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" Après la catastrophe et au-delà de l’hagiographie : l’héritage permanent du libéralisme "
Extraits du livre "Contre-histoire du libéralisme" de Domenico Losurdo

Huit ans après sa publication en Italie, Contre-histoire du libéralisme est enfin disponible en français, aux éditions La découverte. Avec l’accord de l’éditeur, nous en publions ici la conclusion.

JPEGL’horreur du XXe siècle ne fait pas irruption à l’improviste et de l’extérieur dans un monde de coexistence pacifique. Par ailleurs, ne pas se contenter du petit cadre édifiant de l’hagiographie habituelle et se placer sur le terrain du réel, avec ses contradictions et ses conflits, ne signifie aucunement méconnaître les mérites et les points forts du courant que nous étudions. Mais il est nécessaire de dire adieu une fois pour toutes au mythe du passage graduel et pacifique, et à partir de motivations et d’impulsions purement internes, du libéralisme à la démocratie, ou de la jouissance généralisée de la liberté négative à la reconnaissance des droits politiques à une échelle toujours plus grande.

En effet, le bien-fondé de ce discours se révèle totalement imaginaire : la communauté des hommes libres s’affirme en revendiquant pour elle-même à la fois la liberté négative et positive, et en excluant des deux, soit les populations d’origine coloniale, soit les semi-esclaves et les serviteurs de la métropole. Pour expliquer ce phénomène, je voudrais de plus avancer une série de raisons classées ici par ordre croissant d’importance.

D’abord, il ne faut pas oublier que, non seulement les classiques de la tradition libérale parlent avec détachement, hostilité, et parfois ouvertement avec mépris, de la démocratie, mais qu’ils considèrent son avènement comme une rupture arbitraire et intolérable du pacte social et donc comme une cause légitime d’« appel au ciel » (comme le dit Locke), ou aux armes.

Deuxièmement, il faut avoir présent à l’esprit que les clauses d’exclusion ont été dépassées non pas de façon indolore, mais à travers des bouleversements violents, et parfois d’une violence inouïe. L’abolition de l’esclavage sur la lancée de la guerre de Sécession a coûté aux États-Unis plus de victimes que les deux conflits mondiaux additionnés. Quant à la discrimination censitaire, c’est le cycle révolutionnaire français qui a fourni une contribution décisive à sa suppression. Enfin, dans de grands pays comme la Russie, l’Allemagne, les États-Unis, l’accès des femmes aux droits politiques provient des bouleversements des guerres et des révolutions du début du XXe siècle.

Troisièmement, non seulement le processus historique qui débouche sur l’avènement de la démocratie n’est pas indolore, mais il n’est absolument pas linéaire. L’émancipation, c’est-à-dire l’acquisition des droits précédemment non reconnus et dont on ne jouissait pas, peut tout à fait être suivie d’une désémancipation, c’est-à-dire de la privation de ces droits dont les exclus avaient arraché la reconnaissance et la jouissance. Établi en France sur la lancée de la révolution de février 1848, le suffrage universel (masculin) est supprimé deux ans plus tard par la bourgeoisie libérale, et il est peu après réintroduit, non pas comme résultat du processus de maturation du libéralisme, mais par le coup d’État de Louis Napoléon, qui s’en sert pour mettre en scène le rituel du plébiscite par acclamation. Dans ce domaine, l’exemple le plus spectaculaire nous est fourni par les États-Unis. La fin de la guerre de Sécession inaugure la période la plus heureuse de l’histoire des Afro-Américains, qui conquièrent à ce moment-là les droits civils et politiques et commencent à participer aux organismes représentatifs. Mais il s’agit d’une sorte de bref entracte dans la tragédie. Le compromis qui, en 1877, intervient entre les Blancs du Nord et du Sud implique, pour les Noirs, la perte des droits politiques et, souvent, des droits civils eux-mêmes, comme en témoignent le régime de ségrégation raciale et la violence sauvage des pogroms et des lynchages. Cette phase de désémancipation, qui se développe dans le cadre d’une société qui continue à s’auto définir comme libérale, s’étend sur presque un siècle.

