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La fiction est une mise en question insondable de la réalité...
Un entretien avec Hubert Haddad

Poète et romancier, juif de Tunis émigré à Paris, il a exercé les métiers d’instituteur et d’éducateur de rue parmi bien d’autres, tout en construisant une oeuvre impressionnante. Hubert Haddad, l’auteur des Nouvelles du jour et de la nuit, écrit depuis près de quarante ans à la lisière de bien des mondes, étreignant le réel par le songe et l’actualité par la fiction. De L’univers au Nouveau magasin d’écriture, il a brassé tous les genres. Palestine, roman d’une terre déchirée, a fait sortir d’une trop grande discrétion cet écrivain de l’absolu, aux allures de "maudit", qui écrit pour retrouver la profondeur du monde.

Le Point : Vous avez publié plus de trente livres, deux coffrets de vos nouvelles viennent de paraître, et pourtant on ne vous voit guère dans les médias, comme si vous oeuvriez dans l’ombre. Vous considérez-vous comme un "écrivain maudit" ?

Hubert Haddad : On m’a classé tout vif parmi eux quelquefois. Sans doute est-ce parce que j’ai longtemps été insituable, on m’a rangé parmi les écrivains maghrébins en librairie, mais la Tunisie ne m’a jamais revendiqué, ni la France du terroir, ni personne. D’ailleurs, je ne me suis spécialisé dans aucun folklore. J’ai consacré ma vie à l’amour exclusif de la langue française, aux dépens, certes, des relations mondaines. Mais je n’ai qu’une vie, ne suis pas un écrivain maudit et refuse comme un beau diable cette malédiction.

Vous êtes né à Tunis, où le "printemps arabe" a commencé. Comment le regardez-vous ?

Avec l’allégresse pensive de l’exilé. Cette aspiration à l’égalité des droits de tout un peuple, femmes et jeunes en tête, laisse rêver aux belles mosaïques identitaires du cosmopolitisme. Et que pensez-vous du rôle de la France ? La France, qui essaie de rattraper en Libye son assistance aveugle à la dictature tunisienne et ses petits arrangements avec les affairistes, devrait prendre la mesure des aspirations spécifiques de l’homme arabe et de l’homme africain. Au Rwanda, où je me suis rendu l’an passé, comme en Algérie, on rejette aujourd’hui la francophonie à cause d’une sorte d’obstination coloniale récurrente, sous des dehors protecteurs. En Tunisie, comme partout ailleurs en Afrique francophone, c’est d’un vrai échange égalitaire qu’on a besoin, lequel passe par la reconnaissance de nos fautes historiques, et certainement pas de cette condescendance des élites qui entraîne un aveuglement parfois criminel aux heures de crise, tant ces élites se compromettent avec les pouvoirs circonstanciels qu’elles servent ou rançonnent pour assurer cahin-caha leurs privilèges.

Vous avez reçu le prix des Cinq Continents de la francophonie pour Palestine. Qu’est-ce que la francophonie ?

C’est au moins 200 millions de locuteurs dans le monde, et bien plus d’interlocuteurs. C’est une richesse extraordinaire, parce qu’une voix qui franchit la barrière du silence aux Caraïbes, au Maghreb ou en Afrique ressuscite la langue française hors de toute appartenance. Et c’est le devoir de l’État français de maintenir et même de développer la vitalité de la langue française partout dans le monde. Comment pérenniser autrement la culture et la littérature francophones, qui ne sont pas sa propriété, mais le plus beau legs fait au monde, un espace d’invention universel et libre d’où surgit à tout moment cette nouveauté métissée, critique, vivante qui nous échappe et par là même nous sauve ?

Quel rôle tient dans votre vision du monde et votre oeuvre la double appartenance judéo-berbère, et plus généralement la question de l’identité ?

Il n’y a que des identités hybrides, rêvées, erratiques comme les nuages. J’écris en Janus, avec deux visages reliés par la nuque, l’un tourné vers la Méditerranée, l’autre vers l’Occident. Et cette dualité est un dialogue infini qui ne cesse de m’interroger.

Vous avez raconté votre arrivée en France à l’âge de cinq ans, et l’accueil fait à l’immigré. Aujourd’hui, l’immigré fait peur. D’où vient cette peur de l’autre, parfois fantasmatique ?

Je me souviens de mes parents pauvres et illettrés, de la famille débarquée avec deux valises et trois gosses en bas âge dans un taudis minuscule de Ménilmontant. Les enfants sont devenus libraire, artiste peintre, écrivains. L’immigration, c’est d’abord cela, elle ne prend aucune place ; elle en crée, au contraire. Ce n’est pas l’immigration en soi qu’il faut craindre, mais les conditions qui lui sont faites, l’exclusion et le mépris, ces camps de réfugiés forcément pathogènes que sont devenues les banlieues populaires.

Vous avez tant écrit qu’on vous imagine rivé à votre table. Or, vous l’avez quittée pour gagner votre vie en animant des ateliers d’écriture (voir Le nouveau magasin d’écriture) et aussi comme travailleur social. De votre expérience passée et présente, que représente en 2011 l’"écrivain" dans la société française ?

