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Opération Barbarossa : le Blitzkrieg de Russie n’aura pas lieu
Par Bernard Frederick

La nuit du 21 au 22 juin 1941, au sud-ouest de la Pologne, sur le San, un affluent de la Vistule qui marque, depuis septembre 1939, la frontière avec l’Ukraine soviétique. Les unités de la Wehrmacht, massée là depuis quelques semaines, sont rassemblées pour entendre l’ordre du Grand quartier général : dans quelques heures, elles attaqueront l’URSS. L’opération a pour nom Barbarossa, hommage à l’Empereur romain germanique Frédéric 1er dit Barbe rousse.

Le soldat Wilhelm Schultz n’est pas vraiment surpris. Mais le temps presse. Wilhelm est un ouvrier d’Eisenach. C’est un communiste. Il quitte les rangs, se précipite vers le San, se jette à l’eau. Les sentinelles allemandes tirent. Il est blessé. Des gardes frontières soviétiques le hissent, à demi évanoui, sur la berge opposée. « Je suis communiste, leur souffle-t-il, dans une heure ce sera la guerre ; ils vont vous attaquer ; faites attention camarades ! ».

À 4 h 15, l’artillerie allemande commence à pilonner les positions avancées de la défense soviétique sur la frontière. Une demi-heure plus tard, les premières troupes entrent en URSS sur plusieurs fronts, au centre vers Minsk en Biélorussie ; au nord vers la Lituanie et Leningrad ; au sud, en direction de Kiev.

Aux premières heures de la guerre, les Soviétiques sont surpris, désemparés par des ordres contradictoires. Les communications sont interrompues avec plusieurs QG. De plus, le gros de la défense soviétique était demeuré sur la « ligne Staline », la frontière de 1939, avant que, conformément au protocole secret du pacte de non agression Molotov-Ribbentrop, l’URSS n’intègre les territoires de l’ouest perdu en 1921 en Ukraine et en Biélorussie ; les pays baltes et, au sud, la Bessarabie et la Bucovine.

La confusion est extrême tant parmi les soldats que dans la population qui fuit en désordre. Et, pourtant, l’Armée rouge résiste, avec des moyens humains et matériels inférieurs à ceux qu’Hitler a mobilisés. L’exemple le plus fameux de cette résistance est celle de la citadelle de Brest-Litovsk défendue par les 6e et 42e divisions de tirailleurs. Attaquée dès le matin du 22 juin, totalement encerclée, sans espoir de secours, sans ravitaillement, isolée bientôt à 400 km du front centre, elle tiendra un mois. Les soldats soviétiques continuent à se battre, sachant qu’ils n’ont aucune chance de s’en sortir vivants. Ils font face aux armes lourdes des nazis et leur feront payé le prix fort : La 45e division d’infanterie de la Wehrmacht laissera sur le sol biélorusse 482 tués (dont 80 officiers) et plus de 1 000 blessés. Plus de 2000 soldats soviétiques y perdront la vie, autant seront fait prisonniers.

Mais le 28 juin, quand les hitlériens franchissent la Bérézina, ils se sont enfoncés de 600 kilomètres en territoire soviétique. Au nord, le 56ème corps d’armée motorisée du général von Manstein, à 350 km de la frontière, attend l’ordre du Führer pour partir à l’assaut de Leningrad. Au sud, les Allemands rencontre de plus grandes difficultés face aux nouveaux chars soviétiques KV-1 et surtout T 34, récemment mis en service mais en trop faibles quantités. Cependant, le 28 juillet les troupes russes sont encerclées près d’Uman, au sud de Kiev et subissent de lourdes pertes.

Le Reich a mobilisé pour l’offensive Barbarossa trois millions d’hommes aux quels s’ajoute les troupes alliées, hongroises, roumaines et finlandaises (500.000 hommes) , complétés plus tard par les Italiens (200 000 hommes) ; 3 650 chars d’assaut (85 % des blindés du Reich), 2 770 avions, plus de 47 000 canons et mortiers de campagne.

Les soviétiques n’alignent, en juin – juillet, qu’un million d’hommes. L’Armée rouge possède 37 500 canons, 1 540 chasseurs de dernière génération, de des milliers de chars, mais nombre d’avions et de tanks sont des modèles anciens. Elle ne dispose que 1 861 chars T-34 et chars lourds KV, cependant bien supérieurs aux modèles qui équipent l’armée allemande.