Il y a aussi une quatrième raison. Le processus d’émancipation a très souvent reçu des renforts complètement extérieurs au monde libéral. On ne peut pas comprendre l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises sans la révolution noire de Saint-Domingue, considérée avec horreur, et souvent combattue, par l’ensemble du monde libéral. Environ trente ans après, l’institution de l’esclavage est à son tour supprimée aux États-Unis ; mais nous savons que les abolitionnistes les plus fervents sont accusés par leurs adversaires d’être influencés ou contaminés par les idées françaises et jacobines. Une longue phase de désémancipation placée sous le signe d’une domination blanche terroriste succède à une brève expérience de démocratie multiraciale. Où se situe le tournant ? En décembre 1952, le ministre de la Justice des États-Unis envoie à la cour Suprême, qui est en train de discuter la question de l’intégration dans les écoles publiques, une lettre éloquente : « La discrimination raciale porte de l’eau au moulin de la propagande communiste et suscite des doutes y compris parmi les nations amies sur l’intensité de notre dévotion à la foi démocratique. » Washington, observe l’historien américain qui reconstitue cette histoire, court alors le risque de s’aliéner les « races de couleur » non seulement en Orient et dans le tiers monde, mais au cœur même des États-Unis : la propagande communiste remportait là aussi un succès considérable dans sa tentative de gagner les Noirs à la « cause révolutionnaire » en ruinant leur « foi dans les institutions américaines » [1]. Tout bien considéré, c’est la révolte de Saint-Domingue et la révolution d’Octobre qui ont respectivement mis en crise, d’abord l’esclavage, puis le régime terroriste de la domination blanche. L’affirmation d’un principe essentiel, sinon du libéralisme, en tout cas de la démocratie libérale (dans le sens actuel du mot), ne peut être pensée sans la contribution décisive de ces deux chapitres historiques majoritairement haïs par la culture libérale de l’époque.

Enfin, la cinquième et dernière raison, est la plus importante de toutes. Je me réfère au mélange d’émancipation et de désémancipation qui caractérise chacune des étapes du processus de dépassement des clauses d’exclusion qui caractérisent la tradition libérale. Aux États-Unis, la suppression de la discrimination censitaire et l’affirmation du principe de l’égalité politique sont favorisées par la maîtrise quantitative et par la neutralisation politique et sociale des « classes dangereuses », grâce à l’expropriation et à la déportation des Indiens – qui permet pendant longtemps d’élargir la classe des propriétaires terriens –, et à la réduction en esclavage des Noirs. En Europe, l’élargissement du vote, au XIXe siècle, va de pair avec l’expansion coloniale et avec l’imposition du travail forcé au détriment des peuples et des « races » considérés comme barbares ou mineurs. Ce mélange prend parfois une forme vraiment tragique. Objets d’humiliations, de discriminations et de persécutions en tout genre au Sud, les Afro-Américains cherchent à gagner la reconnaissance en participant en première ligne aux guerres de l’Union. C’est à ce moment-là que, dans certains milieux, on commence à rendre hommage au courage dont ont fait preuve les soldats de couleur pendant la bataille de Wounded Knee [2]. Cela signifie que l’espoir de l’émancipation des Noirs passe, est obligé de passer, par leur participation active à l’anéantissement des Peaux-Rouges !

Pourtant, les vrais mérites et les vrais points forts du libéralisme se dégagent précisément de cette reconstitution historique, loin de tout registre apologétique et édifiant. Faisant preuve d’une extraordinaire souplesse, il a constamment cherché à répondre et à s’adapter aux défis de l’époque. Il est vrai que, bien loin d’être spontanée et indolore, cette transformation a été en grande partie imposée de l’extérieur, sous l’action de mouvements politiques et sociaux auxquels le libéralisme s’est fréquemment et durement affronté. Mais c’est précisément là que réside sa souplesse. Le libéralisme a su apprendre de son adversaire (la tradition de pensée qui, partant du « radicalisme » et passant par Marx, débouche sur les révolutions qui, d’une façon ou d’une autre, se sont réclamées de lui), bien plus que ce que son adversaire a su apprendre du libéralisme. Et surtout, son adversaire n’a pas su apprendre ce qui constitue le second grand point fort du libéralisme. Certes, le processus d’apprentissage par le libéralisme n’est vraiment pas facile, du moins pour ceux qui veulent dépasser les clauses d’exclusion qui traversent en profondeur ce courant de pensée. Aucun autre ne s’est employé plus que lui à penser le problème décisif de la limitation du pouvoir. Cependant, historiquement, cette limitation du pouvoir est allée de pair avec la délimitation d’un espace sacré restreint : en développant une fière conscience de soi fondée sur l’exclusivité, la communauté des hommes libres qui l’habite est amenée à considérer comme légitime la réduction en esclavage ou l’assujettissement plus ou moins explicite imposés à la grande masse dispersée dans l’espace profane. On en est parfois arrivé à la décimation et à la destruction. Cette dialectique, qui fait que le libéralisme se transforme en une idéologie de la domination et même en une idéologie de la guerre, a-t-elle complètement disparu ?

