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Pourquoi les alliés n’ont pas bombardé Auschwitz ?
Par David Horowitz

Cinquante ans après la libération du plus connu des camps de la mort nazi il est presque accepté comme un fait établi que les Alliés auraient pu et dû agir pour arrêter le meurtre. Mais non seulement un assaut réussi aurait été extrêmement complexe, mais il aurait sans doute coûté plus de vies qu’il n’en aurait sauvé.

Le 13 septembre 1944, une force de bombardiers américains, poursuivant la stratégie alliée d’attaque des installations de production de pétrole sur lesquels reposait l’effort de guerre nazi, lançait un assaut sur Monowitz, une installation de production de pétrole synthétique qui se trouvait juste à quatre kilomètres du camp principal d’Auschwitz, et à moins de huit kilomètres des chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau.

Volant sous un intense feu anti-aérien les bombardiers ne purent infliger que des dommages légers à l’usine. Beaucoup de leurs bombes ratèrent également leur cible.

Quelques unes, par accident, tombèrent sur Auschwitz, frappant un atelier d’habillement, dans lequel 23 Juifs et 17 autres occupants furent tués. Elles détruisirent des baraques S.S.- tuant 15 membres de la S.S., et en blessant 28.

D’autres bombes perdues frappèrent Birkenau qui était proche- tuant 30 personnes dans un abri anti-bombe, endommageant un remblai de chemin de fer et la voie de garage qui menait aux crématoires.

Quatre mois et demi plus tard, le 27 janvier 1945, les troupes soviétiques “libéraient” les 7500 survivants d’Auschwitz - les derniers rescapés de l’humanité dans un camp où, au cours des deux années et demi qui venaient de s’écouler, des millions de Juifs et d’autres victimes avaient été systématiquement tués dans les chambres à gaz. L’estimation des morts varie de un à quatre millions ; le premier commandant du camp ayant confessé que lui-même ”avait personnellement organisé le gazage de deux millions de personnes entre juin-juillet 1941 et la fin de 1943”.

Cinquante ans après la libération du camp, il est presque accepté comme un fait établi, par beaucoup d’historiens de l’Holocauste, d’analystes et de survivants que les Alliés auraient pu mettre un terme au meurtre de masse à Auschwitz et qu’un assaut aérien direct aurait pu sauver des centaines de milliers de vies.

Et rétrospectivement, une telle affirmation semble à priori bien fondée. Le raid de bombardement accidentel de septembre 1944 pourrait apparaître comme une démonstration absolue qu’un assaut aérien sur Auschwitz était tout à fait dans les capacités des Alliés. Il n’y pas de doute, "c’était possible” dit Yaakov Silberklang, un historien supervisant le projet d’extension actuel du Mémorial de l’Holocauste à Yad Vashem à Jérusalem. ”Il est évident que les avions auraient pu arriver là”.

Il est également évident que si les Alliés en avaient la capacité il aurait fallu l’utiliser. Des milliers de gens étaient mis à mort chaque semaine. L’impératif moral était d’agir. Mais aussi tentant que puisse être le fait de chercher des boucs émissaires parmi les stratèges militaires alliés, d’attribuer à l’antisémitisme ce qui autrement serait une inexplicable indifférence aux prières des victimes d’Auschwitz, un examen sans à priori de la controverse révèle cependant que bombarder le camp constituait une opération bien plus complexe que beaucoup d’historiens ne voudraient nous le faire croire.

En réalité les premières demandes juives concernant une intervention alliée arrivèrent trop tard dans la guerre pour sauver la majorité des victimes d’Auschwitz. Et qui plus est, un raid unique opéré par des bombardiers lourds aurait bien pu tuer plus de Juifs qu’il n’en aurait sauvé, n’endommageant le camp lui-même que superficiellement. S’il est vrai qu’un assaut soutenu sur Auschwitz aurait pu le mettre hors service, ce type de mission aurait constitué une diversion majeure de l’effort de guerre allié - qui consistait à démanteler la machine de guerre allemande aussi rapidement que possible.

Irving Uttal, un lieutenant colonel à la retraite de l’U.S. Air Force qui lui-même participa à des missions de bombardement sur des objectifs nazis au cours de la seconde guerre mondiale, soutient qu’Auschwitz n’aurait pas pu ni dû être visé. Il raisonne avec son expérience personnelle pour réaffirmer que le bombardement réussi de petites cibles comme les chambres à gaz de Birkenau, à partir d’une hauteur de 25 000 pieds, aurait nécessité plusieurs missions, et des milliers de tonnes de bombes, jetées par des douzaines d’avions. Les pertes auraient été lourdes. Le détournement de l’effort de guerre principal aurait retardé la fin de la guerre, et aurait coûté encore beaucoup plus de vies.

