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Etre élitaire pour tous , un objectif dépassé ?
Un débat entre Alain Hayot et Lucien Marest

Nous publions deux textes ayant trait à l’action culturelle, l’un d’Alain Hayot, l’autre de Lucien Marest.
Pour mémoire et en guise d’introduction, ces quelques lignes d’Aragon publiées en avril 1953 qui faisaient suite à l’affaire du portrait, par Picasso, de Staline décédé en mars…
« Aussi, pour régler les questions les plus délicates, ferait-on appel à cette « critique de masse », qui aurait l’avantage de donner à ceux qui ne savent pas les trouver les réponses aux questions de leur art, de leur métier. Imaginons ce que cela donnerait dans les mathématiques ou simplement dans la construction d’une table, si vous et moi, qui ne sommes ni mathématiciens, ni menuisiers, nous venions trancher de choses que nous ne connaissons pas. Que le problème de la création en art doive tendre vers la masse ne signifie pas » estimait l’écrivain, « que c’est la masse qui crée. Ne signifie pas que la vérité « spontanée » sort des masses, en dehors de toute étude, de toute connaissance, de toute science » (Lettres françaises, 9 avril 1953).
Valère Staraselski

« Être élitaire pour tous » peut être une définition du communisme

Par Lucien Marest

J’ai lu avec attention l’article d’Alain Hayot (l’Humanité du 29 novembre 2011) sur ce qui a changé « dans l’approche du Parti communiste concernant la culture ».

Pour l’essentiel, je comprends ses préoccupations. L’héritage communiste sur cette question de la culture est exceptionnellement riche. Bien sûr, il y eut le Comité central d’Argenteuil en 1966, toutes les luttes pour accorder un minimum de 1 % du budget de la nation au ministère de la Culture. Puis, il y eut cette défense sans concession de la liberté de création en tous les lieux, notamment de théâtre, où elle était souvent menacée, la politique exemplaire des municipalités communistes.

C’est ce qui explique l’incroyable popularité des communistes auprès des intellectuels et des artistes qui devait marquer tout le contenu de la politique culturelle de la gauche et permettre le doublement du budget de la culture de Jack Lang en 1981. Puis il y eut les états généraux de la culture, à l’initiative de Jack Ralite en 1987, soutenus par des milliers d’artistes.

Enfin, le travail de Michel Duffour, secrétaire d’État à la Culture en 2000, qui réussit à élargir le cercle des soutiens publics possibles à des lieux culturels alternatifs. Une chose est sûre  : l’apport des communistes est incontournable pour qui veut comprendre comment s’est construite la politique culturelle de la France.

Je voudrais donner mon point de vue sur ce qu’Alain Hayot appelle « les obstacles à franchir » pour dépasser l’héritage de l’ancienne politique communiste afin d’atteindre « une authentique démocratie culturelle ». Sur ce point, il me permettra quelques commentaires marqués, j’en conviens, par le temps passé à contribuer à cet héritage, avec de nombreux dirigeants et intellectuels communistes, de 1972 à 1995.

Je le cite  : « Dépasser cette conception fondée sur la théorie de l’accès à la culture », qui a l’inconvénient majeur, selon lui, de définir d’un côté « la Création et la Culture (avec des majuscules) de l’autre des masses populaires ». « L’ambition serait de les faire accéder à une culture à laquelle elles seraient étrangères. » Voilà pour le premier obstacle.

Le second serait l’existence du ministère de la Culture tel qu’il fonctionne aujourd’hui.

Sur le premier point, j’affirme, au contraire d’Alain Hayot, que jamais la politique du PCF depuis les années 1960 n’a parlé de création et de culture en ces termes  : la culture d’un côté et des masses populaires incultes de l’autre. François Hincker, Roland Leroy, Jacques Chambaz, Lucien Sève, Guy Hermier, Antoine Casanova, Bernard Vasseur, tous ont contribué à faire connaître et partager une conception de la culture bien différente. Et pour ne prendre qu’un exemple de citation parmi des centaines d’autres, voici celle de Roland Leroy en 1972 dans la Culture au présent  : « La culture d’une société, celle d’un individu, résultent de toutes leurs activités. La recherche et la connaissance scientifique, leur mise en œuvre dans une technique, le travail productif, l’information et la pratique, qu’elles soient littéraires, plastiques, et aussi politiques, la formation physique contribuent à la culture. »

On est loin de classes populaires dépossédées de toutes les bases de la culture.

Situer ces obstacles dans « l’ancienne » politique culturelle du PCF, c’est se tromper d’adresse, et buter sur l’expression, pourtant compréhensible par tous, qu’utilise à l’époque Aragon dans la résolution d’Argenteuil, « l’accès de tous à la culture », c’est s’obstiner à ne pas vouloir parler comme tout le monde au risque de n’être compris par personne.

Ce que vise peut-être Alain Hayot, c’est une politique culturelle du PCF jugée, à ses yeux, trop élitiste. Bon  ! Débat antique et toujours renouvelé du prolétkult en Union soviétique, aux affrontements internes au PCF des années 1950, condamnant Picasso pour essayer d’atteindre Aragon, ou plus tard, le reproche fait au PCF dans les années 1970 d’avoir une position trop radicale sur « la liberté de création sans rivage » qui confinait, selon ses détracteurs, à un éclectisme sans principe, dont on croirait retrouver comme un écho dans la curieuse appréciation que porte Alain Hayot à l’égard de la belle pensée d’Antoine Vitez  : «  Être élitaire pour tous.  » Une formule ramassée, dit-il. Une définition du communisme, pense au contraire Bernard Vasseur.

