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Extraits du livre "Staline, histoire et critique d’une légende noire" de Domenico Losurdo

Avec l’autorisation des éditions Aden, nous publions quelques "bonnes feuilles" du livre de Domenico Losurdo Staline, histoire et légende d’une légende noire. On peut lire également sur le site la critique de Baptiste Eychart, Retour sur un Dieu déchu, et un texte d’André Tosel.

Pages 31 à 35

1.2. La Grande Guerre patriotique et les « inventions » de Khrouchtchev

À partir de Stalingrad et de la défaite infligée au Troisième Reich (puissance qui paraissait invincible), Staline avait acquis un prestige énorme dans le monde entier. Et, ce n’est certes pas fortuit, Khrouchtchev s’arrête sur ce point de façon particulière. Il décrit en termes catastrophiques l’impréparation militaire de l’Union soviétique, dont l’armée, dans certains cas, aurait été dépourvue de l’armement même le plus élémentaire. Ce qui ressort d’une étude qui semble émaner des milieux de la Bundeswehr, et qui fait en tous cas grand usage des archives militaires de celle-ci, s’y oppose directement. On y parle de la « supériorité multiple de l’Armée Rouge en chars d’assaut, avions et pièces d’artillerie » ; par ailleurs, « la capacité industrielle de l’Union soviétique avait atteint des dimensions pouvant procurer aux armées soviétiques un armement quasi inimaginable ».

Celui-ci augmente crescendo au fur et à mesure que s’approche l’opération Barbarossa. Une donnée est particulièrement éloquente : si en 1940 l’Union soviétique produisait 358 chars du type le plus avancé, nettement supérieurs à ceux dont disposaient les autres armées, au premier semestre de l’année suivante, elle en produisait 1503 [1]. À leur tour, les documents provenant des archives russes montrent que, du moins dans les deux années précédant l’agression du Troisième Reich, Staline est littéralement obsédé par le problème de l’« essor quantitatif » et de l’« amélioration qualitative de tout l’appareil militaire ». Certaines informations parlent d’elles-mêmes : si dans le premier plan quinquennal, les sommes consacrées à la défense se montent à 5,4 % des dépenses totales de l’État, en 1941 elles atteignent 43,4 % ; « en septembre 1939, sur ordre de Staline, le Politburo prit la décision de construire avant 1941 neuf nouvelles usines pour la production d’avions » ; au moment de l’invasion hitlérienne, « l’industrie avait produit 2 700 avions modernes et 4 300 chars d’assaut » [2]. À en juger par ces informations, on peut tout dire sauf que l’URSS était arrivée impréparée au tragique rendez-vous avec la guerre.

Par ailleurs, il y a une décennie déjà, une historienne étatsunienne a infligé un coup sévère au mythe de l’écroulement et de la fuite de ses responsabilités du dirigeant soviétique immédiatement après l’invasion nazie : « bien qu’ébranlé, le jour de l’attaque, Staline convoqua une réunion de onze heures avec des chefs de parti, de gouvernement et des militaires, et il fit de même les jours qui suivirent » [3].

D’ailleurs nous disposons à présent du registre des visiteurs du bureau de Staline au Kremlin, découvert aux débuts des années 90 : il en résulte que dès les heures qui suivirent immédiatement l’agression, le leader soviétique s’engage dans un réseau très dense de rencontres et d’initiatives pour organiser la résistance. Ce sont des jours et des nuits caractérisés par une « activité […] exténuante » mais ordonnée. Dans tous les cas, « tout l’épisode [raconté par Khrouchtchev] est totalement inventé », cette « histoire est fausse » [4]. En réalité, dès le début de l’opération Barbarossa, non seulement Staline prend les décisions les plus délicates, en engageant des dispositions pour le déplacement de la population et des sites industriels qui sont sur la zone du front, mais « il contrôle tout de façon minutieuse, de la longueur et de la forme des baïonnettes jusqu’aux auteurs et aux titres des articles de la Pravda » [5]. Il n’y a pas de trace de panique ni d’hystérie. Lisons la note du journal personnel et du témoignage de Dimitrov : « À 7 heures du matin, je suis convoqué d’urgence au Kremlin. L’Allemagne a attaqué l’URSS. La guerre a commencé […] Calme, fermeté et confiance incroyable chez Staline et chez tous les autres. » La clarté des idées frappe plus encore. Il ne s’agit pas seulement de procéder à la « mobilisation générale de nos forces », il est aussi nécessaire de définir le cadre politique. Oui, « seuls les communistes peuvent vaincre les fascistes », en mettant fin à l’ascension apparemment irrésistible du Troisième Reich, mais il ne faut pas perdre de vue la nature réelle du conflit : « Les partis [communistes] lancent un mouvement pour la défense de l’URSS. Ne pas poser la question de la révolution socialiste. Le peuple soviétique mène une guerre patriotique contre l’Allemagne fasciste. La question est la défaite du fascisme, qui met en esclavage de nombreux peuples. » [6]