Dans son introduction à une analyse convaincante de cette question, publiée dans le Journal of Military History, James H. Kitchen III, un archiviste à l’Agence Historique de l’U.S Air Force, résume succinctement : “Des contraintes opérationnelles, en plus des préjugés, ont empêché les autorités alliées de bombarder Auschwitz.” Les leaders alliés ont fait les fautes que tous les humains font, écrit-il, “mais à l’évidence le non-bombardement du camp de la mort ne peut être attribué à des préjugés.”

Dégoutté par “toutes les choses insensées” qui ont été publiées au cours des cinquante années passées sur le fait qu’il aurait été simple de bombarder Auschwitz, et que tant de vies juives auraient pu être sauvées, Richard H. Levy, un ingénieur à la retraite, de Seattle, vient juste de terminer un long article de recherche intitulé Le bombardement d’Auschwitz revisité- une analyse critique, à paraître chez St Martin Press à New York. "Le traitement des aspects opérationnels de cette affaire par les "historiens de l’Holocauste" est pathétique", écrit-il avec colère. "Nombreux parmi eux sautent à la conclusion que le bombardement aurait pu être réalisé facilement, et passent directement de cette affirmation celle que l’incapacité à d’avoir opéré le bombardement était dû à des motivations politiques".

Les historiens d’Auschwitz ne sont pas toujours d’accord avec cela. Mais il y a une question au sujet de laquelle il y a peu de conflit : celle concernant le moment où des nouvelles détaillées, crédibles arrivèrent aux Alliés au sujet de ce qui se passait dans ce camp. Il se peut qu’il soit vrai que de la fin 1942 au printemps 1994 des informations soient parvenus à l’Ouest suivant lesquelles des Juifs étaient mis à mort dans cet endroit : Dans une étude qui fait date Auschwitz et les Alliés l’historien anglais Martin Gilbert détaille les rumeurs concernant de "grands bâtiments en béton" sur la frontière russo-polonaise "où les gens sont tués par gaz et sont brûlés" ; il évoque les comptes rendus de seconde main sur des "masses de Juifs" qui sont exterminés "en masse" ; la lettre qui parlait de "fusillades et brûlage" à Auschwitz.

Mais ce ne fût que fin juin ou début juillet 1944, avec la réception de témoignages de première main de rescapés d’Auschwitz que la "destination inconnue" vers laquelle tant de Juifs disparaissaient fut révélée dans toute son horreur et des demandes pressantes d’intervention faites par des dirigeants Juifs aux Alliés, commencèrent à se multiplier. Et à ce moment, l’immense majorité des Juifs qui devaient mourir à Auschwitz-Birkenau avaient déjà rencontré leur destin.

Cependant, les chambres à gaz fonctionnaient encore, et des dizaines de milliers de Juifs furent encore anéantis avant que celles-ci ne fussent démantelées en novembre. Les transports vers Auschwitz durant la fin du printemps, durant l’été, et l’automne amenèrent des Juifs hongrois par dizaines de milliers ; des Juifs de Corfou, d’Athènes, de Rhodes ; de l’Italie du Nord ; de Transylvanie ; de Paris, de Belgique, de Berlin, de Slovaquie ; des Juifs d’autres camps de concentration qui ne servaient plus à rien ; les Juifs du ghetto de Lodz...

La liste de ceux qui sont prêts à blâmer les Alliés pour leur inaction déraisonnable est longue, et s’allonge.

Dans Auschwitz et les Alliés, Gilbert affirme sans équivoque que lorsqu’ils furent pressés d’intervenir, par les dirigeants juifs orthodoxes et sionistes à la fin du printemps et au début de l’été de 1944 , les "Alliés avaient la capacité technique de bombarder aussi bien les voies de chemin de fer conduisant au camp, que les chambres à gaz dans le camp lui-même". Les installations de production de pétrole dans la zone d’Auschwitz furent, après tout, bombardées de façon répétée par les Alliés cette année là.

