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" Une littérature de non fiction "...
Une rencontre avec Simonetta Greggio

Jacques Barbarin s’entretient avec l’auteur de Dolce vita 1959-1979 et Les nouveaux Monstres 1978-2014, sur l’Italie contemporaine...

Simonetta, c’est Simonetta Greggio, l’auteur (non, vous ne me ferez pas écrire auteure) de ces magnifiques livres sur l’Italie contemporaine Dolce vita 1959-1979 et Les nouveaux Monstres 1978-2014 [1]. Il ne me restait plus qu’à la rencontrer. Ce dimanche premier mars, nous avions rendez-vous à Marseille au Bar de La Marine (ça ne s’invente pas). Considérant l’endroit, je pensais prendre en apéritif un mandarin curaçao citron (avec un grand tiers d’eau) mais j’ai passé l’âge des aventures. Nous avons parlé de cinéma, du cinéma italien, de ses livres, de l’Italie et de la France. Jacques Barbarin.

Peut-on placer vos deux livres sous le titre de « littérature de non fiction » à l’instar des romans de Truman Capote ?

Truman Capote reste un de mes auteurs de référence, non seulement parce qu’il a écrit De sang-froid [2] mais parce qu’il est l’un des premiers à se servir de la réalité de manière référentielle et à créer une fiction qui n’en n’est pas une, l’acte de recréation d’une réalité. Tout le temps, quoiqu’on fasse, on recrée la réalité. Norman Mailer s’était élevé contre cette littérature sauf que, bien des années après il la reprendra à son compte. Cette voie, à l’heure actuelle, me semble l’une des plus intéressantes, en Amérique. Ils sont beaucoup libres que nous, en Europe. Nous, on se met des casquettes, on est un peu piégés, fermés, par l’attente des lecteurs. Eux, ils passent d’un roman noir à un roman documentaire.

Dans le cinéma documentaire, on peut aussi dire qu’une image d’un événement « réel » n’est pas le réel mais une vision du réel, comme Magritte et son tableau « Ceci n’est pas une pipe ».

Il y a a là aussi quelque chose qui est en train de se passer, qui est une « contamination », une « contagion » entre le film et le documentaire qui est bénéfique au documentaire. Je pense à quelqu’un comme Werner Herzog [3] et à sa série de documentaires où il donne un point de vue, une vision, et c’est cela qui m’intéresse, cette liberté d’aller de l’un à l’autre.

Pour en revenir à l’Italie, un des cinéastes, disparus récemment, a œuvré pratiquement dans toute son œuvre sur ce que je pourrais appeler « la politique comme élément de travail du langage cinématographique », c’est Francesco Rosi.

Mais il y a aussi le fils de Dino Risi, Marco Risi, qui a réalisé Fortapàsc un film sur un jeune journaliste, Giancarlo Siani, abattu en 1985 par la Camora. Ce sont des films très documentés, des films de résistance. Et nous continuons à avoir un très beau cinéma, sauf que… il n’est pas très exportable.

Dans Dolce vita, vous parlez beaucoup de Pier Paolo Pasolini, de son dernier film, Salo ou les 120 jours de Sodome, des circonstances de sa mort, et vous citez son dernier article.

C’est l’une des grandes « étoiles » italiennes, un « poil à gratter » qui n’était jamais du coté où on l’attendait. C’était un homme qui avait pour lui toute la rébellion. Il était homosexuel mais il était catholique, il était communiste, il était à la fois une chose et son contraire. C’est peut-être ce qui nous manque, d’avoir des intellectuels qui n’ont pas peur. J’ai quelques amis qui sont plus « récalcitrants » que moi et qui hésitent d’aller dans des émissions de télé parce qu’on va leur demander de se couler toujours dans le même moule.

Vous abordez bien sûr les Brigades rouges, mais notamment avec l’affaire Aldo Moro, vous mettez en lumière les complicités entre cette organisation et les services secrets italiens.

J’ai parlé dernièrement à Toni Negri [4], l’un des plus grands théoriciens de la lutte armée italienne. Il a maintenant 80 ans. Il n’était pas du tout d’accord avec ma thèse de manipulation « active ». Il disait que cela ne s’était absolument pas passé comme cela et que ni la CIA ni les services secrets italiens n’avait eu « maille à partir » concernant cette infiltration. Il a très mauvaise presse en Italie. J’ai trouvé que c’était un monsieur très intéressant. Il faudrait que je parle avec lui beaucoup plus en profondeur de tout ça, je ne sais pas si j’en aurais la possibilité.

Dans Les nouveaux monstres, qui se présente comme une sorte de roman épistolaire entre la jeune journaliste Aria et son oncle, le jésuite Saviero, il m’a semblé que vous étiez un peu « embusqué » derrière le personnage d’Aria.

Aria, c’est un peu moi, mais en beaucoup plus jeune, en beaucoup plus enthousiaste, en beaucoup plus candide. Je me retrouve beaucoup plus dans le jésuite, c’est à dire que rien n’est noir et blanc, alors que chez Aria le monde est manichéen, elle est tout feu tout flamme. Dans le troisième tome….

Car il y aura un troisième tome ?

Hé oui, bien sûr ! En réalité je suis les deux, comme je pense que je suis tous les personnages, même les plus affreux, même mes plus moralement… détestables !

Vous habitez la France depuis 1981, quel regard portez-vous sur elle ?

Vous avez en France quelque chose que nous n’avons pas en Italie : une légitimité de l’Etat, une légitimité du pouvoir. En Italie, la légitimité de l’Etat a été sanctionnée, notamment avec l’attentat de Piazza Fontana [5], surnommé « la mère de tous les attentats ». L’Etat a trahi lui-même ses propres enfants. Mais en Italie…. Les choses sortent plus, même si on n’en fait rien ; alors qu’en France tout est tu, tout est en silence, tout est muré. Après tout, c’est comme ça ! C’est comme dans un couple, moins on se parle, plus on dure. Va savoir ?

Que voulez-vous rajouter à ça ?

Dolce vita 1959-1979 et Les nouveaux Monstres 1978-2014 Editions Stock

Notes :

[1] Voir article La dolce vita des nouveaux monstres

[2] De sang-froid : récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences (In Cold Blood : A True Account of a Multiple Murder and Its Consequences) est un roman-vérité écrit par Truman Capote et publié en 1966.

[3] Outre ses films de fiction (Aguirre, Fitzcarraldo, Nosfératu….) Herzog a réalisé 14 films documentaires et 12 téléfilms

[4] Antonio Negri dit Toni Negri est un philosophe et homme politique italien. Il est incarcéré pour la première fois le 7 avril 1979 accusé d’avoir participé au meurtre d’Aldo Moro. Il a fait quatre ans et demi de prison en préventive dans des quartiers de haute sécurité. Il est acquitté dans les procès les plus graves et blanchi de certaines accusations.

[5] L’attentat de la piazza Fontana est un attentat à la bombe qui s’est produit à Milan le 12 décembre 1969 faisant 16 morts et 88 blessés. Aujourd’hui unanimement attribué à l’extrême-droite italienne, il marque, pour certains historiens, une étape déterminante de la stratégie de la tension, qui poussera certains militants d’extrême gauche à choisir la « lutte armée ».


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