La stratégie politique qui allait présider à la Grande Guerre patriotique est bien tracée. Plusieurs mois auparavant, Staline a déjà souligné que, à l’expansionnisme déployé par le Troisième Reich, « à l’enseigne de l’asservissement, de la soumission des autres peuples », ceux-ci répondaient par de justes guerres de résistance et de libération nationale (infra, 5.3.). D’autre part, à ceux qui opposaient de façon scolastique patriotisme et internationalisme, l’Internationale communiste avait pris soin de répondre une fois de plus, avant même l’agression hitlérienne, comme il ressort de la note dans le journal de Dimitrov du 12 mai 1941 : Il faut développer l’idée d’un mariage entre un nationalisme sain et bien compris et l’internationalisme prolétarien. L’internationalisme prolétarien doit reposer sur ce nationalisme dans les divers pays […] entre le nationalisme bien compris et l’internationalisme prolétarien, il n’y a pas et ne peut y avoir de contradiction. Le cosmopolitisme sans patrie, refusant le sentiment national et l’idée de patrie, n’a rien à voir avec l’internationalisme prolétarien. [7]

Bien loin d’être une réaction improvisée et désespérée dans la situation créée par le déchaînement de l’opération Barbarossa, la stratégie de la Grande Guerre patriotique exprimait une orientation théorique mûrie de longue date et de caractère général : l’internationalisme et la cause internationale de l’émancipation des peuples avançaient concrètement sur la vague de libération nationale, rendue nécessaire par la prétention de Hitler de reprendre et radicaliser la tradition coloniale, en assujettissant et en mettant en esclavage en premier lieu les races présumées serviles d’Europe orientale. Ce sont les motifs repris dans les discours et dans les déclarations prononcés par Staline au cours de la guerre : ils constituèrent « des pierres miliaires significatives dans la clarification de la stratégie militaire soviétique et de ses objectifs politiques, et ils jouèrent un rôle important dans le renforcement du moral populaire » [8] ; ils prirent aussi un relief international, comme l’observe Goebbels, contrarié, à propos de l’appel radiophonique du 3 juillet 1941, qui « suscite une énorme admiration en Angleterre et aux USA » [9].

Pages 35 à 40

1.3. Une série de campagnes de désinformation et l’opération Barbarossa

Le Rapport Khrouchtchev a perdu toute crédibilité jusque sur le plan de la conduite militaire elle-même. Selon Khrouchtchev, Staline, insouciant des « avertissements » qui lui provenaient de toutes parts sur l’imminence de l’invasion, va vers le danger de façon irresponsable. Que dire de cette accusation ? Tout le monde sait que même les informations provenant d’un pays ami peuvent se révéler erronées : par exemple, le 17 juin 1942, Franklin Delano Roosevelt met en garde Staline contre une attaque japonaise, que l’on ne constatera pas ensuite [10]. Surtout, la veille de l’agression hitlérienne, l’URSS est obligée de démêler de gigantesques manoeuvres de diversion et de désinformation. Le Troisième Reich s’applique massivement à faire croire que l’amas de troupes à l’Est ne vise qu’à camoufler le saut prochain de l’autre côté de la Manche, et ceci apparaît plus crédible encore après la conquête de l’île de Crête. « Tout l’appareil d’État et militaire est mobilisé » – note avec plaisir Goebbels dans son journal (31 mai 1941) – pour mettre en scène la « première grande vague de camouflage » de l’opération Barbarossa. C’est alors que « quatorze divisions sont transportées à l’Ouest » [11] ; de plus, toutes les troupes postées sur le front occidental sont mises en état d’alerte maximale [12].