Mais, sans doute, pire que son sous équipement et sa faible mobilisation au moment de l’agression nazie, l’Armée rouge souffre d’un manque d’expérience militaire, d’une faiblesse de l’instruction et de l’organisation, consécutive aux purges de l’année 1937. Cette année là, en effet, prenant prétexte d’un « complot », Staline décapite l’armée. Il fait fusiller le maréchal Mikhaïl Toukhatchevski accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne au terme d’une vaste manœuvre d’intoxication à laquelle participent les nazis eux-mêmes, les Tchèques, manipulés par Berlin et le NKVD (ancêtre du KGB) de Iejov. Le plus brillant des militaires soviétiques, théoricien de la guerre moderne – utilisation des chars, comme de Gaulle en France et corps de parachutistes, une invention qui frappera les occidentaux – éliminé, la répression continue : 11 000 officiers sont fusillés sur 70 000 ; plus de 20 000 sont internés dans les camps dont le futur maréchal Konstantin Rokossovski ; 154 généraux de division sur 186 sont éliminés (82%) ainsi que 50 généraux de corps d’armées sur 57 (88%), 13 commandants d’armées sur 15 (87%), 90% des maréchaux et des amiraux.

Cette saignée est, plus que tout autres facteurs, responsable de l’état des forces soviétiques au moment de l’invasion. « Au moment où la guerre a commencé, note Vassili Grossman dans ses Carnets de Guerre (Calman-Levy 2007), beaucoup de commandants en chef et de généraux étaient en villégiature à Sotchi. Beaucoup d’unités blindées étaient occupées à changer les moteurs, beaucoup d’unités d’artillerie n’avaient pas de munitions, pas plus que, dans l’aviation, on n’avait de carburant pour les avions.... Lorsque, depuis la frontière, on commença à avertir par téléphone les états-majors supérieurs que la guerre avait commencé, certains s’entendirent répondre : « Ne cédez pas à la provocation ». Ce fut une surprise, au sens le plus strict, le plus terrible du terme ».

En 1956, au XXème congrès du PCUS, Nikita Khrouchtchev mit cette « surprise » sur le compte de Staline. A sa suite, les historiens soviétiques du moment, dressèrent un véritable réquisitoire contre les erreurs du « Maréchalissime » auquel de 1945 à 1953, on avait attribué toute la gloire pour son rôle dans la Grande guerre patriotique. Aux excès dans un sens répondaient des excès dans l’autre sens.

Certes, tout le monde sait, aujourd’hui, que le Kremlin avait été mis au courant des préparatifs allemands tant par ses services de renseignements à la frontière que par ses agents comme Léopold Trepper, et son Rote Kapelle – l’Orchestre rouge - alors à Bruxelles et Richard Sorge, infiltré à l’ambassade d’Allemagne au Japon, qui avait prévenu Moscou du jour même de l’attaque allemande. En mars 1941, le président Roosevelt lui-même, prévenu par l’ambassade américaine à Berlin, informa l’ambassadeur soviétique à Washington, de l’imminence d’une l’invasion allemande.

Alors, pourquoi Staline n’a-t-il pris aucune disposition et proclamé, en public, que toutes ces informations relevaient de la « provocation ». Bien des raisons ont été invoquées. Dans un récent ouvrage, Ce que savait Staline. L’Enigme de l’opération Barberousse (Stock 2006), David E.Murphy, ancien agent de la CIA, en avance une nouvelle et originale : les allemands aurait disposé d’un agent double, Orest Berlinks, un letton, qui depuis août 1940, avait été infiltré dans l’entourage d’Amiak Koboulov, un agent soviétique, frère de Bogdan Koboulov, l’un des proches de Beria, le chef du NKVD. Berlinks, nom de code « lycéen », aurait intoxiqué Amiak Koboulov et par ricochet, Beria et Staline sur l’improbabilité d’une attaque allemande. Murphy se fonde sur les archives de Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du Reich. Il affirme que les soviétiques, ne découvrirent l’existence de ce Berlinks, qu’en 1947 ! Le journal de Goebbels semble étayer cette thèse : « Je fais répandre des rumeurs extravagantes : que Staline va venir à Berlin, que les drapeaux rouges sont déjà confectionnés, etc. Le Docteur Ley [directeur du Front allemand du travail NDLR] appelle. Il est tombé complètement dans le panneau. Je ne le détrompe pas ». Cela se passe à la mi-juin 1941 alors que Goebels vient de publier un article sur l’invasion de la Crète dont il tire la conclusion que la Wehrmacht est prête à envahir une ile. Les journaux sont saisis – sur son ordre même- mais les correspondants étrangers sont déjà intoxiqués. Tous croient à l’imminence d’un débarquement nazi en Grande-Bretagne et la pseudo invitation à Staline à se rendre à Berlin, à la veille du déclanchement de l’opération Barbarossa y contribue.

