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Palestine, un roman d’Hubert Haddad premier prix Renaudot du livre de poche.
Par Pierre Clavilier

« Il tourne les talons sur ces mots et vacille, le visage tordu d’effroi. Cette seconde de surprise lui laisse à peine le temps de rempoigner son arme. Mais une balle lui troue le front avant qu’il ne tire. Son grand corps s’affaisse avec un craquement d’arbre. Dans sa chute, une crête de sang lui recouvre le crâne. Face la première, l’adjudant n’a pas encore touché le sol. Cham connaît cette fausse lenteur : une stupeur sans nom freine chaque seconde. Paralysé par cet effet de ralenti, il capte toutes les facettes de l’instant. Un commando vient de s’infiltrer jusqu’au « mur », à travers la rocaille. Deux ou trois hommes le cernent dans la pénombre. Il braque son fusil sur l’un d’eux par réflexe. Un tracé d’étincelles joint les contours bleu nuit des silhouettes. Le coup a fusé en sourdine et résonne, très loin, dans les collines. Plusieurs détonations lui répondent en écho. Sur le ventre, paumes ouvertes, Tzvi est maintenant bien étalé à ses pieds. La poussière du heurt retombe encore. Cham n’a plus le temps de contempler les autres facettes du diamant. Une balle a touché son épaule gauche, une autre a glissé sur sa tempe. Ce n’est pas douloureux. Une sensation de choc sourd et d’épanchement. Quelqu’un gémit parmi ses assaillants. La violence consommée a une étrange douceur. Tout se passe dans une boucle du temps qu’aucune raison ne contrôle. » Ceci est un extrait du très beau livre Palestine d’Hubert Haddad qui a reçu, le 2 novembre dernier, le prix Renaudot Poche. C’est la première fois que les Renaudot primaient un livre de poche et, pour ouvrir le bal, il faut reconnaître que le choix est judicieux…

C’est à Tunis, en 1947, que Hubert Haddad est né. Très jeune, il est contraint de suivre l’exil de ses parents. Des décors méditerranéens de son enfance, de cette lumière si particulière que l’on rencontre dans ces terres, il se retrouve dans l’environnement de Belleville, Ménilmontant où tout est si différent avant de découvrir, dans un second temps, les banlieues populaires. Le dépaysement est complet et scinde son existence en deux : « avant » et « après » Il a connu les aléas de l’immigration entre un père marchand forain et une mère d’origine algérienne qui souffrait de troubles de l’identité, enfance évoquée dans son récit le Camp du bandit mauresque (Fayard, 2005). En prise directe avec la poésie de son époque, au sortir de l’adolescence, Haddad qui rien ne semble effrayer fonde la revue Le Point d’être que l’on peut situer dans la mouvance du surréalisme. Son premier recueil de poème Le Charnier déductif paraît en 1967, l’année de ses vingt ans ! Déjà boulimique d’écriture, il écrit simultanément son premier récit : Armelle ou l’éternel retour. Si beau soit-il ce texte n’est pas édité, ce n’est que plus de vingt ans après son achèvement qu’en 1989 qu’il le sera, alors déjà qu’Hubert Haddad est reconnu comme l’un des pères de la Nouvelle fiction avec Jean-Luc Moreau, Alain Absire, Georges-Olivier Chateaureynaud, Jean Claude Bologne et quelques autres. A cette époque Hubert Haddad commence de plus en plus à faire parler de lui au travers de ses livres qui ne passent jamais inaperçus et qu’on attend de pied ferme.

A partir d’un rêve de glace, Albin Michel, 1974 (réédité par les éditions Zulma en 2005), la production de romans et de recueils de nouvelles alterne sans discontinuer à un rythme peu commun. Comme notre homme est un écrivain complet, entre chaque parution, il donne à lire des essais sur l’art et sur ses amis artistes (Michel, son frère était peintre) ou sur la littérature. Haddad signe également quelques pièces de théâtre et, naturellement, des recueils de poèmes qu’il publie principalement aux éditions Dumerchez. Après une investigation des domaines du fantastique sous un jour halluciné, hyperréaliste, Hubert Haddad, qui en 1986 nous laisse Perdus dans un profond sommeil édité chez Albin Michel, investit avec bonheur tour à tour les territoires critiques de l’Histoire par le biais du mythe et de la légende - avec notamment Le Chevalier Alouette et La Double conversion d’al-Mostancir (publiés chez Fayard) - de la fantaisie onirique La culture de l’hystérie n’est pas une spécialité horticole, Fayard, 2003, de l’investigation romanesque d’un mythe contemporain La condition magique, Grand Prix du roman de la SGDL, éditions Zulma, 1998 ou de la plus brûlante actualité comme justement Palestine, que les éditions Zulma publièrent en 2007.