Elie Wiesel, survivant d’Auschwitz, a allègrement émis un blâme à l’égard de "d’une bureaucratie lente et insensible" pour le manque d’avoir fait bombarder Auschwitz. Michael Barenbaum, dans son livre Le monde doit savoir- L’histoire de l’Holocauste comme il est raconté dans le Musée Mémorial de l’Holocauste affirme que l’U.S. Air Force avait depuis mai 1944 la capacité de frapper Auschwitz "à sa guise".

Dans un livre récemment publié et intitulé "La guerre secrète contre les Juifs", John Loftus et Mark Aarons déclarent abruptement que "pour le prix de quelques bombes américaines, les camps de la mort restèrent ouverts".

Et David Wyman, auteur d’une autre étude américaine majeure, L’abandon de Juifs raille le Département de la Guerre américain pour avoir rejeté les supplications à bombarder en arguant de leur impossibilité à être exécutées. Pour lui cet argument "rien de plus qu’une excuse pour l’inaction".

Wyman affirme que les Alliés avaient le contrôle complet du ciel au dessus de l’Europe- et donc rien à craindre de l’aviation allemande ; que leurs avions avaient la portée nécessaire pour atteindre leur cible ; que le bombardement aérien pouvait "certainement" être suffisamment précis pour mettre hors service les chambres à gaz ; et que même (le temps) la météorologie était du côté allié pendant les mois d’août et septembre 1944. Wyman, un professeur d’histoire dont la biographie ne mentionne aucune expertise militaire, va même jusqu’à détailler le type d’avions qui auraient pu être utilisés pour la mission : bombardiers lourds, des bombardiers Mitchell volant plus bas, plus précis, des bombardiers en piquée Lightning, ou finalement, des chasseurs bombardiers britanniques Mosquito.

Aussi bien l’historien militaire Kitchens que le Lt Col. Uttal, vétéran de 35 missions de bombardement au-dessus de l’Allemagne au cours de la Seconde Guerre Mondiale et qui est à présent à la retraite et vit en Californie, contestent systématiquement tous les arguments de Wyman.

Contredisant l’affirmation de Wyman selon laquelle les Alliés avaient la maîtrise des cieux, Uttal note qu’au cours de l’année 1944, les Allemands avaient concentré beaucoup de leurs chasseurs pour la défense des installations pétrolières comme celles de la zone d’Auschwitz. Il cite un raid de bombardement d’octobre sur les installations de pétrole de Merseberg, au cours duquel 400 chasseurs nazis attaquèrent la force de bombardement et abattirent 26 avions. Kitchen ajoute que l’installation pétrolière de Monowitz était défendue par 79 canons lourds. "Des formations tournantes de bombardiers lourds au-dessus de Birkenau auraient difficilement pu éviter ce parapluie défensif".

Uttal détaille ensuite la véritable masse d’avions et de bombes qui auraient été nécessaires pour mettre hors service les installations des chambres à gaz d’Auschwitz, en partie souterraines. A titre de comparaison, il note qu’il n’a pas fallu moins de 10 raids de bombardements séparés, entre juillet et novembre 1944, avec des flottes de 100 à 350 bombardiers lourds, pour que les Alliés arrivent à paralyser l’installation pétrolière de Blechhammer, près d’Auschwitz.

Citant l’étude, qui fait autorité, Les forces armées dans la Deuxième Guerre Mondiale, il rappelle qu’aux bombardiers qui ont attaqué les raffineries de pétrole à Ploesti il fallut plus de 6 000 sorties et 13 464 tonnes de bombes pour accomplir leur mission. Trois cent cinquante bombardiers furent perdus.

Uttal note que les bombardiers lourds de la Deuxième Guerre Mondiale "touchèrent leurs cibles 3% du temps", et insiste sur leur difficulté à viser leurs cibles lorsqu’ils volaient à 25000 à 30000 pieds d’altitude. Et Kitchen, expose l’impossibilité d’utiliser les autres avions suggérées par Wyman. Il reconnaît que les Mitchells auraient pu atteindre Auschwitz qui se trouvait à la limite de leur portée, mais la nécessité de voler en formations de masse pour la protection leur aurait fait perdre tout élément de surprise et aurait conduit à des pertes prohibitives. Il note que les bombardiers de plongée Ligthning ont été utilisé une seule fois, expérimentalement, dans une attaque en juin 1944 sur la raffinerie de Ploesti, attaque au cours de laquelle 22 sur les 94 avions furent perdus. L’installation reprit ses activité huit jours plus tard. Il établit que pas un Mosquito n’était stationné durant l’été 1944 en Méditerranée. L’auraient-ils été, les chances de succès d’une opération à la limite de leur portée, étant donné qu’ils n’avaient pas d’armement de défense, "aurait été improbable", affirme-t-il.

