi Minh, contrairement à l’attitude de ses aînés.

Ce n’est certainement pas la place respective des deux hommes dans l’histoire du XXème siècle qui suffit à expliquer la différence de traitement des deux figures. Car, pendant des décennies, sans doute depuis Dien Bien Phu, aucune autre lutte du tiers-monde n’a exprimé mieux que celle du Viêt-Nam le combat pour le droit des peuples à décider de leur destin, celui de David contre Goliath. Faut-il le rappeler ? Après la terrible guerre menée par la France, les Etats-Unis prirent le relais avec la complicité de la France [1]. Ils y mirent des moyens fantastiques : au sud, envoi d’un corps expéditionnaire de 500.000 hommes, sans compter les troupes de leurs alliés, regroupement forcé des paysans dans des « hameaux stratégiques », épandage général de produits chimiques pour éliminer toute végétation ; au nord, à partir de 1965, bombardements massifs pour annihiler toute économie. Faut-il rappeler encore que parmi les produits chimiques répandus, sur décision de Kennedy dès 1961, il y eût « l’agent orange », qui contenait de la dioxine, facteur de cancers, de malformations génétiques, qui fait encore des victimes, que les Etats-Unis reconnaissent mais seulement si elles sont américaines ? Faut-il rappeler que l’extension de la guerre au Cambodge en 1970, sonna également le premier acte de la tragédie khmère par la destruction des zones rurales de ce pays ?

L’historien Pierre-Richard Feray évoque ainsi l’année 1972 : « au cours de l’été 1972 et jusqu’à la fin de l’année, les B 52 rasèrent littéralement le Nord-Viêt-Nam, ne négligèrent aucune cible : digues, ouvrages hydrauliques, industries, villes…Les ports furent minés ». A propos des 16000 hameaux stratégiques il utilise les termes « camps de concentration », et chiffre à 10.500.000 le nombre de réfugiés au sud. Pour l’historien : « Cette guerre ne fut pas une guerre classique. Aidés par de nombreux chercheurs américains (anthropologues, sociologues, économistes, politologues…), les stratèges américains mirent sur pied « la réponse efficace » : « urbanisation forcée et modernisation » qui sorte rapidement le pays en question de la phase au cours de laquelle un mouvement révolutionnaire rural peut espérer se créer une force suffisante pour prendre le pouvoir. La guerre chimique avec ses missions d’épandage des herbicides et des défoliants, l’écrasement de la population des régions libérées sous les bombes avaient pour objectifs primordial de chasser la population des régions libérées pour faire affluer les réfugiés vers les villes et de ce fait les placer sous le contrôle de Saïgon ». Il conclut : « cette guerre, la plus longue de notre époque, fut aussi une des plus cruelles, des plus barbares. Napalm, phosphore, défoliants, gaz, tapis de bombes, engins à billes, bombes à dépression CBU-55, tout, sauf la bombe atomique fut essayé pour réduire la résistance du peuple vietnamien. On inventa même à propos du Viêt-Nam le mot écocide, voire celui d’ethnocide »

Il expose ainsi les raisons de la victoire vietnamienne : « en trente ans de guerre, les communistes vietnamiens ont renoué avec leur passé et leurs traditions. Face à la déculturation américaine, ils ont opposé avec force les valeurs de la culture vietnamienne, en y intégrant les valeurs scientifiques et techniques du monde moderne. De tous les participants au conflit, ils furent les seuls à croire en définitive que c’était pour leur seule cause qu’ils se battaient. A la richesse et au gaspillage de leurs adversaires, les dirigeants communistes, Hô Chi Minh en tête, ont toujours fait valoir cet « idéal de pauvreté » qui, à toutes les époques de son histoire, a caractérisé la culture vietnamienne. Des fusées SAM servies par l’ « l’idéal de pauvreté », et par une culture, voilà, nous semble-t-il, la clé de la victoire vietnamienne. » [2]

La faiblesse du travail historique ou mémoriel sur la personnalité d’Hô Chi Minh, à l’exception des études de quelques chercheurs isolés, n’est pas surprenante lorsqu’elle vient de forces qui ont mené les guerres d’Indochine. Mais que cette attitude soit celle de forces qui se veulent héritières des combats anti-colonialistes interpelle. Tout particulièrement dans notre pays, dont l’histoire se mêle étroitement à celle du Viêt-Nam, ce dont la vie d’Hô Chi Minh elle-même témoigne puisqu’il participa à la fondation du Parti Communiste Français au Congrès de Tours en y déclarant « nous voyons dans l’adhésion à la IIIème internationale la promesse formelle du Parti socialiste de donner enfin aux questions coloniales l’importance qu’elles méritent », et en étant ensuite correspondant de plusieurs journaux du mouvement ouvrier et révolutionnaire, tel La Vie Ouvrière.

