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A propos du livre « Stalin, storia di una leggenda nera »
Une lettre d’André Tosel au quotidien italien Libérazione

Ce texte du philosophe André Tosel évoque le livre "Staline, histoire et critique d’une légende noire" dont il sera certainement question.

Chers amis de Liberazione,

Je me permets de vous adresser cette lettre parce que j’ai été particulièrement interpellé par le débat qui a été occasionné par le dernier livre de Domenico Losurdo, « Stalin Storia di una leggenda nera con un saggio di Luciano Canfora », Roma, Carocci, 2008. J’ai lu avec grand intérêt la recension critique de Guido Liguori et la lettre intitulée « Stalin, non ci stiamo » signée de membres du comité de rédaction de Liberazione. Ce texte exprime avec force non seulement le refus éthique et politique du stalinisme mais aussi une grande amertume, sinon une indignation éprouvée devant la recherche de Losurdo.

En bref, l’histoire de la légende noire à laquelle a donné lieu les vicissitudes de la politique stalinienne est dénoncée comme une sorte de révisionnisme crypto-stalinien destiné à inverser la critique libérale du totalitarisme par une justification du réalisme stalinien, comme une apologie indirecte de la politique stalinienne présentée comme seule politique réaliste en son temps, supérieure en lucidité à celle des oppositions intérieures des années trente. Cette entreprise serait non seulement inutile, tant la cause est entendue - il n’y aurait rien à ajouter aux critiques existantes de Kroutchev, d’Arendt et de tant d’autres -, mais politiquement équivoque, voire négative, tant l’effort de compréhension s’inverse en justification de l’injustifiable et constitue un saut en arrière empêchant la relance d’une politique de libération authentique.

Je voudrais en ce point présenter quelques remarques à verser à un débat crucial pour l’avenir des perspectives d’émancipation.

A aucun moment Losurdo ne nie la masse énorme d’horreur impliquée dans les violences de la politique stalinienne. Il cherche à comprendre ce qui apparaît incompréhensible. Il a le courage intellectuel et éthico-politique d’affronter la vulgate libérale devenue sens commun, devenue aussi de manière acritique le présupposé d’une gauche incapable de construire un jugement historique propre, parce qu’elle demeure dominée par l’imagination que son repentir tient lieu de théorie.

Losurdo présente les documents et la bibliographie aussi vaste que diverse sur laquelle il travaille et utilise les auteurs idéologiquement les plus éloignés. Il reconstruit cette histoire. Il faudrait tout au moins présenter une autre reconstruction si on accepte l’idée que tout n’est pas dit en recourant à la catégorie de totalitarisme sur laquelle Arendt a beaucoup varié en finissant même pas évoquer un néototalitarisme libéral inscrit dans la production possible d’une autre humanité superflue. Il faudrait au minimum remettre en discussion les étapes de cette histoire : collectivisation forcée des campagnes et rupture de l’alliance difficile avec la paysannerie, poids énorme de la guerre menée par les grandes puissances capitalistes, montée aux extrêmes de tout côté dans la lutte des oppositions internes.

Si le stalinisme a échoué et compromis l’idée socialiste ou plutôt communiste, cet échec s’est avéré après 1945 surtout avec l’incapacité d’une réforme démocratique de l’appareil d’Etat et des pratiques de secret et de coercition. Il demeure que l’URSS a été un point d’appui pour les luttes anticoloniales du XX° siècle, qu’elle a su sous Staline conduire une guerre victorieuse contre le nazisme dont la victoire eut été une catastrophe sans nom, qu’elle a pu par fragments et moments créer des éléments d’Etat social dont ont bénéficié les masses populaires et qui sont détruits par le capitalisme russe mafieux actuel. Cela ne justifie rien, mais cela a été.

Losurdo a le droit et le devoir de le confirmer sans cacher le prix de l’entreprise, sans ignorer l’échec final. Ce sont des vérités désagréables pour le pseudo sens commun libéral comme sont des vérités atroces pour le sens commun socialiste et communiste les violences de masses perpétuant l’état d’exception au- delà de toute mesure. Gramsci ne nous invitait-il pas cependant à faire face aux vérités les plus désagréables ?