Le Professeur Martin Van Crefeld, un historien militaire renommé de l’Université Hébraïque (de Jérusalem) affirme que des raids de bombardement répétés auraient été nécessaires pour qu’Auschwitz fût mis hors d’état pour de bon. Il dit que le camp était comparable, en tant que cible, à Peennemunde, une île près de la côte Baltique, où les Allemands assemblaient les fusées V2. "Les Alliés menèrent une attaque aérienne sur celle-ci en 1942 ou en 1943, et l’endommagèrent, mais ils ne réussirent pas à la faire fermer définitivement".

Van Crefeld ajoute que, si les Alliés avaient décidé de viser de façon répétitive Auschwitz, les Allemands auraient frappé en retour. "Si les Allemands savaient qu’ils venaient, les bombardiers auraient rencontré de l’opposition. En octobre 1943, les bombardiers alliés attaquèrent le principal centre nazi de fabrication de roulements à billes, à Schweinfurt. Le premier assaut ne fit pas beaucoup de dommage. Quand les Alliés attaquèrent une seconde fois 100 bombardiers furent perdus".

Pour Uttal, Kitchen et Van Crefeld, ces facteurs permettent de défendre l’argument allié officiel, mis en avant par le Département de la Guerre U.S. en juin 1944, mais dédaigné et même raillé par tant d’historiens, à savoir "que l’opération aérienne suggérée est impraticable ... et ne pourrait être exécutée qu’en détournant un appui aérien considérable essentiel pour le succès de nos forces engagés dans des opérations décisives ailleurs ... Nous considérons que l’aide la plus efficace aux victimes de la persécution par l’ennemi est la défaite rapide de l’Axe, une entreprise à laquelle nous devons consacrer toutes les ressources à notre disposition."

Et Uttal furieux écrit : "Gilbert, Wyman et d’autres spéculent à propos de ce qui aurait pu arriver si l’on avait détourné des missions du grand plan aérien pour le bombardement d’Auschwitz. Mais les arguments dans le sens opposé sont des faits - à savoir qu’en nous tenant à notre stratégie nous avons vaincu l’Allemagne plus tôt et non plus tard. La tuerie cessa dans les camps et sur les champs de bataille. Et les Juifs furent sauvés des pays occupés par les nazis avant qu’ils ne puissent être transportés".

Cet argument trouve un appui dans le témoignage après guerre du ministre allemand des Armements et de la Guerre, Albert Speer, qui raconta à ses interrogateurs alliés en juillet 1945 que la stratégie Alliée consistant à attaquer les installations allemandes de production, de raffinage et de stockage de pétrole avait été d’une efficacité dévastatrice. Vers l’hiver 1944, "Pour autant que l’armée était concernée, le manque d’essence liquide devint catastrophique."

Pour preuve, Richard Levy cite l’offensive nazie dans les Ardennes en décembre 1944, qui a failli atteindre Anvers et répéter la victoire écrasante nazie de 1940. "Un facteur important a été le manque d’essence de l’ennemi", note Levy. Si les avions US qui avaient bombardé les usines d’essence synthétique dans la zone d’Auschwitz avaient été détournés des plans stratégiques d’ensemble, afin de bombarder à la place Birkenau, affirme-t-il simplement, "l’essence aurait moins manqué."

Même si le bombardement d’Auschwitz n’apparaît pas aussi évident que certains historiens l’ont suggéré, on peut affirmer qu’une telle mission aurait au moins dû être tentée. Si les Alliés avaient pu bombarder Auschwitz, même si cela représentait un écart par rapport aux objectifs stratégiques globaux, alors ils auraient dû le faire.

"Les gens venaient, à raison de 10 000 ou 15 000 par jour", se souvient Leo Laufer, un survivant qui est resté à Birkenau d’août 1943 à novembre 1944. "Quelques bombes sur les côtés des voies de chemin de fer, même si les dégâts n’avaient mis que quelques semaines à être réparés, auraient signifié cent mille personnes sauvées. Les transports auraient dû être détournés vers quelque autre destination, et il n’y avait pas d’installations de remplacement dans lesquelles autant de gens pouvaient être éliminés."

