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Le meeting des condamnés à mort
Le massacre des prisonniers russes à La Courtine en 1917 (extraits du livre de Paul Markidès)

-  Et ce livre que Barbusse a titré Faits divers dénonce d’autres événements de la guerre 14-18 tout aussi horribles, poursuivit mon oncle.
- Tu ignores peut-être qu’il y a eu des soldats russes en France en 14-18. Ils n’étaient pas des engagés volontaires dans l’armée française, comme ton père. Ils appartenaient à un important contingent russe résultant d’un accord entre les gouvernements de la France et de la Russie tsariste.

Les autorités françaises, voyant la guerre traîner en longueur, ne se contentaient plus d’enrôler des coloniaux. La France, ayant prêté de l’argent à la Russie, et ne prêtant pas gratis, demanda que lui soient envoyés des soldats russes. Le gouvernement tsariste accepta : 40 000 soldats devaient être chaque mois exportés sur le front français.

En Russie, c’est l’appel aux volontaires. La renommée de la France qui a fait la « Révolution » fait rêver les jeunes Russes. Chez eux, la révolution de 1905 a échoué, ce n’est pas comme en France, et puis, se disent les volontaires, au moins là-bas on aura un fusil pour chacun, pas comme dans notre Russie où il n’y a qu’un fusil pour cinq soldats. C’est alors la ruée vers les casernes.

Les militaires russes arrivent en masse, à Marseille venant de Sibérie ou de Vladivostock, à Brest venant d’Arkhangelsk. Ils sont accueillis par une foule enthousiaste.

Mais une fois sur le front, la guerre continue à piétiner et, première désillusion, le commandement décide de renforcer la discipline car, évidemment, c’est la faute aux soldats si on ne vole pas de victoire en victoire ; la vie militaire strictement tendue transforme les hommes en automates. Les châtiments corporels, gifles et fouet, sont rétablis. On accuse les soldats russes de ne comprendre que les coups. Ils constatent d’ailleurs qu’ils ne sont pas les seuls, il y a aussi les Sénégalais, les bœufs, les chevaux et d’autres soldats. Ils se demandent, étonnés et déçus, où donc est la France démocratique, celle des droits de l’homme et du citoyen ?

Mais la situation se complique encore, un journal en langue russe destiné à ces soldats et qui n’est pas aux ordres du commandement proteste contre les abus. L’agitation grandit, une provocation est organisée qui aboutit à l’assassinat d’un colonel, ce qui donna l’occasion d’expulser quelques révolutionnaires, dont Léon Trotski et de fusiller huit soldats innocents. C’est la terreur et l’oppression brutale.

Cependant une grande nouvelle vient réchauffer les cœurs : la Révolution de Février en Russie, que les officiers tentent d’abord de cacher, puis de minimiser. Mais de savoir qu’il n’y avait plus de Tsar à Pétrograd ou à Moscou, que la liberté s’ouvrait aussi pour eux et leur peuple dans leur patrie, c’était comme si cette révolution leur ouvrait la porte du ciel.

Après avoir surmonté les dissimulations puis les déformations de cet événement survenu en Russie, les soldats se réunissent et prennent une décision : « Nous voulons retourner en Russie ; nous n’avons plus rien à faire en France ! ». Le commandement répond par une diversion, une action militaire pour la prise du Fort de Brimont. Les Russes traversèrent vingt-six lignes de fer barbelé, occupèrent tous les villages jusqu’au pied du Fort, mais ils ne purent le prendre, les troupes françaises n’étant pas venues les aider, ce qui avait été convenu d’avance.

Résultat, néant et pertes de 70 pour cent des effectifs. Ainsi le commandement pensa avoir « calmé la troupe ». Pas du tout ! Il lui fallut alors éparpiller les survivants dans les villages de la périphérie pour tenter de neutraliser la propagation du « mauvais esprit ».

Là encore, rien n’y fit. La lutte s’engagea entre les officiers et les soldats. Le nombre de ceux qui demandaient leur retour en Russie devenait de plus en plus important. Ils s’obstinèrent dans leur exigence et manifestèrent beaucoup.

