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"L’agent orange, premier écocide de l’histoire"
Entretien avec André Bouny, fondateur du Comite de international de soutien aux victimes vietnamiennes de l’Agent orange

Le programme des Nations Unies pour le developpement va débloquer cinq millions de dollars pour un programme de dépollution de l’agent orange, defoliant utilisé massivement par les Etats-Unis durant la Guerre du Viet Nam entre 1961 et 1971. Il s’agit de décontaminer l’aéroport de Bien Hoa, pres d’Ho Chi Minh Ville (l’ex-capitale Saigon), l’une des zones les plus touchees. L’agent orange, très concentré en dioxine, a encore des conséquences sanitaires trois générations après. Malformations, cancers, maladies de peau touchent plusieurs millions de personnes. Les actions en justice n’ont jamais permis aux Vietnamiens de toucher des indemnités pour le prejudice subi. Toutefois, depuis 2007, le gouvernement américain a versé neuf millions a des programmes sanitaires. Une association américano-vietnamienne de victimes estime le cout de la dépollution a 300 millions d’euros.

Andre Bouny, fondateur du comite de international de soutien aux victimes vietnamiennes de l’Agent orange et auteur de "Agent orange, apocalypse Viet Nam", alerte depuis des annees contre ce scandale sanitaire encore actuel.

Que recouvre le scandale de l’agent orange ?

C’est le premier écocide de l’histoire. Les agents chimiques, notamment l’agent orange, ont été répandus entre 1961 et 1971 au Viet Nam dans des quantités estimées entre 84 et 100 millions de litres, selon le rapport Stellman, finance par l’académie nationale des sciences de Washington. Mais en croisant des données, notamment des chiffres de l’armée américaine, j’établis des chiffres qui multiplient ces données par 3,5 au moins. Mais les victimes de l’agent orange, ce n’est pas hier, c’est aujourd’hui. Il s’agit d’un malheur actuel : c’est maintenant que des enfants naissent sans yeux, avec deux têtes, sans membres, mais c’est tu, peu de gens le savent. Certains parents sains engendrent des enfants malformés. Et on en est a la troisième génération. Les Vietnamiens en viennent a se demander si les victimes ont le droit de procréer.

Comment en est-on arrive a cet épandage massif ?

Dans cette guerre, les Etats-Unis avaient une supériorite technologique démentielle, mais la résistance vietnamienne qui menait une guerre d’indépendance était très soutenue. Le but des Etats-Unis était d’enlever le couvert végétal (forêt tropicale, mangrove) qui cachait les résistants et d’empoisonner les ressources vivrières, les rivières, pour affamer la résistance et empoisonner les populations. Selon les archives, 2,6 millions d’hectares ont été pulvérises mais certaines zones l’ont été deux, trois, dix fois : au total, on obtient une dose létale capable de tuer cinquante millions d’individus, qui s’est diluée dans les sols et les eaux.

Quelle est la situation aujourd’hui ?

Il est tres couteux et très difficile de faire un état des lieux de la contamination actuelle. Des études ont été faites sur 28 "hotspots", dont trois aéroports ou était stocké l’agent orange. Quand on analyse le lait, les œufs produits alentour, et les tissus des personnes qui y vivent, on trouve des seuils de dioxine un million de fois supérieur à ce qui est admis dans les Etats occidentaux. Dans les sols, il est très difficile d’estimer la dégradation, car l’eau circule dans des deltas, des rivières, des mangroves et même encore plus loin par le biais des nappes phréatiques.

Combien y a-t-il de victimes ?

Difficile a dire. De nombreuses victimes sont mortes sans savoir de quoi. Les liens de causalité ont pris du temps. Au début des années 1980, des professeurs vietnamiens se sont rendu compte de l’explosion de cancers, d’effets tératogènes… mais les Etats-Unis n’ont pas reconnu leurs méthodes. Lorsque les vétérans américains ont porté plainte pour empoisonnement, Ronald Reagan a promis des études sur le lien cancer-dioxine, mais on a su par la suite, via une enquête du Sénat qu’il a demandé a ce qu’on ne trouve pas de lien, afin de protéger l’industrie chimique (Monsanto, Dow Chemicals) et l’armée américaine. Lorsque le lien a été établi par l’académie nationale des sciences en 1996, ca a fait l’effet d’une bombe. Une liste des maladies liées a la dioxine a été établie en 1996. Tous les deux ans, elle est mise a jour et de nouvelles maladies sont ajoutées : handicap mental, cancers de toutes sortes, chloracne (maladie de peau) et effets tératogènes sur la descendance… Le 6 juin dernier, la vice-présidente de l’Assemblée nationale du Viet Nam a établi que quatre millions de personnes étaient actuellement contaminées. Elle semble charger la barque, mais c’est probablement assez juste.

Entretien publié dans Metro du 28 juin 2010, propos recueillis par Anne-Gael Durand

A lire : Agent orange, apocalypse Viet Nam, d’Andre Bouny, Editions Demi Lune, 23 euros.

A propos de la guerre du Viet-Nam, voir sur le site l’article d’Eric Le Lann : Hô ! Hô ! Hô Chi Minh !


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