Il me semble qu’en s’arrêtant à ce qui a été commémoré s’agissant du Che, on peut comprendre l’hésitation à célébrer la figure d’Hô Chi Minh. En effet, cet anniversaire a surtout été marqué par l’exaltation du romantisme révolutionnaire, avec son paroxysme dans le martyr, quitte à éclipser le révolutionnaire victorieux, devenu alors homme d’Etat, comme si un révolutionnaire pouvait être admiré tant qu’il n’est pas au pouvoir. On s’est ainsi peu attardé sur le Che président de la banque de Cuba, ou ministre de l’industrie, dont l’action fut marquée par le réalisme. A la tête de la Banque, il déclare en effet : « notre objectif le plus important pour le moment est la défense de notre réserve de devise. Nous espérons une reprise des cours du sucre sur le marché international de façon à utiliser une bonne partie des devises à des tâches d’industrialisation. » Et quand pour diminuer le part du sucre dans l’économie, symbole de la dépendance vis-à-vis des Etats-Unis, Fidel Castro envisage de détruire des champs de sucre, pour y planter des légumes, toujours attentif aux besoins de ressources en devises pour le développement du pays, il tâche de l’en dissuader : « Si c’est toi, Fidel, avec ton autorité, qui de mande cela, les gens, qui haïssent la canne à sucre, vont en détruire beaucoup plus que tu ne le penses ». Rien n’y fit, on détruisit alors près de la moitié des canaverales. Plus tard, à propos du manque de productivité sous le socialisme, il se demande : « pourquoi la même usine de levure, produisant la même quantité de produit, n’occupe-t-elle que 27 ouvriers en France, alors qu’elle en mobilise 200 en Pologne ? »

En fait, si l’exaltation de l’idéal est toujours présente dans l’action de Guevara, par exemple lorsqu’il parle de « purifier l’homme par le travail », à l’évidence, ses prises de positions basculent vers une vision plus messianique après la fêlure de la crise des missiles, où avec tout un peuple, il se préparât à mourir sous l’apocalypse nucléaire, ce qu’il évoquât ainsi dans un article qui ne fut publié qu’après sa mort : « c’est l’exemple effrayant d’un peuple qui est disposé à s’immoler par les armes atomiques pour que ses cendres servent de ciment aux sociétés nouvelles, et qui lorsqu’il apprend qu’un accord est conclu sur les fusées atomiques sans qu’on l’ait consulté, ne pousse pas un soupir de soulagement, n’accueille pas la trêve avec reconnaissance ». [3]

La biographie de celui que les vietnamiens appelaient Oncle Hô a des aspects épiques qui auraient pu conduire à un traitement similaire à celui réservé à Ernesto Guevara. L’historien Daniel Hemery le voit comme un « franciscain du communisme » et évoque par exemple ce moment de février 1941, lorsque, venant de Chine avec un petit groupe d’homme parmi lesquels l’extraordinaire stratège que deviendra Vo Nguyen Giap, « il franchit la frontière à la borne 108, avec sa valise en rotin et sa machine à écrire, et s’installe dans la grotte de Coc Bo, hameau de Pac Bo, village de Truong ha, dans les calcaires du pays Nung, sous le pseudonyme de père Thu. Sans moyens matériels, avec une poignée d’hommes, armé d’une stupéfiante perspicacité et d’un incroyable sens de la conjoncture, il repense le projet communiste ». [4]

Pour ceux qui sont en mal de la lumière d’un paradis communiste, il a cependant le défaut de s’identifier à la construction d’un Etat, le nouvel ennemi des bien-pensants. Pour eux seule brille la flamme des révolutions battues. L’héroïsme du Viêt-Nam en guerre les attirait, la paix retrouvée, leur serait-il devenu trop banal ? Sans doute Hô Chi Minh serait-il encore célébré si le Viêt-Nam avait perdu la guerre...

Notes :

[1] Fait peu connu, le gouvernement de Mendès-France avait auparavant négocié avec la Chine l’essentiel des accords de Genève, qui portaient le risque d’une partition à la coréenne

[2] Le Viet-Nam, collection Que sais-je, éditions Presses Universitaires de France. Robert McNamara qui fut le secrétaire d’Etat à la Défense de 1961 à 1968 écrira plus tard : « Je n’avais jamais visité l’Indochine et je ne comprenais rien à son histoire, à sa langue, à sa culture, à ses valeurs. Je n’y étais en rien sensible. Quand il s’agissait du Vietnam, nous nous trouvions en position de décider d’une politique pour une terra incognita. » Avec le recul, La tragédie du Vietnam et ses leçons, Seuil, 1996

[3] Sur tous ces aspects, voir le livre de Pierre Kalfon, Che. Ernesto Guevara, une légende du siècle. Collection Points, éditions du Seuil

[4] Hô Chi Minh, de l’Indochine au Vietnam, Daniel Hemery, collection Découvertes, éditions Gallimard


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