Deux semaines plus tard environ, l’édition berlinoise du Völkischer Beobachter publie un article qui qualifie l’occupation de la Crête de modèle pour le règlement de comptes projeté avec l’Angleterre : le journal est immédiatement mis sous séquestre afin de donner l’impression qu’il a maladroitement trahi un secret de première importance. Trois jours après (le 14 juin), Goebbels note dans son journal : « Les radios anglaises déclarent que notre déploiement contre la Russie n’est que du bluff, derrière lequel nous cherchons à cacher nos préparatifs visant l’invasion [de l’Angleterre]. » [13] À cette campagne de désinformation s’en ajoute une autre, de la part de l’Allemagne : le déploiement militaire à l’Est serait un moyen de pression sur l’URSS, en ayant éventuellement recours à un ultimatum, pour que Staline acceptât de redéfinir les clauses du pacte germano-soviétique, et qu’il s’engageât à exporter en plus grande quantité les céréales et le charbon dont avait besoin le Troisième Reich, engagé dans une guerre qui ne semblait pas prendre fin. On voulait ainsi faire croire que la crise pouvait trouver une solution par de nouvelles négociations et avec quelque concession supplémentaire de la part de Moscou [14]. C’est à cette conclusion qu’en venaient, en Grande-Bretagne, les services d’information de l’armée et les sommets militaires qui, le 22 mai encore, avertissaient le Cabinet de guerre : « Hitler n’a pas encore décidé s’il poursuit dans ses objectifs [en direction de l’URSS] par la persuasion ou par la force des armes. » [15]Le 14 juin, Goebbels, satisfait, note dans son journal : « En général, on croit encore à un bluff ou à une tentative de chantage. » [16]

Il convient de ne pas sous-évaluer non plus la campagne de désinformation mise en scène sur le versant opposé, qui a commencé deux ans auparavant : en novembre 1939, la presse française publie un fantomatique discours (prononcé devant le Politburo le 19 août de cette année-là) dans lequel Staline aurait exposé un plan pour affaiblir l’Europe, en attisant une guerre fratricide en son sein, pour la soviétiser ensuite. Il n’y a aucun doute à ce sujet : il s’agit d’un faux, qui avait pour objectif de faire sauter le pacte de non-agression germano-soviétique et d’orienter vers l’est la fureur expansionniste du Troisième Reich [17]. Selon une légende historiographique répandue, le gouvernement de Londres, à la veille de l’agression hitlérienne, aurait mis en garde Staline de façon récurrente et désintéressée, lequel pourtant, en bon dictateur, n’aurait fait confiance qu’à son homologue berlinois. En réalité, si d’une part la Grande-Bretagne communique à Moscou les informations relatives à l’opération Barbarossa, elle diffuse d’autre part des informations quant à une attaque imminente de l’URSS contre l’Allemagne ou contre les territoires occupés par celle-ci [18]. L’intérêt, évident et compréhensible, est de rendre inévitable ou de précipiter le plus rapidement possible le conflit germano-soviétique. Survient alors le mystérieux vol en Angleterre de Rudolf Hess, clairement animé par l’espoir de reconstituer l’unité de l’Occident dans la lutte contre le bolchevisme, conférant ainsi un aspect concret au programme, énoncé par Mein Kampf, d’alliance et de solidarité des peuples germaniques dans leur mission civilisatrice. Les agents soviétiques à l’étranger informent le Kremlin que le numéro deux du régime nazi a pris cette initiative en plein accord avec le Führer [19]. Par ailleurs, des personnalités d’une importance non négligeable dans le Troisième Reich ont continué jusqu’au bout à soutenir la thèse selon laquelle Hess avait agi sur encouragement de Hitler. Celui-ci en tous cas ressent le besoin d’envoyer immédiatement à Rome son ministre des Affaires étrangères Joachim von Ribbentrop dans le but d’ôter chez Mussolini tout soupçon que l’Allemagne ne fût en train de tramer une paix séparée avec la Grande- Bretagne [20]. Évidemment, la préoccupation suscitée par ce coup de théâtre est plus forte encore à Moscou, d’autant plus que l’attitude du gouvernement britannique veille à l’alimenter ultérieurement : celui-ci n’exploite pas la « capture du vice-Führer » pour permettre « le plus grand profit de propagande, ce à quoi et Hitler et Goebbels s’attendaient avec crainte » ; au contraire, l’interrogatoire de Hess – rapporte de Londres, à Staline, l’ambassadeur Ivan Majski – est confié à l’un des responsables de la politique d’appeasement. Tandis qu’ils laissent une porte ouverte à un rapprochement anglo- soviétique, les services secrets de Sa Majesté s’emploient à diffuser le bruit, qui va désormais se répandre, d’une paix séparée imminente entre Londres et Berlin ; tout cela aux fins d’accroître la pression sur l’Union soviétique (qui aurait peut-être essayé de prévenir la soudure redoutée d’une alliance entre Grande-Bretagne et Troisième Reich avec une attaque préventive de l’Armée Rouge contre la Wehrmacht) et de renforcer en tous cas la capacité contractuelle de l’Angleterre [21].