Le fait est que, loin d’avoir été examinée en profondeur, une attaque avait été rapidement rejetée en Grande-Bretagne comme étant au-dessus du pouvoir de la Royal Air Force, et n’avait pas été sérieusement évaluée par les stratèges militaires aux USA. Les suppliques de l’Agence Juive avaient été appuyées en Grande-Bretagne par le Premier Ministre Winston Churchill et son ministre des Affaires Étrangères Anthony Eden, mais le Ministre de l’Air était peu disposé à agir. A Washington, John J. McCloy, le Secrétaire-adjoint à la Guerre, ordonna sans ménagement à ses collaborateurs de "tuer" cette idée.

Hugo Gryn, à présent, un important Rabbin britannique, a été adolescent à Birkenau. Se souvenant du son des bombardiers alliés, qui passaient au-dessus de têtes pour aller bombarder d’autres objectifs, il dit à Gilbert que "l’un des aspects les plus pénibles de la vie dans le camp était la sensation d’avoir été totalement abandonnés." Mais plus important que le soutien psychologique aux Juifs d’Auschwitz, la question réelle est de savoir si le bombardement du camp aurait sauvé des vies. Wyman n’a aucun doute. Il estime que 150 000 Juifs ont été gazés entre le début de juillet, où les demandes de bombardement d’Auschwitz ont commencé à arriver à Washington, et le démantèlement des chambres à gaz en novembre. Si les raids de bombardement avaient été immédiatement approuvés, suggère-t-il, "le mouvement des 437 000 Juifs qui ont été déporté de Hongrie à Auschwitz aurait très probablement été arrêté."

Non, ce n’est pas cela, contredit Richard Levy dans sa nouvelle étude. Les appels de juillet à bombarder Auschwitz "coïncidèrent avec la fin de la déportation et le meurtre massifs de Hongrie", affirme-t-il. "Il n’a jamais été possible", poursuit-il, "que des bombardements aient pu interrompre le meurtre à large échelle des Juifs hongrois." Et comme le rythme des meurtres à Auschwitz " tomba fortement après la mi-juillet,il est beaucoup moins probable qu’un raid aurait sérieusement perturbé les opérations de meurtre",conclut-il.

Uttal soutient, de plus, que les nazis auraient rapidement récupéré même après un raid très réussi, ayant causé de larges dégâts. Il cite le ministre allemand de l’Armement, Speer, faisant remarquer, à propos des raids sur des installations de production de pétrole, qu’il "était possible de faire redémarrer une installation en six à huit semaines après une attaque, grâce à nos mesures de réparation."

De plus, avec une population "résidente" à Auschwitz en été 1944, au-dessus de 100 000 unités, un bombardement imprécis aurait pu signifier plus de vies perdues que sauvées. Wiesel a lui-même écrit que "si une bombe était tombée sur les blocks" où les Juifs étaient logés à Auschwitz, "elle aurait fait elle-même des centaines de victimes sur le lieu même."

L’historien de l’Air Force, James Kitchen, est sans équivoque : les bombardiers lourds B-17 et B-24, affirme-t-il simplement, ont été conçus pour bombarder à partir (d’une altitude) de 15 000 à 30 000 pieds. Malheureusement frapper de cette hauteur, des immeubles choisis, sans faire de victimes humaines, était une mission tout à fait impossible. Il cite des études de l’Air Force pour montrer que "dans des conditions optimales" au moins la moitié des bombes jetées seraient tombées à au-moins 500 pieds de leur cible, et ensuite il note sobrement que deux des chambres à gaz de Birkenau se trouvaient exactement à 300 pieds des logements du camp. Une étude datant de 1983 réalisée par Pierre Sprey, un analyste d’armes du bureau de l’adjoint au Secrétaire d’État à la défense, a estimé que si des bombardiers lourds avaient attaqué Auschwitz, un tiers des bombes auraient frappé la zone des baraques des prisonniers. Le professeur à l’Université Hébraïque Van Crefeld, affirme que, si les Alliés avaient utilisé quelques dizaines de leurs bombardiers lourds, qui manquaient de précision, pour un raid unique sur Auschwitz, les Juifs en auraient été les principales victimes. "Nous avons tous vu les photographies des longues lignes de Juifs à Auschwitz gardés par trois officiers allemands et un chien", dit-il. "La réalité était ainsi. Un nombre minuscule d’Allemands et des masses de prisonniers. Un seul bombardement lourd aurait simplement sauvé le travail des Allemands. quatre-vingt-dix pour cent des tués auraient été Juifs. Et le camp n’aurait pas été détruit de façon permanente. Les nazis auraient pu le reconstruire assez rapidement."

