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Pas vous et pas ça, Étienne !
Bernard Frederick réagit aux propos d’Etienne Balibar sur l’insurrection de Varsovie dans une tribune sur le siège de Kobané

Il traîne dans les rédactions depuis quelques semaines une comparaison facile mais imbécile entre le siège de la ville kurde de Kobané (Syrie) et l’insurrection de Varsovie en 1944. Depuis très exactement le 7 octobre, date à laquelle le général Desportes avait osé ce parallele sur Europe I, aussitôt soutenu, le lendemain, par Daniel Cohn-Bendit. On ne s’attendait pas à ce que cette « comparaison » soit reprise par le philosophe Etienne Balibar dans une courte contribution publiée le 22 octobre par L’Humanité.

Voilà la chose dans le texte : « Alors que la situation évolue d’heure en heure, il semble que le pire puisse être évité : une répétition de Varsovie, écrasée par les nazis sous les yeux de l’Armée rouge attendant de tirer les marrons du feu… ».

Entendue de la bouche d’un journaliste pressé ou dans celle de ces « experts » que les médias vont chercher on ne sait où, cette phrase nous conduirait à hausser les épaules et à en mettre l’absurdité sur le compte de l’inculture et de l’ignorance. Mais se peut-il qu’Etienne Balibar n’ait jamais entendu que la version politique occidentale et des nationalistes polonais des évènements d’août 1944 ? Se peut-il qu’en philosophe matérialiste, en dialecticien rompu à l’analyse des contradictions, il n’ait prêté aucune attention aux études historiques les plus récentes ?

Par exemple, les études de Jean Lopez dans son livre Opération Bagration, la revanche de Staline, [1] ou dans son Joukov [2]. Ou encore, le témoignage d’un homme de terrain, commandant des troupes polonaises en Italie, le général Wladyslaw Anders qui dans ses mémoires [3] rappelle qu’il s’était opposé à l’ordre d’insurrection parce qu’il le considérait comme « un malheur ».

De fait, les Soviétiques achevaient une gigantesque offensive - l’opération Bagration - qui n’avait pas pour objectif Varsovie mais la libération de Minsk et de la Biélorussie d’une part et, corrélativement, la création de têtes de pont au sud est de la Pologne, dans la région de Sandomir (Sandomierz).

L’opération avait débuté le 22 juin. À la fin juillet, l’Armée rouge avait avancé de plus de 600 km sur un front large de 1000 km. Les soldats étaient épuisés et la logistique n’avait pu suivre cette avance. On manquait de nourriture, de carburant pour les tanks, de munitions. Les communications étaient difficiles. L’aviation était encore trop en arrière pour assurer une couverture aérienne à l’infanterie et aux chars, encore moins pour attaquer.

De plus, les troupes soviétiques rencontrent une sérieuse résistance de l’armée allemande, qui en outre lance de meurtrières contre-attaques. C’est notamment le cas devant Varsovie près des faubourgs de Praga sur la rive orientale de la Vistule. Le 28 juillet la 2eme armée de tanks du major général Radzievski, reçoit l’ordre du maréchal Rokossovski de marcher sur Varsovie, à 50 km. L’état-major allemand rameute alors les divisions blindées SS qui se trouvent à proximité de Varsovie : la division Hermann Göring, de retour d’Italie, les divisions Viking et Totenkopf (tête de mort). Des régiments d’élite, rompus aux combats. Le 1er août, jour du début de l’insurrection, les panzers SS fondent sur Radzievski. Le 3 août, le corps blindé de la 2éme armée soviétique est écrasé. Les chars russes n’avaient plus de carburant ! Le 5 août le front se stabilise à plus de 20 km de Varsovie [4].

Ainsi, ce ne sont pas les arrière-pensées de Staline – il en avait ! – qui empêchèrent l’Armée rouge de prendre Varsovie et de venir en aide à des insurgés qui ne s’apprêtaient pourtant pas à l’accueillir avec des fleurs, mais la situation militaire objective.

Pour le reste, nous partageons totalement l’engagement d’Étienne Balibar en faveur de la résistance kurde. Mais ce soutien n’a nul besoin de sombrer dans l’erreur historique et dans la vulgarité antisoviétique alors qu’on nage par ailleurs dans une totale russophobie alimentée par le mêmes pays responsables, en dernière instance, du conflit qui ravage le Proche-Orient.

Pas vous et pas ça, Étienne !

Lire également : La tragédie de l’insurrection de Varsovie.

Notes :

[1] Economica, Paris 2014

[2] Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Joukov, l’homme qui a vaincu Hitler, Perrin, Paris 2013

[3] La Jeune Parque, Paris 1948

[4] Voire Bernard Frederick : La tragédie de l’insurrection de Varsovie, L’Humanité dimanche du 21 août 2014.


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