La prudence et la méfiance du Kremlin sont compréhensibles  : le péril d’une réédition de Munich menaçait, à une échelle bien plus large et bien plus tragique. On peut tout à fait émettre l’hypothèse que la seconde campagne de désinformation déclenchée par le Troisième Reich avait joué son rôle. En tous cas, si l’on s’en tient à la transcription retrouvée dans les archives du Parti communiste soviétique, tout en donnant comme certaine l’implication à court terme de l’URSS dans le conflit, Staline, dans son discours du 5 mai 1941 aux lauréats de l’Académie militaire, soulignait comment l’Allemagne, historiquement, avait gagné quand elle n’avait combattu que sur un seul front ; alors qu’elle avait perdu lorsqu’elle avait été obligée de se battre en même temps à l’Est et à l’Ouest [22]. Staline pourrait avoir sous-évalué la morgue avec laquelle Hitler était prêt à agresser l’URSS. D’autre part, il savait bien qu’une mobilisation totale hâtive aurait fourni le casus belli au Troisième Reich sur un plateau d’argent, comme cela s’était produit à l’éclatement de la Première Guerre mondiale. Un point cependant reste certain : tout en agissant avec circonspection dans une situation assez embrouillée, le leader soviétique procède à une « accélération des préparatifs de guerre ». En effet, « entre mai et juin, huit cent mille réservistes sont rappelés, et à la mi-mai vingt-huit divisions sont déployées dans les districts occidentaux d’Union soviétique », tandis qu’avancent à rythme accéléré les travaux de fortification des frontières et de camouflage des objectifs militaires les plus sensibles. « Dans la nuit du 21 au 22 juin, cette vaste force est mise en état d’alerte et appelée à se préparer à une attaque surprise de la part des Allemands. » [23]

Pour discréditer Staline, Khrouchtchev insiste sur les victoires initiales spectaculaires de l’armée d’invasion, mais glisse négligemment sur les prévisions formulées à l’époque en Occident. Après le démembrement de la Tchécoslovaquie et l’entrée à Prague de la Wehrmacht, lord Halifax avait continué à repousser l’idée d’un rapprochement de l’Angleterre avec l’URSS, en ayant recours à cet argument : cela n’avait pas de sens de s’allier avec un pays dont les forces armées étaient « insignifiantes ». À la veille de l’opération Barbarossa ou au moment de son déchaînement, les services secrets britanniques avaient calculé que l’Union soviétique aurait été « liquidée en huit à dix semaines » ; à leur tour, les conseillers du secrétaire d’État états-unien (Henry L. Stimson) avaient prévu le 23 juin que tout serait terminé dans un laps de temps d’un à trois mois [24]. Par ailleurs, la foudroyante pénétration en profondeur de la Wehrmacht – observe de nos jours un illustre chercheur en histoire militaire – s’explique aisément par la géographie :
L’extension du front – 1 800 miles – et la rareté des obstacles naturels offraient à l’agresseur d’immenses avantages pour l’infiltration et la manoeuvre. En dépit des dimensions colossales de l’Armée Rouge, le rapport entre ses forces et l’espace était si faible que les unités mécanisées allemandes purent trouver aisément les occasions de manoeuvres indirectes sur les arrières de leur adversaire. En outre, les villes largement espacées, et où convergeaient routes et voies ferrées, offraient à l’agresseur de jouer sur des objectifs alternatifs et d’abuser l’ennemi sur la direction réellement menacée en le plaçant devant des dilemmes successifs. [25]