Pour autant, Staline était il si naïf ? Le journal (Belin 2005), de Georges Dimitrov, le secrétaire général de l’Internationale communiste (IC), montre qu’il n’en était rien, même s’il donne à voir les contradictions chez le dirigeant soviétique. Le 7 novembre 1940, Dimitrov rapporte les propos de Staline lors du dîner qui suit le défilé commémoratif de la Révolution d’Octobre sur la place rouge. Staline critique ceux « qui ne veulent pas apprendre », et il déclare : « Personne ne tire les leçons de la guerre avec la Finlande [un désastre militaire pour l’Armée rouge NDLR], les leçons de la guerre en Europe. Nous avons vaincus les Japonais (…) mais nos avions étaient moins bons que ceux des Japonais en vitesse et en altitude ». Et il insiste : « Nous ne sommes pas prêts pour le type de guerre aérienne dans laquelle s’affront l’Allemagne et l’Angleterre. Il apparaît que nos avions ne peuvent rester en l’air que 35 minutes, tandis que des Allemands et des Anglais peuvent le faire durant plusieurs heures ! Si nos forces armées, nos transports, etc. ne sont pas au même niveau que les forces de nos ennemis – à savoir tous les Etats capitalistes et ceux qui se disent nos amis ! [Souligné par nous BF], ils nous mangeront ».

Le 5 mai 1941, le chef du Kremlin s’adresse aux diplômés des académies militaires. « La direction allemande, leur dit-il, commence à souffrir du vertige du succès. Il leur semble qu’ils peuvent tout, que leur armée est suffisamment forte et qu’il n’y a pas besoin de la perfectionner ». Puis, après avoir insisté sur la complémentarité de l’infanterie, l’aviation et les chars, Staline met en garde : « notre politique de paix et de sécurité [allusion au traité avec Berlin NDLR] est dans le même temps une politique de préparation à la guerre. Pas de défense sans attaque. Il faut éduquer l’armée dans l’esprit de l’offensive. Il faut se préparer à la guerre ».

Staline connaissait les faiblesses de l’état-major, de l’armée, des équipements. Certes, il en était responsable du fait des purges de 1937 mais dès l’effondrement de la France, il comprit que le tour de l’URSS arriverait tôt ou tard. Le plus tard serait le mieux. C’est pourquoi, tout en se préparant – dès le début 1941, la production du char T 34 s’accroît de manière impressionnante – il voulut, jusqu’au bout refuser à Hitler tout prétexte d’intervention. Gagner du temps ! Telle était son unique souci.

Lorsque la guerre débuta, contrairement aux allégations dont se firent les propagateurs les historiens soviétiques eux-mêmes après la dénonciation du « culte de la personnalité », les archives et les témoignages montrent, aujourd’hui, que Staline ne sombra pas dans la dépression et qu’il fut à son poste nuit et jour pendant la première semaine d’invasion, qu’il prit aussitôt des mesures radicales, notamment dans la gigantesque opération démontage-remontage d’usines entières évacuées de l’ouest vers l’est. Le 3 juillet, il s’adressa aux peuples soviétiques dans un discours radiodiffusé demeuré mémorable et qui commençait de façon inhabituelle : « Camarades ! Citoyens ! Frères et Sœurs ! Combattants de notre armée et de notre flotte !Je m’adresse a vous, mes amis ! ». Comme en témoigne Alexander Werth, alors correspondant à Moscou, dans son livre La Russie en guerre (Tallandier 2010), l’appel de Staline déclencha l’enthousiasme dans l’armée et les populations. Ce fut le début de la « Grande guerre patriotique ». En novembre, l’offensive allemande qui n’avait déjà plus rien d’une Blitzkrieg, fut stoppé à 22 km de Moscou, près de l’actuel aéroport de Cheremetièvo.

Durant quatre ans, au prix de dizaines millions de vies humaines, de sacrifices énormes, Soviétiques de tous âges, hommes et femmes allaient faire montre d’une détermination et d’un courage que l’histoire n’avait pas encore connus, à l’exemple de lieutenant Iakovlev , un commandant de bataillon dont Grossman nous conte l’héroïsme : « Les Allemands s’avançaient sur lui , complètement ivres, les yeux injectés de sang. Toutes les attaques furent repoussées. Iakovlev, grièvement blessé, devait être évacué du champ de bataille sur une toile de tente. Il se mit à crier : « il me reste ma voix pour commander, je suis un communiste, et je ne peux abandonner le champ de bataille » ».

Cet article est paru dans L’Humanité-Dimanche du 23 juin 2011, accompagné de nombreuses photographies, dont une date du 22 juin et montre des soldats allemands faisant creuser à des femmes et des enfants leur propre tombe.

Voir également sur le site :
-du même auteur, l’article sur le Pacte germano-soviétique
-Les extraits du livre Staline, histoire et critique d’une légende noire (pages 31 à 35)


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