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Henri Krasucki : un homme, un siècle
Entretien avec Christian Langeois sur son dernier livre. Stéphane Gravier

« Krasucki c’est un nom typiquement polonais, mais un nom facile, simple, il y a seulement trois syllabes. En France c’est déjà une de trop. On préfère deux, je suis souvent devenu Krasu ». Juif polonais, communiste, résistant, déporté, l’homme à la casquette conduit les négociations des Accords de Grenelle en mai 1968. Dirigeant national de la CGT de premier plan, Henri Krasucki (1924-2003) devient une figure populaire médiatique dans les années 1980. Caricaturé, vilipendé, « Krabesucki », entré au Bêbête show, n’échappe pas aux attaques antisémites. Dans Le Monde, Plantu le représente en ivrogne enfonçant ainsi le clou de l’image qu’ont certaines élites des ouvriers, cégétistes de surcroit. Christine Clerc du Figaro n’hésite pas à s’interroger sur l’ingratitude de ce « Français de fraiche date ». Pour autant, Henri Krasucki occupe son terrain de prédilection, celui du syndicalisme, des entreprises, des grèves et des plateaux de télévision où il s’oppose aux représentants du pouvoir politique et patronal. Mélomane averti, passionné de Mozart, il apparaît à l’Opéra, au théâtre, aux Victoires de la Musique et chez Denisot. L’accès aux archives de la préfecture de police, du Parti communiste français, de la CGT, de la police politique polonaise comme les entretiens inédits avec des acteurs dont « Krasu » lui-même, rendent possible en 2012 d’en dégager une réalité plus complexe, en particulier quant à son rôle dans la prise de distance de la CGT avec le PCF dès 1985. Avec son ouvrage Henri Krasucki 1924-2003, Christian Langeois nous livre une biographie vibrante et émouvante d’une personnalité dont les vies construisirent un destin. Entretien.

« Depuis mon enfance je n’ai manqué aucun 1er mai, quelles qu’aient été les circonstances. Mais le plus fort reste pour moi le 1er mai 1945 » témoigne Henri Krasucki. Un défilé qu’il fera, marqué du matricule 126049. Pour vous cela correspond à quoi ?

Christian Langeois. J’ai l’image d’un jeune homme qui rentre de Buchenwald où il était arrivé en janvier 1945, venant d’Auschwitz devant l’avancée de l’Armée Rouge. Il y avait été déporté en juin 1943 à la suite son arrestation en mars après trois ans de résistance dans les FTP MOI. On peut dire que c’est une expérience fondatrice par rapport à ce que va devenir Henri et en même temps l’aboutissement d’une éducation, d’une enfance et d’une vie dans une famille juive, communiste, immigrée, ouvrière. Henri comme ses proches sont déportés comme juifs alors qu’il avait été arrêté comme résistant. Dès son arrivée dans ce camp nazi, il cherchera, comme ses camarades à reconquérir son statut de combattant et de résistant.

Pour être précis, il faudrait parler Henock Krasucki. Issu d’une famille immigrée polonaise, il arrive à l’âge de 4 ans à Paris. Dans quel milieu évolue-t-il ?

Ses parents sont des jeunes juifs communistes polonais qui sont allés à l’école. En Pologne, ils militent dans le milieu juif et dans toute la société polonaise. Ils émigrent à la fois pour des raisons économiques et pour des raisons politiques. Eux qui connaissent les 1er mai interdits, ils veulent partir pour un pays « où ils pourront manifester ».

Une période de militantisme en yiddish et en français. D’ailleurs, toute la famille s’intègre à la société.

Ses parents sont de culture yiddish, ils veulent s’intégrer à la société française. Henri va à l’école publique dans le quartier de Belleville, au patronage de la Bellevilloise, mais il fréquente les associations culturelles juive, polonaise, souvent dirigées par les communistes. Il lui arrive par exemple de partir en colonie de vacances d’une de ces associations. Si la famille n’est pas religieuse, elle ne se coupe pas pour autant de ses racines.

Rapidement, il s’engage et découvre le monde du travail.

Après le certificat d’études, il intègre le lycée Voltaire où une section spéciale prépare l’entrée à « Arts et métiers ». Mais à 15 ans, il est obligé d’arrêter pour des raisons financières. C’est un très bon élève qui maitrise en outre la littérature, le théâtre, la musique. A l’automne 1939, il cherche un apprentissage qu’il finit par trouver chez un artisan. Une formation qu’il va interrompre lors de son passage dans la clandestinité en mai 1941 vraisemblablement à l’annonce ou à la suite de la rafle dite du « billet vert ». De la fin de l’été 40 au printemps 41, il va participer aux différentes initiatives, actions qui constituent l’expression du refus populaire, principalement ouvrier, à Vichy et à l’occupant, alors que tout type de manifestation est fortement réprimé. Ces actions, s’il ne faut pas les surestimer en ce début 1941, caractérisent d’ores et déjà ce que sera la résistance communiste.