Pages 229 à 235

4.8. Goulag, Konzentrationslager et Tiers absent

À partir de l’invasion de la Pologne puis de l’URSS, l’univers concentrationnaire nazi semble reprendre et aggraver les chapitres les plus tragiques de l’histoire de l’esclavage colonial. Quand, grâce à la traite des Noirs, la mise à disposition d’esclaves était quasiment illimitée, les propriétaires n’avaient aucun intérêt économique à les épargner ; ils pouvaient tranquillement les condamner à mourir de surcharge de travail pour les remplacer par d’autres et tirer de chacun d’eux l’avantage maximal possible. C’est ainsi – observe un économiste du XIXe siècle sur lequel Marx attire l’attention – que la florissante agriculture des Indes occidentales « a englouti des millions d’hommes de race africaine » ; car « la vie des nègres y est sacrifiée sans aucun scrupule » [26]. La guerre déclenchée par Hitler en Europe orientale représente la forme nouvelle et plus brutale encore de la traite des esclaves. Capturés et razziés en masse, les Untermenschen slaves (ceux qui ont survécu à la germanisation du territoire) sont forcés à mourir de surcharge de travail, afin de rendre possible la civilisation de la race des seigneurs, et d’alimenter leur machine de guerre ; ils subissent une condition similaire à celle des Noirs (des Caraïbes) auxquels d’ailleurs ils sont explicitement comparés par le Führer.

Le système carcéral reproduit les rapports de la société qui l’exprime. En URSS, à l’intérieur et à l’extérieur du Goulag, nous voyons fondamentalement à l’oeuvre une dictature du développement qui essaie de mobiliser et de « rééduquer » toutes les forces en fonction du dépassement de l’arriération séculaire rendu d’autant plus urgent par l’approche d’une guerre qui, par déclaration explicite du Mein Kampf, se veut de mise en esclavage et d’anéantissement : on peut voir alors en Union soviétique la terreur se mêler à l’émancipation de nationalités opprimées, à une forte mobilité sociale et à l’accès à l’instruction, à la culture et même à des postes de responsabilité et de direction de couches sociales jusque là totalement marginalisées. L’obsession productiviste et pédagogique, et la mobilité qui l’accompagne, se font sentir, en tous cas, jusqu’à l’intérieur même du Goulag. L’univers concentrationnaire nazi reflète, par contre, la hiérarchie de base raciale qui caractérise l’État racial déjà existant et l’empire racial à édifier : ici le comportement concret des individus détenus joue un rôle inintéressant ou assez marginal  ; et donc la préoccupation pédagogique est dépourvue de sens. En conclusion, le détenu du Goulag est un « camarade  » potentiel obligé de participer dans des conditions particulièrement dures à l’effort productif de tout le pays, et après 1937 il est, sans conteste, un potentiel « citoyen », même si la ligne de démarcation est devenue ténue avec l’ennemi du peuple ou avec le membre de la cinquième colonne, que la guerre totale à l’horizon ou déjà en acte impose de neutraliser ; le détenu dans le Lager est en premier lieu l’Untermensch, marqué à tout jamais par sa place ou sa dégénérescence raciale.

Si l’on veut vraiment chercher une analogie avec le Konzentrationslager, il faut faire intervenir l’univers concentrationnaire qui traverse en profondeur la tradition coloniale (dans le sillage de laquelle Hitler entend explicitement se placer) et qui prend pour cible les peuples coloniaux ou d’origine coloniale. Voilà le refoulement central du comparatisme habituel. En ce sens, nous pourrions parler du Tiers absent du comparatisme en vogue aujourd’hui. Deux illustres historiens ont défini respectivement les « camps de travail militarisés » de l’Inde coloniale de 1877 et les camps de concentration dans lesquels les Libyens ont été enfermés par l’Italie libérale déjà, comme des « camps d’extermination » [27]. Si l’on trouve la formule emphatique, il n’en reste pas moins que nous sommes renvoyés à l’univers concentrationnaire du Troisième Reich par la logique et la hiérarchie raciale qui dominent dans les empires coloniaux italiens, et occidentaux, y compris dans les camps de concentration qu’ils ont bâtis. Nous sommes tout autant portés à penser au nazisme quand nous lisons les modalités avec lesquelles est perpétré l’« holocauste canadien » ou « la solution finale de notre question indienne ». La « Commission pour la vérité sur le génocide canadien » parle de « camps de la mort », d’« hommes, femmes et enfants » qui sont « exterminés de façon délibérée », d’un « système dont l’objectif est de détruire la plus grande part possible du peuple indigène au moyen des maladies, de la déportation ou par le véritable assassinat ». Pour arriver à ce résultat, les champions de la suprématie blanche n’hésitent pas à frapper « des enfants innocents » qui trouvent la mort « à cause de coups ou de tortures ou après avoir délibérément été exposés à la tuberculose et à d’autres maladies » ; d’autres subirent ensuite la stérilisation forcée. Une « petite minorité de collaborateurs » réussira à survivre mais seulement après avoir renoncé à leur langue et à leur propre identité et s’être mis au service des bourreaux [28]. Dans ce cas aussi, on peut présumer qu’une juste indignation ait contribué à forcer le trait ; reste le fait que nous tombons sur des pratiques identiques ou similaires à celles en vigueur dans le Troisième Reich et mises en acte à partir d’une idéologie une fois de plus similaire à celle qui préside à la construction de l’État racial hitlérien.

