lafauteadiderot.net
Aujourd'hui, nous sommes le :
Page d'accueil » Chroniques du temps qui passe » Le "Karski" de Yannick Haenel : une tentative de (...)
Réduire la police Agrandir la police
Version imprimable de cet article Version imprimable
Le "Karski" de Yannick Haenel : une tentative de falsifier l’histoire dévoilée
Par Eric Le Lann

"La diffusion de l’entretien entre Lanzmann et Karski sur Arte, le 17 mars, aura permis de dissiper les derniers doutes en montrant que derrière l’habillage du roman historique d’Haenel se cachait une tentative de falsification de l’histoire"

Il est des façons ouvertes de s’en prendre à l’histoire, tel le refus de son enseignement dans certaines filières, professionnelles ou générales, contre lequel les enseignants se sont insurgés malheureusement en vain jusqu’à présent. Il en est de plus insidieuses, comme le livre d’Haenel, Karski, en a donné un exemple récent.

Pour ceux qui s’interrogeaient encore sur la nature de ce livre, la diffusion de l’entretien entre Lanzmann et Karski sur Arte, le 17 mars, aura permis de dissiper les derniers doutes en montrant que derrière l’habillage du roman historique se cachait une tentative de falsification de l’histoire, menée avec des moyens importants, avant tout ceux de la légitimité conférée par une publication chez Gallimard, adoubée par Philippe Sollers et couronnée d’un des prix littéraires majeurs. Le site La faute à Diderot a ajouté, plus modestement, une pièce au dossier, avec la publication de l’article Pourquoi les alliés n’ont pas bombardé Auschwitz ?, article paru en 1995 et peu connu [1]. Lanzmann, dans sa première réaction publiée dans Marianne, utilisait le terme « culot idéologique » à propos du livre : une fois réduite à néant la valeur historique de cette publication, il n’est pas inutile de chercher à en saisir le sens. Je crois qu’il s’agissait d’abord de boucler une boucle : l’Union Soviétique déjà disqualifiée (Haenel qualifie d’ailleurs le pacte germano-soviétique d’alliance, faisant fi de tous les travaux historiques sérieux [2]), il n’y avait plus qu’à disqualifier ses alliés dans la Seconde Guerre mondiale, Roosevelt rejoignant ainsi Staline. L’extermination des juifs devenait « un crime commis par l’humanité », comme Haenel le fait dire à Karski. Entâchée de la complicité de génocide, la victoire n’en était pas une. Alors, seuls pouvait alors être honorés les actes individuels ayant sauvé l’honneur des hommes, les combats politiques et militaires ayant permis de gagner la guerre étant, eux, déshonorés. Karski était ainsi élevé au rang de juste parmi les justes, et la Pologne de juste parmi les nations. Au final, il me semble qu’on se trouvait là devant un nouvel avatar de la tentative de discréditer l’action politique.

Evidemment cette réécriture de l’histoire passait par l’oubli : l’oubli de ce qu’il serait advenu si la guerre contre l’Allemagne nazie, le militarisme japonais et leurs alliés avait été perdue. Et l’oubli de ce qui a permis de gagner cette guerre, ce qui ne fut jamais inéluctable sinon après coup, le combat collectif sous toutes ses formes, politiques, diplomatiques et bien sûr militaires.

On peut toujours imaginer un autre cours de l’Histoire qui aurait pu éviter les dizaines de millions de morts dus à l’entreprise nazie : mais était-ce lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, dont Engels pressentit très tôt qu’elle mènerait à la barbarie ? Etait-ce dans les années 20 quand les forces les plus réactionnaires mirent Hitler en selle [3] ? Etait-ce au moment des multiples accommodements qui commencèrent dès sa prise du pouvoir ? Etait-ce lors des renoncements d’Espagne puis de Munich ? Etait-ce avec le refus de l’alliance avec l’Union Soviétique, et le calcul qu’il fallait mieux qu’Hitler se tourne contre elle [4] ?

Si la Shoah est un évènement unique, comme l’a été d’une autre manière le génocide indien aux Etats-Unis, elle ne peut être dissociée de ce contexte. Voilà ce que le livre d’Haenel devait effacer pour ériger une autre vérité quasi-officielle. Merci à Lanzmann d’avoir porter le fer contre cette entreprise.

A lire également sur le site l’article Pourquoi les alliés n’ont pas bombardé Auschwitz et la réponse de Claude Lanzman à Yannick Haenel : La littérature n’a affaire qu’à la vérité.

Notes :

[1] Il n’est pas inutile de relever que cette polémique a été relancée par Georges W. Bush lui-même en janvier 2008. Le site du journal Le Point relatait ainsi sa visite à Jérusalem : "devant les photos aériennes du camp d’Auschwitz, prises par l’armée américaine pendant la guerre, le président américain a demandé à Condoleezza Rice pourquoi les États-Unis n’avaient pas bombardé le site. En effet, les Alliés étaient au courant de l’existence des camps de concentration, mais avaient choisi de concentrer leurs forces sur le front militaire. Enfin, avant de repartir, le président américain a écrit dans le livre d’or des visiteurs : "Que Dieu bénisse Israël, George Bush". Publié le 11/01/2008 sur Le Point.fr. On le voit l’inspiration de celui qui se dit tenant de "l’insurrection personnelle" n’est pas si personnelle qu’il n’y paraît...

[2] Voir à ce sujet l’article Le pacte germano-soviétique, une entente de circonstances publié sur ce site, ou encore le livre de Marc Fero, Sept hommes en guerre

[3] Ce qui est magistralement démontré dans l’ouvrage d’Evans, Histoire du troisième Reich

[4] Des travaux historiques aussi différents, et opposés sur certains points, que ceux de Mayer, La solution finale dans l’Histoire, et ceux de Breitman, Himler, architecte de la solution finale ont montré que c’est lors des préparatifs et du déclenchement de cette agression que s’échafaudèrent d’un même pas, dans la lutte contre le judéo-bolchévisme, tout à la fois le génocide juif et le plan visant à faire place vide à la colonisation et à la mise en esclavage dans les territoires de l’Est.


Rechercher

Fil RSS

Pour suivre la vie de ce site, syndiquez ce flux RSS 2.0 (lisible dans n'importe quel lecteur de news au format XML/RSS).

S'inscrire à ce fil S'inscrire à ce fil