J’ai été instituteur puis éducateur de rue, avec les jeunes immigrés albanais, turcs et autres, on a inventé l’atelier d’écriture, et tout nous a semblé soudain plein de promesses. Un écrivain doit à la fois se mettre en réserve, pour témoigner de l’envers des choses et être aux avant-postes. En constatant l’impuissance et le désarroi des technocrates et des politiques devant les catastrophes du golfe du Mexique ou de Fukushima, par exemple, on se dit que la plupart des désastres procèdent d’un manque cruel d’imagination. Celles et ceux qui inventent des mondes ont bien des choses à dire sur le monde.

Palestine est le roman où la littérature de l’imaginaire, qui est la vôtre, a fait place au réel de l’actualité. Pourquoi vous fallait-il écrire sur le conflit israélo-palestinien ? Et que vous inspire l’invention du nom "Palestinisraël" ?

Je suis déchiré depuis si longtemps par la haine et le déni qui aveuglent juifs et musulmans dans cet endroit du monde ! Mon frère Michael, qui s’est suicidé en 1979, aura vécu de plein fouet cette déchirure. Les crispations identitaires rendent improbable aujourd’hui un Palestinisraël. On espère deux États souverains liés par un exemplaire et très concret projet de réconciliation. Quant aux colons, s’ils veulent rester, qu’ils oeuvrent citoyennement pour la Palestine, pour une humanité réconciliée ! Tout comme les Palestiniens d’Israël au sein de leur État.

Jusqu’à quel point le romancier peut-il librement faire avec l’histoire, avec l’actualité, et dans quel but s’en empare-t-il ? Je pense à votre prochain roman, qui se situera, je crois, en Afghanistan ?

Le romancier a tous les droits et devoirs que lui octroie la fiction. La fiction est une mise en question insondable de ladite réalité, et le romancier, lui, brave les interdits. Il sait bien que la liberté n’existe qu’en conscience. Mon prochain roman, Opium Poppy, la fleur de pavot, ira plus avant encore que Palestine dans cette interrogation.

Il ne se passe pas un an sans qu’un livre de vous paraisse. Haddad veut dire "forgeron", en arabe. Que forgez-vous, un livre après l’autre, depuis plus de trente ans ?

Écrire me sauve à chaque instant d’une sacrée mélancolie. C’est drôle, un forgeron en quête d’une teinte, d’une nuance. Chaque livre serait une riposte contre l’impossible. À 20 ans, j’ai manqué mourir parce que je cherchais la vérité. J’ai usé de tous les expédients pour une traversée des apparences, et miraculeusement j’en suis revenu après une expérience fondamentale qui m’a mis en contact avec ce qui rend sa profondeur au monde. Depuis, je tente par l’écriture de retrouver cette révélation sans commune mesure, d’une foudroyante beauté. Je sais d’intuition que les écrivains qui me font battre le coeur sont passés par là : Dante, Edgar Poe, Gérard de Nerval, René Daumal, Malcolm Lowry...

Le recueil de poèmes n’est pas le genre que vous pratiquez le plus, mais la poésie, elle, est présente. Où est la poésie ? Et la mettez-vous au-dessus de tout ?

La poésie est bien l’origine de la parole, son mystère. Même un discours de ministre, du point de vue de ce mystère, tient fortuitement du poème. Dans le récit, j’aimerais ouvrir le poème à l’histoire commune, aux mille réalités, comme un palimpseste. Mais rien n’égale Rimbaud ou Mallarmé en beauté, à part Bach ou Couperin, à part la musique.

Votre univers est presque toujours à la lisière. De la peur et du désir, notamment, si proches dans toute rencontre. De quoi avez-vous peur, Hubert Haddad ? Et que désire aujourd’hui l’écrivain que vous êtes ?

La peur et le désir anticipent toute rencontre. Les personnages de mes nouvelles sont des saltimbanques, des errants guidés par une drôle de fatalité. Sans doute ont-ils peur de leur désir et désirent-ils ce qui leur fait le plus peur. La foudre les accompagne en zigzag sur un fragile chemin de vérité. L’écrivain que je suis aimerait croire à ce qu’il fabrique et n’être pas toujours le plus perdu de ses personnages.

Propos recueillis par Valérie Marin La Meslée. Le Point du 28 avril 2011.

A lire également sur le site la critique de Pierre Clavilier sur le livre Palestine.

Auteur de plus de trente livres, Hubert Haddad vient de publier "Nouvelles du jour et de la nuit" (Zulma). Rencontre avec un écrivain aussi discret qu’authentique.

Repères

1947 : Naissance à Tunis.
1951 : Arrivée en France.
1967 : Le charnier déductif, premier recueil de poèmes.
1974 : Un rêve de glace, premier roman.
1979 : Suicide de Michael Haddad, son frère.
1999 : L’univers, roman.
2006 : Le nouveau magasin d’écriture, manuel encyclopédique tiré des ateliers d’écriture qu’il anime.
2007 : Palestine", roman, prix des Cinq Continents de la francophonie et prix Renaudot poche.
2011 : Nouvelles du jour et de la nuit, en deux coffrets, pour le 20e anniversaire de son éditeur, Zulma.


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