Déplaçons-nous à présent dans le sud des États-Unis : dans les décennies qui suivent la Guerre de sécession, les détenus noirs (très grande majorité de la population carcérale), souvent loués à des entreprises privées, étaient amassés dans « de grandes cages sur roues qui suivaient les campements des entrepreneurs immobiliers et des constructions ferroviaires ». Des rapports officiels, il apparaît :
« que les détenus étaient excessivement et parfois cruellement punis ; qu’ils étaient vêtus et nourris misérablement, que les malades étaient négligés, en ceci que l’on n’avait prévu aucun hôpital, et étaient enfermés avec les détenus sains ». Une enquête conduite par le grand jury du pénitentiaire du Mississipi rapporta que les malades présentaient « tous sur leur corps les signes de mauvais traitements les plus inhumains et brutaux. Un grand nombre a les épaules rompues par des ampoules, cicatrices et cloques, certains avec la peau à vif à cause des coups de fouet… Ils gisaient moribonds, et certains d’entre eux sur des tables nues, tellement faibles et émaciés que l’on entrevoyait quasiment leurs os à travers la peau, et beaucoup se plaignaient du manque d’alimentation […]. Nous vîmes de plus des parasites vivants glisser sur leurs visages, et leur pauvre nécessaire pour dormir et le maigre vestiaire qu’ils ont est en lambeaux et souvent crasseux ». Dans les camps des mineurs de l’Arkansas et de l’Alabama, on faisait travailler les forçats tout l’hiver sans chaussures, debout dans l’eau pendant des heures. Dans ces deux États était en usage le système du travail à la pièce, où une équipe de trois était obligée d’extraire une certaine quantité de charbon par jour sous peine d’une dure flagellation pour toute l’équipe. Les forçats dans les camps de travail du térébinthe de Floride, avec « des chaînes aux pieds » et « des chaînes à la ceinture » attachées à leur corps, étaient obligés de travailler au trot. [29]

Nous sommes là devant un système qui utilise des « chaînes, des chiens, des fouets et des armes à feu » et qui « produit pour les prisonniers un enfer vivant ». Le taux de mortalité est hautement significatif. Entre 1877 et 1880, au cours de la construction de la ligne ferroviaire de Greenwood et Augusta, « mourut presque 45 % » des forçats employés là, « et il s’agissait des jeunes dans la fleur de l’âge » [30]. Encore peut-on citer une autre donnée statistique, relative à la même période : « Dans les deux premières années où l’Alabama mit en location ses prisonniers, presque 20 % d’entre eux moururent. L’année suivante, la mortalité grimpa à 35 % ; la quatrième année presque 45 % furent tués. » [31]

Concernant le taux de mortalité, une étude comparative systématique de type statistique serait ici intéressante entre les camps de concentration en URSS et dans le Troisième Reich. Pour le Goulag, on a calculé qu’aux débuts des années trente, avant le tour de vis provoqué par l’attentat contre Kirov et l’intensification des dangers de guerre, le taux annuel de mortalité « correspondait plus ou moins à 4,8 % de la population moyenne des camps ». Bien sûr, cette donnée statistique n’inclut pas les camps d’exploitation des gisements aurifères dans la zone du fleuve Kolyma ; il faut aussi compter avec les « sous-estimations caractéristiques des comptes rendus des sections sanitaires » ; et pourtant, même si l’on gonfle sensiblement les chiffres officiels, il semble difficile d’atteindre le taux de mortalité qui affectait les détenus afro-américains vus plus haut. Par ailleurs, les raisons des « sous-estimations » sont significatives. Le fait est que « des taux élevés de mortalité et d’évasions pouvaient amener de sévères sanctions » ; « les sections sanitaires des camps craignaient d’être accusées de négligence et de légèreté dans l’hospitalisation des malades » ; « la menace des inspections pesait constamment sur les dirigeants des camps » [32].