La pratique multiforme de l’écriture d’Hubert Haddad à laquelle on peut additionner sa grande expérience en matière d’animation d’ateliers d’écriture, l’ont conduit à signer un livre hors norme : Le nouveau magasin d’écriture par Zulma, 2006. C’est une espèce d’encyclopédie en action de la littérature et de l’art d’écrire offrant à son lecteur, en marge une réflexion sur les livres et les auteurs ainsi que d’innombrables jeux littéraires inédits. Ce volume est suivi, l’année suivante soit 2007, du Nouveau Magasin d’écriture, ce dernier est voué aux fastes de l’imaginaire à travers deux cents gravures choisies pour leur pouvoir d’évocation. Palestine semble un reportage poétique sur le conflit israélo-palestinien,à Hébron.

Palestine raconte l’histoire de Cham, son héros. C’est un jeune soldat israélien enlevé par un commando palestinien en Cisjordanie alors qu’il part en permission. Laissé pour mort, il est recueilli par une famille de Palestiniens pacifistes où il devient l’un des leurs : à son réveil, Cham est frappé d’amnésie et prend l’identité de Nessim, le frère disparu de Falastin auquel il ressemble trait pour trait. D’israélien, il va devenir palestinien, et d’oppresseur, opprimé… Auprès de cette jeune femme qui l’a soigné, pour qui il ressent de l’amour, qui vit avec sa mère aveugle et de leurs proches, Cham vit le quotidien des Palestiniens et passe de douleur intime qui est la sienne au désespoir collectif, Nessim embrasse leur cause. Jusqu’à ce que Cham se réveille de nouveau à lui-même, transformé par tout ce qu’il a vécu : l’existence difficile du peuple palestinien dans cette région du monde.

La lecture de ce Palestine nous renvoie automatiquement à un autre grand roman d’Hubert Haddad : Oholiba des songes. Dans ces deux textes, c’est d’usurpation involontaire d’identité dont il est question ainsi que de voyage initiatique qui ne peut se terminer que par la mort.

Autant la langue dans Oholida des songes était époustouflante, riche, épique et classique, autant elle est dans Palestine simplifiée à l’extrême, peut-être atteint-elle le degré zéro de l’écriture si chère à Roland Barthes. « Sur le bord de la route longeant la barrière électronique, le première classe Cham regarde s’éloigner le car pour Tel-Aviv. Quelques minutes plus tôt, une fois armes et fourniment déposés au poste central, il est ressorti tout joyeux avec son ordre de permission en poche. Ces trois semaines de liberté débutent par une journée perdue. Au lieu de remonter déclarer sa présence, désemparé, Cham descend d’un pas traînant jusqu’à l’observatoire d’angle où l’adjudant Tzvi attend la relève dans une guérite de béton armé. » La langue est donc nue et cela rend, inévitablement, dans toute sa crudité le côté sordide de ce qui se passe en Palestine. De temps à autres on y trouve tout de même quelques fulgurances, signes que la maîtrise de la belle langue est toujours là avec Hubert Haddad. Les poètes qui écrivent de la prose sont toujours de grands prosateurs la lecture de Palestine à laquelle je vous invite, vous le prouvera : _ « Le soldat acquiesce d’un soupir. Il considère la clôture métallique hérissée d’instruments d’alarme et de projecteurs qui court indéfiniment sur ces plateaux, entre une route bitumée et une bande sableuse que borne un fossé déjà nappé d’ombre et des pointes de barbelés. Plus loin, dans son prolongement, à proximité de Jérusalem, du côté de Kalkiliya et de Tulkarem, on avait aligné de hauts boucliers de béton sur des kilomètres au lieu de cette espèce d’habillage d’autoroute en pleine cambrousse. Cham tourne un visage ébloui vers les reliefs abrasés de soleil qu’achève une trouée à pic sur la montagne d’Hébron. Sous l’intense réverbération, les collines pierreuses se perdent en ondoiements. Une explosion secoue le sol, assez distante pour ne rien troubler ; seul un vautour quitte son perchoir et va s’abattre à cent mètres, sur les ruines d’une bergerie. Cham regarde le ciel. La mort guette comme ces rochers. Comme ces étoiles aussi dans la partie fêlée du jour. »

Palestine, d’Hubert Haddad. Livre de poche. 5,50 €

A lire également sur le site un entretien avec Hubert Haaddad.


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