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La chanson de Craonne
Extrait du livre "14-18, les sacrifiés" de Paul Markidès
1 - Craonne Normalement le nom du village se prononce Crone, même s’il s’écrit Craonne (comme d’ailleurs la ville de Laon qui ne se prononce pas La-on). Ce sont les poilus qui ajoutèrent le a pour rétablir le nombre de pieds du vers. Le nom de ce village installé à mi-chemin entre Reims et Laon, dans le département actuel de l’Aisne, sur une ancienne voie romaine vient d’un mot celtique, craon, qui signifie caverne, grotte. De tradition agricole, l’arrivée du chemin de fer encouragea les Craonnais à s’orienter vers le maraîchage et la vigne. C’est ainsi que les champagnes « Pommery » au 19ème siècle, établirent sur le plateau de Craonne un complexe comprenant un zoo, un jardin botanique exotique, des hôtels, une « maison de plaisir » pour les Rémois , et un saloon américain appelé Californie. C’est pourquoi le plateau prit ce nom de « plateau de Californie ». La première guerre a tout détruit. Craonne fut le théâtre de nombreuses batailles et cela dès l’époque de Napoléon 1er. En effet, cet endroit est situé au nord-est de Paris et est un passage obligé pour les envahisseurs venant de l’Allemagne. Napoléon y remporta le 7 mars 1814 une de ses dernières victoires sur les Russes et les Prussiens, mais cela coûta la vie à 5400 « Marie Louise » ( des jeunes appelés de fin 1813 et début 1814). Le plateau dont il est question est le « plateau de Californie » qui surplombe le village. Une terrible bataille y commença le 16 avril 1917, la 1ère division d’infanterie n’arrivant pas à monter sur ce plateau qui est un des secteurs les plus disputés à l’est du Chemin des Dames. Sa prise est vitale pour l’armée française : en cas de victoire, les Allemands seraient pris à revers et les artilleurs bénéficieraient du meilleur observatoire du champ de bataille. Si l’artillerie de Nivelle détruit celle de l’ennemi, elle entame à peine les défenses. Nivelle voulait rompre avec « la guerre des tranchées ». Au moment de l’assaut, les vagues fournies par les Poilus doivent franchir à découvert un marais sans fin, puis escalader une pente abrupte. Les nids de mitrailleuses allemands les massacrent sous un feu croisé. En quinze jours, il y eut 147 000 tués et 100 000 blessés. Le 4 mai, une deuxième offensive, celle de la 36ème division d’infanterie, finira par s’en emparer. Aujourd’hui, le village de Craonne est reconstruit à côté de son site original. Tous les jours des ossements ou des objets personnels remontent à la surface du grand charnier, rappel constant de la mémoire. 2 - Historique de la chanson Si de nos jours, on associe cette chanson à l’offensive Nivelle, elle est en réalité bien plus ancienne. Elle fut chantée certainement bien avant 1917 et probablement dès le début de la guerre lorsque les appelés comprirent que la marche triomphale sur Berlin était un leurre. Une première version est connue dès 1915 sous le nom de « Chanson de Lorette », autre plateau célèbre de la bataille d’Ablain Saint-Nazaire qui se déroula d’octobre 1914 à octobre 1915. Puis les paroles changèrent sur le front de Champagne à l’automne 1915, puis à Verdun en 1916, où le texte devient :
Et le refrain était alors le suivant :
Cette chanson fut chantée par les soldats qui se sont mutinés, il y en aurait eu au moins 40000, dans plus de 60 divisions sur les 100 que comptait l’armée française, après l’offensive très meurtrière et désastreuse du général Nivelle au Chemin des Dames. Et pendant les mutineries, c’est la version actuellement connue qui est mise en place : « C’est à Craonne, sur le plateau ». Evidemment, ces mutineries furent durement réprimées, notamment par le général Pétain, nommé le 17 mai 1917 pour remplacer Nivelle, non pas pour réparer le revers militaire mais bien pour endiguer l’effondrement des soldats du front. Il n’hésita pas à faire condamner à mort 629 soldats dont 75 seront effectivement exécutés, 1380 peines de prison, 1400 peines de suppression de permission et de mise en première ligne.. Et cette répression s’abattit aussi sur les mutins anglais ( 306 exécutions), les mutins italiens (750 exécutions) et sur les Russes (Voir les événements de la Courtine). Pétain appelait les exécutions « les cérémonies expiatoires »… On ne connaît pas l’auteur ou les auteurs de ces paroles qui resteront anonymes, parce que d’une part, la révolte fut le fait de milliers de soldats dont chacun a pu laisser échapper une phrase reprise par ses compagnons, et d’autre part, le commandement militaire s’était empressé non seulement de l’interdire, mais avait promis une récompense à celui qui dénoncerait son auteur, une exagération avance une prime de 1 million en francs-or et la démobilisation pour les délateurs. Du reste, La chanson de Craonne resta interdite dans les casernes de France jusqu’en 1970. Ce sont Paul Vaillant Couturier et Raymond Lefèvre, deux des quatre futurs créateurs de l’ARAC qui rassemblèrent ces paroles, en liaison avec les mutineries. L’air de musique est celui de Bonsoir m’amour de Charles-Georges Sablon. Cette chanson est un des piliers du répertoire des « chansons révolutionnaires » à replacer dans la tradition commencée après les événements de La Commune, avec La semaine sanglante de Jean Baptiste Clément (1871), l’Internationale de Eugène Pottier (1871), Le drapeau rouge de Paul Brousse (1877), et, plus tôt, Les Canuts… Cette tradition se perpétuera entre les deux guerres mondiales avec La butte rouge de Montéhus (1922) tellement réaliste qu’on la crut créée dans les tranchées comme La Chanson de Craonne ... Puis elle continuera avec Le Déserteur et Quand un soldat de Francis Lemarque (1952). Il est bien aussi dans la tradition populaire de reprendre un air connu et en vogue avec modification des paroles détournées pour la circonstance. De telles chansons furent nombreuses durant la guerre de 1914, peu ont survécu, d’où la valeur publique et sociale de la Chanson de Craonne. La chanson Bonsoir m’amour était un air en vogue composé par Charles Sablon sur des paroles de René Le Peltier. Elle a plusieurs fois été interprétée par de grands chanteurs comme Maxime Le Forestier ou Marc Ogeret. Elle est aussi chantée dans le film de Jean Pierre Jeunet Un si long dimanche de fiançailles. Elle figure dans un de volumes de l’anthologie de la musique française … Le contenu social et politique de cette chanson, malgré ses tournures naïves, donne une idée très précise du ressentiment des poilus à la suite des offensives Nivelle et au moment des mutineries. Les injustices y sont dénoncées, ainsi que les véritables vainqueurs de cette guerre dont ils sont les "sacrifiés". Le dernier couplet s’en prend au pouvoir de l’argent.
Le Service Historique de la Défense possède au moins quatre autres versions de cette chanson qui eut aussi d’autres titres, Sur le plateau de Lorette, La vie aux tranchées, Les sacrifiés de Craonne … De cette dernière version on a le texte suivant :
3 - Le texte de la chanson 1
Refrain
2
3
Dernier refrain
Ces lignes sont extraites, avec l’autorisation de l’auteur, du livre 14-18, les sacrifiés, de Paul Markidès. Editions Le temps des cerises. 12 euros. |