À en juger par le taux de mortalité des semi-esclaves loués, il ne semble pas qu’une menace analogue pesait sur les entrepreneurs états-uniens qui s’enrichissaient avec la construction des lignes de chemin de fer de Greenwood et Augusta ou d’autres. Il convient donc d’être clair sur un point essentiel. Dans le Sud des USA, les détenus noirs subissent des conditions de vie et de travail horribles et meurent en masse en période de paix : l’état d’exception ne joue aucun rôle et la préoccupation productiviste aussi est marginale ou carrément inexistante. L’univers concentrationnaire du sud des États-Unis reproduit la hiérarchie raciale et l’État racial qui caractérisent la société dans son ensemble : le détenu noir n’est ni un « camarade » potentiel, ni un « citoyen » potentiel ; il est un Untermensch. Le traitement que lui infligent les Blancs est le traitement considéré comme normal dans le rapport avec les races étrangères à la civilisation authentique. Et, de nouveau, nous retrouvons l’idéologie du Troisième Reich.

Par ailleurs, ce sont d’éminents historiens états-uniens qui comparent le système pénitentiaire que nous venons de voir aux « camps d’emprisonnement de l’Allemagne nazie » [33]. Et ce n’est pas un hasard si les expérimentations médicales conduites sur les Untermenschen dans l’Allemagne nazie ont été effectuées aux USA en prenant des Noirs comme cobayes [34]. D’autre part, avant même de les faire sur son propre territoire, l’Allemagne colonialiste et impérialiste des années de Guillaume II a conduit ses expérimentations médicales en Afrique et aux dépens des Africains : deux médecins vont se distinguer dans cette activité et deviendront ensuite les maîtres de Joseph Mengele [35], qui, dans l’Allemagne nazie, porte à son terme la perversion de la médecine et de la science qui s’étaient déjà profilées dans la tradition coloniale (européenne et états-unienne). Non seulement on ne peut pas séparer le Troisième Reich de l’histoire du rapport institué par l’Occident avec les peuples coloniaux ou d’origine coloniale, mais il faut ajouter que cette tradition a continué à donner des signes de vitalité bien au-delà de la défaite de Hitler. En 1997, le président Clinton s’est senti obligé de demander pardon à la communauté afro-américaine : « Dans les années soixante, plus de quatre cents hommes de couleur de l’Alabama furent utilisés comme cobayes humains par le gouvernement. Atteints de syphilis, ils ne furent pas soignés parce que les autorités voulaient étudier les effets de la maladie sur “un échantillon de la population”. » [36]

Pages 389 à 391

6.7. Inéluctabilité et complexité du jugement moral

S’il est inéluctable, le jugement moral s’avèrerait superficiel et hypocrite s’il était formulé en faisant abstraction du contexte historique. D’où sa complexité et son caractère problématique. Il faut à la fois garder à l’esprit et démêler l’intrication entre circonstances objectives et responsabilités subjectives et, en ce qui concerne ces dernières, il convient de distinguer entre des responsabilités qui reviennent à un groupe dirigeant dans son ensemble et celles qui mettent en cause des individus singuliers. En ce qui concerne le groupe dirigeant de la Russie soviétique, il arrive au pouvoir dans une période où – pour le dire avec un témoin chrétien, ayant des sympathies à l’égard du tournant qu’a été octobre 1917 – « la pitié a été tuée par l’omniprésence de la mort » [37] ; et ce groupe est obligé de faire face à un état d’exception assez prolongé, dans une situation caractérisée – pour reprendre l’analyse d’un auteur du Livre noir du communisme – par une « brutalisation inouïe », généralisée et « sans commune mesure avec celle que connurent les sociétés occidentales ». C’est à dire que si les protagonistes du XXe siècle ont été obligés d’affronter les conflits dévastateurs et les dilemmes moraux qui caractérisent la Seconde Guerre de trente ans, Staline a dû aussi se mesurer avec les conflits et les dilemmes moraux particuliers de l’histoire russe et de la Seconde Période des désordres. On pourrait dire que l’ombre de l’« urgence suprême » a dominé les trente années durant lesquelles il a exercé le pouvoir.