En ce qui concerne l’économie, la pensée libérale, en prenant nettement ses distances par rapport à toute utopie insipide d’une harmonie sociale miraculeusement privée de tout élément de contradiction, de conflit et de tension, a insisté avec force sur une compétition nécessaire entre les individus dans l’espace du marché, afin de développer la richesse sociale et les forces productives. C’est un autre grand mérite qu’il faut lui reconnaître, sinon, à ce niveau, on réintroduit les terribles clauses d’exclusion que nous avons déjà rencontrées. Bien loin d’être le lieu où tous les individus se rencontrent librement comme vendeurs et acquéreurs de marchandises, le marché libéral a été, pendant des siècles, le lieu de l’exclusion, de la déshumanisation et même de la terreur. Les ancêtres des actuels citoyens noirs ont été, dans le passé, des marchandises, et non pas des acquéreurs et des vendeurs autonomes. Et, pendant des siècles, le marché, bien plus que le fouet, a fonctionné comme un instrument de terreur ; déjà, la menace de sa vente, en tant que marchandise échangée sur le marché séparément des autres membres de sa famille, suffisait à imposer une obéissance totale à l’esclave [3]. Sur le marché, même les serviteurs blancs sous contrat ont longtemps été vendus et achetés, condamnés ainsi à un sort peu différent de celui réservé aux esclaves noirs ; et, au nom du marché, on a réprimé les coalitions ouvrières et on a méconnu et nié les droits économiques et sociaux, ce qui a entraîné la marchandisation des aspects essentiels de la personnalité et de la dignité humaine (la santé, l’instruction, etc.). Dans des cas extrêmes, le culte superstitieux du Marché a scellé d’épouvantables tragédies, comme celle où, en 1847, on voit l’Angleterre condamner une masse innombrable d’individus concrets (irlandais) à mourir de faim. Tout cela constitue-t-il un chapitre d’histoire définitivement clos ? On peut ajouter : le libéralisme a-t-il définitivement abandonné la dialectique d’émancipation/désémancipation, avec les risques de régression et de restauration qu’elle contient implicitement, ou bien cette dialectique est-elle encore bien vivante, justement grâce à la souplesse qui est la marque de ce courant de pensée ?

Et toutefois, aussi difficile que puisse être cette opération pour ceux qui s’emploient à dépasser les clauses d’exclusion du libéralisme, assumer l’héritage de cette tradition de pensée est une tâche absolument incontournable. Par ailleurs, les mérites du libéralisme sont trop importants et trop évidents pour qu’on ait besoin de lui en attribuer d’autres, complètement imaginaires. On peut ranger parmi ceux-ci la capacité présumée d’autocorrection spontanée qui lui est souvent attribuée. Si l’on part de ce présupposé, la tragédie, qui est avant tout celle des peuples soumis à l’esclavage ou à un semi-esclavage, ou déportés, décimés et anéantis, devient complètement inexplicable ; c’est une tragédie qui, loin d’être empêchée ou stoppée par le monde libéral, s’est développée en étroite connexion avec lui. Inconsistante sur le plan historiographique, l’hagiographie habituelle est aussi une insulte à la mémoire des victimes. En ne s’opposant qu’à ce qui est d’habitude tu ou enjolivé, le livre qui maintenant touche à sa fin se présente comme une « contre-histoire » : dire adieu à l’hagiographie est la condition préliminaire pour aborder le terrain de l’histoire.

Contre-histoire du libéralisme Domenico LOSURDO Editions La découverte, collection Cahiers libres Traduction Bernard CHAMAYOU (éditions originale : Laterza, 2005). 300 pages. 25 €

A lire sur le site à la rubrique Philosophie, anthropololgie... d’autres textes de Domenico Losurdo, dont notamment un entretien avec Stefano G. Azzara : Le sens du vingtième siècle

Notes :

[1] C. Vann WOODWARD, The Strange Career of Jim Crow, Oxford University Press, New York, 1966, p. 131-134

[2] Leon F. LITWACK, Trouble in Mind, op. cit., p. 463

[3] Walter JOHNSON, Soul by Soul, Harvard University Press, Cambridge (MA), 1999, p. 19, 22-23


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