Ils affirmaient clairement leur volonté et, en substance, ils disaient : « Nous voulons rentrer en Russie pour aller nous battre pour quelque chose de juste et d’humain, le salut des exploités et des opprimés ! »

Pour faire lâcher prise, les officiers emploient tous les moyens possibles, menaces, prières, chantage, vexations, sévices, provocations ou intrigues… Rien n’y fait. Au contraire, résultat inverse de celui qu’escomptaient les officiers, les soldats s’organisent, ils nomment des conseils qu’il appellent « soviets » et essaient de rentrer en contact en France avec d’autres combattants russes.

Le commandement français vient alors au secours des officiers russes en décidant que les troupes russes qui combattaient en France ne seront plus soumises aux lois de la Russie mais à celle de la France. Or les droits du soldat-citoyen russe sont contraires aux lois françaises. Cela permet de les punir plus facilement.

Et, puisque rien ne vient à bout de la résolution de ces hommes qui ont pris conscience du changement politique intervenu dans leur pays, on déporte les première et deuxième demi-brigades dans un camp de la Creuse qui s’appelle La Courtine. Ils y poursuivent leur organisation, tiennent des meetings et refusent d’obéir aux ordres qui leur sont donnés.

Alors, le grand moyen est tenté : la division. On prépare la division fratricide entre la première demi-brigade et la seconde qui paraît plus docile et que les officiers ont réussi à mieux influencer. Ceux qui se sont soumis sans conditions sont transportés aux camps de la Cournot et de Felletin où ils sont gavés de nourriture, de vin et d’alcool, ce qui provoque des rixes et des scandales.

Les inflexibles sont laissés à la Courtine et traités en rebelles. Ils sont onze mille, fermement décidés à tenir. Soixante-dix seulement acceptèrent la compromission. Les autres s’imposent un règlement probe et strict, ne se permettent aucun écart, aucun abus. Ils s’interdisent l’alcool. Le contraste est frappant entre eux et les « domestiqués ».

Pourtant, il y a des espions, des délateurs, des agents qui, chacun à sa manière, tentent des les affaiblir, de miner pour l’annihiler la détermination de ces hommes. On leur dit : « Vous trahissez l’honneur militaire ! », ils répondent : « Nous sauvons la dignité humaine ! ». On leur dit : « Vous nous avez trompés, vous êtres des traîtres ! », ils répondent : « On nous a trompés, nous sommes les pantins d’un mensonge ! »

Il faut comprendre de quelle haute moralité ils ont fait preuve dans leur révolte passive et quelle profonde crise de conscience ils ont vécu. Car leur décision n’a pas pu être prise sans hésitations, sans discussions dans leurs meetings, même si la Révolution russe les enthousiasmait

Ils n’ont pas non plus agi de manière impulsive ni même en fanatiques ; ils n’ont pas été agressifs. Ils ont opposé l’inertie et se sont laissés tuer. Barbusse écrit qu’ils ont agi comme le feront quelques années plus tard les Hindous de Gandhi lorsqu’ils ont présenté leurs corps nus aux mitrailleuses, aux bombes et aux baïonnettes anglaises.

En fait, ils raisonnaient de manière logique.

Puis mon oncle prit un ouvrage dont il avait marqué une page avec un signet afin d’être prêt à nous le lire et nous dit :
- Dans son récit, Barbusse livre leurs arguments.

Il se mit à lire :
« Nous avons le droit de disposer de nous-mêmes à cause de la transformation totale que la Révolution a apportée chez nous. Notre engagement ne tient plus, puisque ceux à qui nous l’avons donné, et qui nous ont menti outrageusement, ont été culbutés, que nos vieux maîtres dansent sur le tremblement de terre et s’envolent au vent. Notre destinée a changé en même temps que nos yeux se sont ouverts. Nous ne sommes pas vendus à jamais à des bouchers comme du bétail, parce que Nicolas II désirait Constantinople et, en attendant, avait besoin de l’argent français, et parce que, en même temps, l’impérialisme anglais désirait garder l’empire des Mers et l’impérialisme allemand le conquérir, et qu’en même temps les Etats-Unis voulaient gagner de l’argent, ainsi que les métallurgistes, les cotonniers et autres tripoteurs omnipotents de l’humanité. Nous ne pouvons plus absorber l’énorme paradoxe d’après lequel l’Allemagne de Guillaume II fut la seule nation de proie déchaînée au milieu du concert séraphique des Grandes Puissances. Nous avons le droit d’annuler le marché qu’on a fait avec nos corps et nos âmes, et de nous reprendre. »
- Et Barbusse indique ensuite l’argumentation des officiers :
« La révolution, bravo ! Vive la liberté ! mais il faut alors faire la guerre au profit des gouvernements de l’Angleterre, de la France et de l’Italie. Si vous ne marchez pas, d’abord, vous serez des lâches, ensuite vous poignarderez votre révolution et enfin, l’artillerie française vous fera rentrer dans la terre »

