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Le libéralisme contre la liberté
Contre-histoire du libéralisme, de Domenico Losurdo. La critique de Baptiste Eychart

Si l’histoire du communisme fait l’objet d’un examen aussi minutieux que fréquemment malveillant, l’histoire du libéralisme est moins connue. Le livre de Losurdo, "Contre-histoire du libéralisme", comble enfin ce manque.

On sait peu que le jeune Marx, avant de devenir communiste, dirigeait un journal, la Gazette rhénane, qui se déclarait notamment « libéral ». Le « libéralisme » du jeune Marx, pour être compris, doit surtout être envisagé comme une profession de foi envers la liberté et contre toutes les formes d’oppression et de despotisme, si courantes dans les pays germaniques de la première moitié du XIXe siècle. Rapidement, Marx ira plus loin et abandonnera le libéralisme, fût-il « progressiste », pour le communisme. Aux racines d’un tel choix, il y a notamment les apories et les contradictions d’un système de pensée mettant au premier plan la liberté et l’autogouvernement des peuples mais qui s’est révélé incapable de s’en tenir à ces principes, que ce soit dans la pratique ou même dans les discours.

Un flot de haine et de crainte

La Contre-histoire du libéralisme de Domenico Losurdo dévoile ces contradictions, qu’il examine à travers une lecture très attentive et exhaustive des penseurs du libéralisme (Montesquieu, Locke, Tocqueville, Constant etc.) et une analyse fouillée des réalités historiques des sociétés libérales qui leur étaient contemporaines (Grande-Bretagne, États-Unis, France notamment). Le tableau est sombre. On y apprend que Locke, outre des participations dans le commerce triangulaire, était impliqué dans la colonisation américaine, qu’il justifiait en invoquant le droit des agriculteurs européens à accaparer les terres indiennes que les « peaux-rouges » auraient eu le malheur de laisser incultes. On y lit que Montesquieu, s’il refusait ouvertement l’esclavage sur le sol européen, l’acceptait de manière plus jésuitique hors de l’Europe, le climat imposant malheureusement aux Blancs d’avoir recours à la contrainte envers les Noirs pour obtenir un travail que ces derniers refusent. On y constate que le parangon de la liberté, Tocqueville, s’indignait de la loi limitant la journée de travail à 12 h, loi dénoncée comme une manifestation du despotisme empiétant sur la liberté du patron. On y découvre que Mandeville affirmait crûment que pour que « la société soit heureuse, il faut que la grande majorité reste aussi ignorante que pauvre. […] La richesse la plus sûre réside dans la multitude des pauvres laborieux » (p.104-105).

Au fil des pages, c’est un flot de haine et de crainte qui s’exprime tout à tour contre les Noirs réduits en esclaves, ou contre les Indiens d’Amérique, contre les catholiques irlandais ou contre les vagabonds et les travailleurs révoltés. Chaque auteur semble avoir ses objets de haine et ses objets de commisération. Ainsi Tocqueville s’émouvant du sort des Noirs américains appelle le colonisateur français à être le plus impitoyable possible envers l’indigène algérien insoumis. Losurdo cherche à comprendre les raisons d’une telle « incohérence », tout comme il cherche à expliquer comment l’on peut se faire le défenseur ardent de la liberté, en acceptant et en prônant l’esclavage, la spoliation des terres, les mesures discriminatoires envers les vagabonds et les pauvres, la prison pour les contestataires de l’ordre existant.

Une démocratie pour les seigneurs

Il arrive à la conclusion très pertinente que la « liberté » et « l’autogouvernement » défendus n’ont aucune virtualité universalisante. Elles sont d’emblée restreintes à un nombre limité, à la manière de la démocratie grecque ou de la République romaine dont se revendiquent d’ailleurs explicitement certains penseurs libéraux. La liberté est réservée à un certain nombre de « bien nés », culturellement dotés et propriétaires, de sexe masculin et de race blanche. Une forme de « démocratie pour le peuple des seigneurs ». Les divergences sur ceux qu’il faut exclure de cette « démocratie » ne doivent pas dissimuler les profondes convergences dans le mode de pensée. Ainsi, les classes populaires sont fréquemment « bestialisées », extraites du genre humain comme les indigènes colonisés ou les Noirs réduits en esclavage. De la sorte, si Tocqueville se refuse d’arriver aux conclusions racistes de son ami Gobineau, il en partage les mêmes principes de départ.

La Contre-histoire du libéralisme de Losurdo ne fait pas que dévoiler les ressorts intimes d’une idéologie à ce jour toujours prégnante. Elle montre aussi que dans les sociétés libérales qui sont les nôtres, l’élitisme, le racisme ou le mépris de classe ne sont pas des simples archaïsmes, mais des réalités inscrites au cœur même de leur matrice idéologique.

Article paru dans Les lettres françaises. Juin 2013.

Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, traduction de Bernard Chamayou, Éditions La découverte, 2013, 391 pages, 25 €.

A lire sur le site, la conclusion du livre : Après la catasrophe et au-delà de l’hagiographie : l’héritage permanent du libéralisme.


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