La méthode de Losurdo combine deux approches dont la légitimité théorique me paraît éprouvée. D’une part, il contextualise de manière permanente les choix politiques intérieurs et extérieurs qui se présentent dans l’histoire se faisant. D’autre part, il use d’une comparaison constante entre les pratiques de l’URSS et celles des démocraties occidentales, non pour relativiser et minimiser la violence stalinienne mais pour la comprendre en relation avec ce qu’était la violence en son présent. Ce faisant Losurdo s’inscrit dans le meilleur de la tradition du réalisme italien critique qui passe par Machiavel, Cuoco, Leopardi, Croce, Gramsci. Il se distingue toujours du réalisme contre-révolutionaire et élitiste de Mosca, Roberto Michels et Pareto.

La vraie question critique est de savoir si cette méthode est appliquée sans défaillance. Ici je pense que Losurdo tend à tordre trop le bâton dans l’autre sens que celui de la vulgate libérale devenue histoire sainte. Il pose que somme toute Staline l’a emporté par son réalisme qui lui a permis d’entamer un procès de modernisation et d’affronter l’ennemi mortel qu’était le nazisme.

On pourrait se demander si dans le cours de l’histoire en acte, se faisant, d’autres choix n’étaient pas possibles en ce qui concerne la collectivisation des campagnes, le maintien des alliances sociales, la répression contre les opposants, le culte du secret, l’obsession de la trahison et la culture du soupçon, la négation de toute démocratie de masse. Une fois l’histoire faite, il est tentant de dire : « tout bien pesé, tout s’est passé ainsi et pas autrement », d’écraser dans le résultat advenu les possibles refoulés. C’est à mon sens le vrai débat. Losurdo ne mérite pas un procès en crypto-stalinisme ; sa recherche imposante mérite un autre accueil pour qui raison veut garder. Guido Liguori voit juste lorsqu’il évoque un « storicismo giustificatorio » qui est menacé de tout absoudre au nom du réalisme du fait accompli. Losurdo ne justifie pas tout ; mais il énonce trop vite la fermeture des possibles. Il reste ici trop hégélien.

De toute manière, ce travail de relecture critique de ce passé est indispensable. Losurdo en tire une leçon négative ultime qui concerne des points importants de la théorie marxiste. Le stalinisme a tenu compte à sa manière rusée et brutale des rapports de force tout en maintenant l’utopie d’une disparition en cours de l’Etat, du droit, de la religion, de la morale familiale au moment où ces réalités s’imposaient sous de nouvelles formes. Il critique un certain utopisme marxien partagé à la fois par Rosa Luxembourg et Karl Kaustky en se revendiquant de Gramsci. Soit. Cependant une chose est la critique d’une utopie abstraite négatrice de formes historiques générales, autre chose le sens d’une espérance concrète issue des aspirations des masses subalternes et visant la négation, déterminée de formes historiques oppressives. C’est cette espérance que la dictature stalinienne, malgré ses mérites et son réalisme contraint, a étouffé.

Ainsi s’est accréditée la thèse que l’histoire avait tranché et montré que toute émancipation communiste, voire socialiste, était impossible. C’est cette espérance qui renaît faiblement dans les luttes du présent. C’est à elle que doit servir l’indispensable histoire critique désagréable de Staline à laquelle contribue puissamment Domenico Losurdo, à sa manière et dans des limites qu’il ne refusera pas de discuter.

Je vous remercie chers amis de votre attention. J’ai voulu participer à un débat qui est explosif en sachant que le régime de la pensée n’est pas celui d’un moteur à explosion. J’espère n’avoir offensé personne. Tel n’était pas mon but.

Avec mon salut fraternel.

Avril 2009

Voir également sur le site, l’article de Baptiste Eychart "Retour sur un Dieu déchu, le Staline de Domenico Losurdo".


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