- Evidemment ces arguments sont exprimés là par Barbusse dans des formes qui lui sont propres, mais cela ne change rien à leurs contenus qui sont clairs. Ils montrent que ces hommes qui étaient des êtres sains et raisonnables ont dû débattre longuement pour arriver à prendre cette position, alors qu’ils avaient décidé auparavant une autre attitude lors de l’opération du Fort de Brimont.
.- Devant une telle détermination de ces rebelles qui sont devenus des soldats de la Révolution, qu’allaient pouvoir faire les autorités françaises ? Elles craignaient en effet que ces exemples ne deviennent contagieux alors qu’elles connaissaient dix-sept points de mutinerie de soldats français. Elles s’adressent aux autorités russes en leur demandant, soit de reprendre ces troupes, soit de les mater en leur promettant leur aide. Le gouvernement provisoire russe tergiverse puis envoie des renforts « sûrs » à la deuxième demi-brigade, désormais ennemie de la première.

Pour bien comprendre ce qui s’est passé ensuite, il faut savoir que le camp de La Courtine était assiégé par un premier cercle de trois bataillons et trois compagnies de mitrailleurs russes et par quatre batteries de canons français. Une deuxième ligne était formée de quatre régiments français de ligne, de cavalerie et d’artillerie.

Il faut aussi enregistrer les actes des uns et des autres dans leur déroulement chronologique. D’abord, il y eut l’ultimatum du général russe, commandant suprême du corps expéditionnaire, aussitôt repoussé.

On procéda ensuite à l’évacuation de la population civile du village de La Courtine. Evidement les commandements russe et français avaient prévu cela d’avance.

C’est donc à la suite de ces événements, le lendemain matin, que se déroulera le grand meeting des soldats russes en uniforme. C’est le « meeting des condamnés à mort », ainsi que l’appelle Barbusse. Il commencera à huit heures du matin- il finira à dix heures- par le massacre de cette foule de soldats hérissée de drapeaux rouges. Durant ces deux heures, des orateurs se succédèrent criant tous les mêmes phrases à la fin de leur discours : « Nous voulons retourner en Russie, et cela seulement ! » ou « Nous voulons aller dans la Révolution ! » ou encore « Nous sommes ici onze mille, tout de même ce n’est pas rien ! »

Timidement, l’un d’eux propose de céder et de se rendre. En chœur les autres répondent « Non ! » et se mettent à crier : « Nous mourrons sous le drapeau rouge ! » puis ils entonnent la Marseillaise et l’Internationale. A dix heures moins cinq, le meeting cesse : la musique joue une marche funèbre. Le massacre commence, des éclairs et des tonnerres arrivent de tous les coins du ciel. Ces hommes s’écroulent seuls ou par paquets les uns après les autres.

Ce champ de massacre est en France ! Les hommes massacrés sont des soldats russes et les assassins sont des soldats russes et français. Ils sont onze mille qui n’ont pas les moyens de se défendre et sont attaqués par des obus, des balles de mitrailleuses et des baïonnettes. Sur les onze mille, il serait resté environ huit mille survivants qui ont été traités de manière ignoble et expédiés en Afrique.

En effet, pour les morts, il est impossible de connaître leur nombre exact car ils ont été enterrés clandestinement de nuit et on a fait disparaître les traces de toute tombe. Aujourd’hui on marche peut-être dessus !

Ces lignes sont extraites, avec l’autorisation de l’auteur, du livre 14-18, les sacrifiés, de Paul Markidès. Editions Le temps des cerises. 12 euros.

A lire sur le site le passage du livre sur La chanson de Craonne.


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