Il convient pourtant de ne pas perdre de vue que les conditions objectives n’ont pas été les seules à faire gravement obstacle ou à rendre impossible le passage de l’état d’exception à la condition de normalité. Y a contribué aussi le messianisme, certes puissamment stimulé par la Première Guerre mondiale mais intrinsèque à une vision qui s’attend à la disparition du marché, de l’argent, de l’État et de la règle juridique. La désillusion ou l’indignation exacerbe ultérieurement le conflit, conflit qu’il n’est pas possible de réguler à travers des normes juridiques purement « formelles », en tant que destinées elles-mêmes à disparaître. Il en ressort un supplément de violence qu’il n’est pas possible de justifier en renvoyant à l’état d’exception ou à l’« urgence suprême ». En ce sens, le jugement moral coïncide avec le jugement politique.

Cela est valable aussi pour l’Occident libéral. À propos de l’homme qui a exécuté les bombardements stratégiques contre l’Allemagne, on a observé :
Quand il était jeune pilote, Harris avait bombardé les civils indiens rebelles. Même sa psychologie du choc avait été expérimentée à l’origine comme choc culturel. Les tribus primitives qui vivaient dans des villages de cabanes de jonc se jetaient fascinés aux pieds de l’empire colonial et de son arsenal industriel. [38]

Par ailleurs, c’est surtout Churchill qui a promu ces guerres : nous l’avons vu d’une part suggérer de frapper les « indigènes récalcitrants » en Irak avec des bombardements à base de « projectiles à gaz et surtout d’ypérite », et d’autre part comparer les allemands à des « Huns mauvais ». Nous connaissons aussi le poids de l’idéologie raciale dans la guerre états-unienne contre le Japon (supra, 6.4.), qui, ce n’est pas un hasard, subira ensuite le bombardement atomique. Voilà de nouveau émerger un supplément de violence qu’il est impossible de justifier par l’« urgence suprême », mais qui renvoie par contre à l’idéologie coloniale partagée par l’Occident libéral et par l’Allemagne. Si le Troisième Reich assimile à des Peaux-Rouges à décimer et à des Noirs à mettre en esclavage les « indigènes » d’Europe orientale, l’Angleterre et les États-Unis finissent par traiter les Allemands et les Japonais à l’instar des peuples coloniaux qui doivent être ramenés à l’obéissance.

Staline, histoire et critique d’une légende noire. Domenico Losurdo. Editions Aden. Traduction Marie-Ange Patrizio. Extraits publiés avec l’aimable autorisation des éditions Aden

Notes :

[1] Hoffmann (1995), p. 59 et 21

[2] Wolkogonov (1989), p. 500-504

[3] Knight (1997), p. 132

[4] Medvedev, Medvedev (2003), p. 231-232

[5] Montefiore (2007), p. 416

[6] Dimitrov (2005), p. 478-479

[7] Idem, p. 472

[8] Roberts (2006), p. 7

[9] Goebbels (1992), p. 1620 (note de journal du 5 juillet 1941)

[10] Dans Butler (2005), p. 71-72

[11] Goebbels (1992), p. 1590

[12] Wolkow (2003), p. 111

[13] Goebbels (1992), p. 1594-1595 et 1597

[14] Besymenski (2003), p. 422-425

[15] Costello (1991), p. 438-439

[16] Goebbels (1992), p. 1599

[17] Roberts (2006), p. 35

[18] Wolkow (2003), p. 110

[19] Costello (1991), p. 436-437

[20] Kershaw (2000), p. 376 et 372

[21] Idem, p. 380-381 ; Ferro (2008), p. 115 (pour ce qui concerne Majski)

[22] Besymenski (2003), p. 380-386 (et en particulier p. 384)

[23] Roberts (2006), p. 66-69

[24] Ferro (2008), p. 64 ; Beneš (1954), p. 151 ; Gardner (1993), p. 92-93

[25] Liddell Hart (2007), p. 414-415

[26] Marx, Engels (1955-89), vol. 23, p. 281-282

[27] Davis (2001), p. 50-51 ; Del Boca (2006), p. 121

[28] Annett (2001), p. 5-6, 12 et 16-17.

[29] Woodward (1963), p. 206-207

[30] Friedman (1993), p. 95

[31] Blackmon (2008), p. 57

[32] Chlevnjuk (2006), p. 349 et 346-347

[33] Ainsi Fletcher M. Green, dans Woodward (1963), p. 207

[34] Washington (2007)

[35] Kotek, Rigoulot (2000), p. 92

[36] E. R. (2007) ; cf. Washington (2007), p. 184

[37] Ainsi Pierre Pascal, rapporté par Furet (1995), p. 131

[38] Friedrich (2004), p. 287


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