En août et septembre 1944, les Alliés s’écartèrent de leur objectif général qui était de terminer la guerre aussi vite que possible ; ils surmontèrent les difficultés techniques, etenvoyèrent des dizaines d’avions dans des dizaines de missions pour lâcher des armes et des approvisionnements aux Polonais qui se battaient contre les Allemands dans Varsovie. Les pertes furent lourdes, et la majeure partie de l’équipement n’atteignit pas l’Armée Intérieure polonaise.

"Malgré le coût tangible, qui dépassait de loin les résultats tangibles obtenus", un rapport des forces aériennes stratégiques U.S. expliqua que "cette mission était amplement justifiée.. L’Amérique tint ses promesses envers son allié."

Pour Wyman, le fait que les Alliés étaient prêts à détourner une partie considérable de leur puissance aérienne pour une telle mission, mais non pour une tâche similaire consistant à bombarder Auschwitz, équivaut à la preuve la plus claire que "pour les militaires américains, les Juifs d’Europe représentait un problème extérieur et un fardeau non désiré." Pour Uttal, qui note que "nous n’avons jamais parachuté de la nourriture aux millions de troupes soviétiques mourant de faim dans les camps de prisonniers de guerre nazis, ni essayé d’aider les soldats américains ou les britanniques enfermés dans les camps de prisonniers de guerre allemands ou japonais", les aides lâchées sur Varsovie furent une "exception malencontreuse" à la règle suivant laquelle "tous les écarts humanitaires [à la stratégie définie] étaient subordonnés aux besoins militaires."

Gilbert vient quelque part au milieu de ces positions, en suggérant dans son livre que "l’histoire de la réponse négative des Alliés aux demandes d’aide juives fut celle du manque de compréhension et d’imagination, en face de l’incroyable." Il note, qu’après tout, "de nombreux Juifs trouvèrent l’échelle du massacre difficile à comprendre."

En effet dans le demi-siècle qui vient de passer, beaucoup de gens semblent avoir oublié que les appels juifs à bombarder Auschwitz ne furent ni soutenus de façon convaincante ni même largement soutenus.. "L’opinion juive informée", dit Levy, "était dans son ensemble contre l’opération." Une figure aussi connue que Leon Kubowitzki, responsable du service d’aide du Congrès Juif Mondial, s’opposa publiquement au bombardement, affirmant dans une lettre au Conseil des réfugiés de guerre que "les premières victimes seraient des Juifs" et qu’un raid allié pourrait servir comme un "prétexte bien venu pour les Allemands pour affirmer que leurs victimes juives avaient été massacrées non par leurs assassins mais par les bombardiers alliés."

Le Comité d’aide de l’Agence Juive à Jérusalem vota contre le fait même de réclamer un bombardement. Et alors que les représentants de l’Agence Juive plaidèrent pour un bombardement au cours d’une réunion avec Anthony Eden, ils rédigèrent ensuite un document affirmant qu’il aurait peu d’effets pratiques. "Aucun ne produisit un argument cohérent au moment où le bombardement d’Auschwitz était réalisable, et possible" affirme Levy. "Personne n’amena le sujet directement au Président américain Roosevelt, qui était la seule personne qui aurait pu donner l’ordre de l’opération."

Une autre considération cruciale, facile à négliger 50 ans après, est que, alors qu’aujourd’hui nous pouvons voir qu’une victoire alliée était virtuellement inévitable en 1944, les stratèges militaires de l’époque n’avaient pas cette assurance. Chaque bombardement était potentiellement crucial, chaque écart par rapport aux buts stratégiques principaux, était catastrophique. Voici une raison citée par Levy pour montrer l’urgence qui était ressentie : "Les Alliés n’ont jamais été sûrs combien de progrès les Allemands avaient fait sur leur projet de bombe atomique."

Il est facile, d’un fauteuil d’histoire de pointer des doigts accusateurs, de blâmer, de railler l’engagement allié résolu pour un écrasement le plus rapide possible de la machine de guerre allemande. Cinquante ans plus tard, demande Uttal, "N’est-il pas temps de terminer la calomnie ?"

Publié en 1995 dans la revue Plurielles n°4 "avec l’aimable autorisation du Jérusalem Report".

Voir sur le site les articles sur le roman "Karski", notamment Une tentative de falsifier l’histoire dévoilée


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