Henri Krasucki, un homme à multiples facettes. Que faut-il en retenir ?

À Buchenwald où il rédige, sur la sollicitation de la direction du Parti communiste, sa première biographie sur ce qu’il trouve comme papier disponible, à la question « Qu’est ce que tu vas faire en rentrant ? » il répond : « chercher du travail et reprendre mes activités à à la Jeunesse communiste » [1]. Ce qu’il fait. Il reprend son apprentissage, obtient son CAP d’ajusteur et se fait embaucher chez Hispano. Et commence son activité syndicale. Très vite, il va écrire des textes pour le journal Le Peuple et sera responsable du journal du Parti communiste français du XXe arrondissement de Paris. Toute sa vie, il va occuper des responsabilités, écrire, parler, produire des idées. Il sera directeur de la Vie ouvrière, rédigera toute les semaines des éditos, des articles, donnera des interviews en France et à l’étranger. Il sera responsable communiste aux relations avec les intellectuels. Ses archives occupent 36 mètres linéaires à l’Institut CGT d’Histoire Sociale.

Et la musique ?

Cet amour de la musique n’est pas un amour passif. Il va lire des biographies de musiciens, se documenter et étudier la musique notamment en lisant, adolescent, Romain Rolland – prix Nobel de littérature en 1915 - auteur d’une fameuse biographie de Beethoven. Il va côtoyer des gens qui vont lui parler musique et rapidement il va écouter de façon active de la musique et l’assimiler. Il y a cette anecdote où lorsqu’il fait connaissance de Paulette Szlifke durant l’été 40, il a seize ans, la première fois il parle musique et la seconde amène un disque, une Symphonie de Beethoven et le gramophone de la famille. Les autres symphonies suivront . En pleine occupation allemande, les jeunes communistes font des équipées aux concerts. Roger Trugnan, son camarade de résistance, témoigne que le soir du Noël 1943 à Auschwitz Henri leur siffle l’intégrale de la 7e symphonie de Beethoven. On n’entendra pas beaucoup parler de tout cela car lorsqu’il sera pris dans les responsabilités politiques et syndicales au plus haut niveau. Il ne cessera pas d’écouter de la musique, d’assister à des concerts mais il n’aura pas l’occasion d’en parler. Il faudra attendre les années 1990, la dernière partie de sa vie, l’émission de Canal + avec Michel Denisot, les Victoires de la musique avec Bernard Rapp, pour qu’il devienne « Camarade mélomane » suivant un entretien fameux dans Télérama où le journaliste l’interroge sur ses pratiques musicales notamment dans les grèves et pendant les négociations pour que l’on ait, dans le grand public, une image différente d’Henri.

Cependant, Henri Krasucki sera attaqué, caricaturé, taxé de stalinisme, « de dur de la CGT », comment, pourquoi ?

Les attaques arrivent aux débuts des années 1980, en particulier 1982, 1983 et 1984. Il est victime de la situation politique. La gauche est arrivée au pouvoir, on accuse la CGT d’avoir un pied dans la rue et l’autre dans les négociations. Pour cette période, la spécificité de ces attaques, je me suis appuyé sur un travail important de Jérôme Pelisse qui a fait un mémoire « La disqualification du personnel politique ouvrier » et son cas d’application est Henri Krasucki. Jérôme Pélisse démontre bien que par rapport à des hommes politiques de la même époque, c’est Krasucki qui concentre toutes les attaques comme si « les élites » se défendaient de l’arrivée d’ouvriers sur un champ qui leur serait réservé.

C’est un livre sur un personnage, mais aussi sur le XXe siècle. Ces attaques arrivent aux lendemains des luttes de la métallurgie, de l’arrivée des ministres communistes au gouvernement et au moment de choix idéologiques importants au sein de la Confédération Générale du Travail.

Depuis les échecs du programme commun, la CGT a commencé à se remettre en cause. C’est tout le sens du 40e congrès qui dit en gros « il ne faut pas s’investir autant dans les programmes de gouvernement ». Mais en 1981, la CGT est dans une situation inédite, un rapport de force particulier où les gens pensent qu’après tant d’années de la droite ils vont voir leurs revendications satisfaites. Très rapidement le PCF va se trouver en difficulté et en 1984 les élections européennes sont pour lui une catastrophe. A la suite de quoi ne siègent plus de ministres communistes au gouvernement ce qui provoque le raidissement du PCF. La CGT est sommée d’accompagner ce mouvement antisocialiste. Membre du bureau politique et du comité central du PCF, Henri Krasucki défend devant la direction du parti l’indépendance de la CGT. Je suis le premier, à ma connaissance, à avoir exploité les enregistrements du comité central de 1985 où l’on assiste à un véritable affrontement sur la notion d’indépendance de la CGT vis à vis du PCF.

On ne peut pas dissocier Henri Krasucki de Georges Marchais, secrétaire général du PCF.

Ils sont contemporains. Même si beaucoup de chose les différencient, ils ont une vie politique commune. Je le souligne : ils sont à la direction de l’Union départementale CGT et du comité fédéral du PCF dans le département de la Seine, deux jeunes métallos. On ne peut pas les dissocier pour autant ce n’est pas le même type d’homme.

On apprend à la lecture de cette biographie les tensions très vive entre les deux hommes. Henri Krasucki sort abattu des réunions du comité central. Cette période est dure.

La stratégie de l’époque du PCF est d’avoir toujours deux membres du Bureau Politique qui soient au plus haut niveau de responsabilité de la CGT. L’un qui surveille l’autre. Lorsqu’il y a au bureau politique Georges Séguy secrétaire général de la CGT, Henri Krasucki est là pour veiller à ce qu’il applique bien les orientations du parti. Lorsqu’Henri Krasucki devient secrétaire général de la CGT, il y en aura d’autres qui auront le même rôle. Mais, la fonction crée l’organe, et le jour où Henri devient secrétaire général, il tient à tenir son organisation et à l’indépendance de la CGT. Il va se battre becs et ongles. A la suite de Séguy et avant Louis Viannet, il va ’amplifier l’indépendance de la CGT pour arriver à ce que l’on connaît aujourd’hui. Il faut dire au passage qu’agir avec détermination pour l’indépendance de la CGT quand le parti communiste recueille quatre millions de voix, dispose de plusieurs centaines de milliers d’adhérents, n’est pas la même chose que ce que l’on connaitra plus tard.

Et puis il y a l’effondrement de l’Union soviétique et des pays socialistes. Quelle sera son attitude ?

Il est persuadé que l’URSS est dans l’impasse. Il voit arriver Gorbatchev avec énormément d’espoirs. Il pense profondément que le communisme soviétique peut être conservé s’il est rénové. Pour lui, ce n’est pas le communisme qui est en cause. Il soutient totalement Gorbatchev considérant que c’est le seul espoir possible pour que l’URSS tienne. Il est en décalage avec la direction du PCF qui, elle, est plus distante. C’est sur ces bases-là qu’il soutient l’idée que la CGT doit reprendre des responsabilités dans la Fédération syndicale mondiale, la FSM. Ce qui lui sera souvent reproché plus tard. Henri pense que le communisme va se rénover, et perdurer et il pense que la CGT doit jouer son rôle dans la FSM. Ça ne marchera pas. En 1990, il fait la leçon – il n’était pas avare en leçons - aux syndicats d’Union soviétique qui défendent l’économie de marché.

Une ligne dont il ne variera jamais ?

Il ne se remettra jamais vraiment de l’effondrement de l’Union Soviétique.

Finalement, et avant de se plonger dans la lecture de votre ouvrage, que faut-il retenir de ce personnage ?

Henri Krasucki est un homme du XXe siècle, il appartient à une génération qui a le culte du savoir, où il n’y a pas d’alternative au travail, à la culture et à l’étude. Cet homme aborde la question de la résistance, fort de cette culture. Pour lui, préparer une initiative des jeunes communistes le 1er mai 1942, en totale clandestinité, c’est d’abord faire l’historique du 1er mai, au risque de paraitre rasoir auprès de ses camarades. Il lui fallait tout disséquer. Et en 1967, à 43 ans, il va devenir le deuxième homme de la CGT imprégné des responsabilités qu’il a occupé dans la résistance, la déportation et de celle de responsable au PCF de la politique culturelle et des relations avec les intellectuels, l’interlocuteur d’Aragon et Louis Althusser. C’est en 1982 qu’il prend la tête de la CGT.

La première fois où vous avez vu Henri Krasucki ?

Je l’ai vu dans des meetings, puis de près lorsqu’il pose pour la photo avec Georges Séguy, Louis Viannet et Bernard Thibault lors de l’élection de celui-ci. Il était très satisfait de l’évolution de la CGT.

Propos recueillis par Stéphane Gravier.

Henri Krasucki 1924-2003, Christian Langeois – Editions Le Cherche Midi.

A lire sur le site : des extraits du livre et la critique du livre Mineur de charbon à Auschwitz. Christian Langeois sera présent à la Fête de l’Humanité du 14 au 16 septembre prochain à La Courneuve, au Village du livre.

Notes :

[1] L’une des "bio" remplies par Henri Krasucki figure dans l’ouvrage La France rouge


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