Le deuxième obstacle concerne le ministère de la Culture, dont on souhaite revoir les missions. D’accord, à condition toutefois de ne pas revenir avant Malraux, avec un énorme ministère de l’Éducation nationale absorbant un modeste secrétariat aux Beaux-Arts afin de mieux dissimuler les réductions des financements publics de la création artistique. En revanche, je pense que généraliser l’expérience que nous avons des financements du fonds de soutien dans le domaine du cinéma à toutes les autres disciplines et secteurs artistiques serait un bon point d’appui pour développer la culture. C’est une revendication que nous formulons depuis 1994, qui serait bien utile à une gauche telle que la fait espérer l’initiative politique du Front de gauche.

Et n’oublions pas d’associer tous les artistes, tous les gens de culture, les syndicalistes du ministère, à cette ambition de « refondation » du ministère de la Culture, car ce n’est pas la première fois que sous prétexte de transformation on cherche à le dissoudre et même à le détruire.
(…)

Lucien Marest a été responsable culture du Comité central du PCF de 1972 à 1995, adjoint à la culture d’Aubervilliers jusqu’en 2008

Article paru dans l’Humanité du 16 janvier 2011. Accéder à l’intégralité du texte.

Le Parti communiste et la culture : ce qui a changé dans notre approche

Par Alain Hayot

Le Front de Gauche de la culture affirme que la mise en œuvre d’une politique de gauche, réellement émancipatrice et transformatrice passe par la refondation d’une politique publique de la culture, dont l’ambition démocratique et le dynamisme déterminent la capacité populaire à penser le monde autrement, à reconquérir du pouvoir. (…) Les communistes participent à ce nouvel en-commun avec leur bagage théorique et historique et doivent chemin faisant clarifier leur réflexion à l’égard de l’art et de la culture. L’exercice est très riche d’enseignements : il nous permet de franchir un cap.

Le Parti communiste français a été pendant longtemps la seule force politique française à définir son rapport à l’art et à la culture. Il va refuser tout à la fois le jdanovisme soviétique qui instrumentalise politiquement l’art et les artistes et la conception d’une culture au rabais destinée à distraire les classes populaires pendant que se développerait un art « produit de luxe » réservé à une élite sociale ou intellectuelle. C’est sur cette base que le PCF a la conviction dès les années trente que l’art au même titre que la connaissance, parfois en anticipant sur elle, constitue le fil rouge du développement de la civilisation humaine et que la culture dans son acception anthropologique - trésor accumulé des créations humaines - est l’outil majeur de l’accès des classes populaires à la maîtrise de leur destin et de leur émancipation.

Le Comité central d’Argenteuil, au printemps 1966, qu’on peut considérer comme un point d’orgue théorique et politique du parti communiste sur cette question, revendiquait « l’élévation du niveau culturel de l’ensemble de la population » en insistant sur le fait que « l’accès de tous à la culture ne constitue pas seulement une exigence de justice sociale ». Les communistes ont contribué, dans la foulée du programme du Conseil National de la Résistance, à la naissance et au développement des politiques publiques de soutien à l’art et la culture qui va conduire à la création en 1959 du Ministère. Ils vont être les fers de lance du grand mouvement dit de « décentralisation culturelle » en construisant de grands et de petits équipements culturels (maisons de la culture, théâtres de ville, bibliothèques, conservatoires et autres écoles d’art). Le « communisme municipal » va jouer un rôle essentiel dans la mise en œuvre de ces politiques publiques. D’où l’existence de fait d’une sorte de compromis historique entre les gaullistes et les communistes autour de l’idée d’un service public de la culture, leurs plus vives oppositions portant plus sur les moyens (la fameuse revendication communiste de consacrer 1% du budget de l’État à la culture), mais le cadre institutionnel a longtemps fait consensus.

Le démantèlement systématique par la droite de ces politiques publiques de l’art et de la culture, sur fond de marchandisation accélérée, nous conduit trop souvent à camper sur nos positions et à défendre un existant pourtant en crise. Faut-il penser que tout a été dit et que nous sommes condamnés à rêver au retour d’un improbable âge d’or de la culture « élitaire pour tous » pour reprendre la formule ramassée d’Antoine Vitez ? Je pense qu’une autre voie est possible.

Nous ne devons ni renier, ni renoncer aux ambitions passées : c’est un acquis formidable dont nous sommes fiers et qui doit nourrir notre réflexion. Mais aujourd’hui il est indispensable de dépasser l’héritage, de définir une nouvelle ambition pour une authentique démocratie culturelle. Il faut raisonner à nouveau frais pour au moins trois raisons essentielles articulées les unes aux autres :

1. Nous vivons une révolution d’ordre anthropologique sur fond de révolution technologique : la culture occidentale n’est plus au centre -elle doit reconnaître la diversité culturelle du monde et entrer en dialogue à égalité avec toutes les autres civilisations, abandonnant ainsi sa prétention ethnocentrique- alors que dans le même temps la révolution numérique et informationnelle bouleverse le rapport de l’ensemble de la société à la production et à la circulation des savoirs, des idées, des imaginaires.

2. La société à l’échelle mondiale s’est profondément transformée avec l’émergence d’aspirations nouvelles à mieux vivre, dans des rapports sociaux à la fois solidaires et harmonieux avec la nature, sous-tendus par l’exigence citoyenne de chacune et chacun d’être associés aux décisions.

3. Notre conception du dépassement du capitalisme a changé. Elle emprunte, désormais une voie citoyenne démocratique prenant à revers une vision étatiste que 1’histoire a condamnée, dessinant une société dépassant la simple démocratie représentative au profit d’une démocratie participative et délibérative.

Une politique culturelle dans cette perspective n’est pas l’affaire seulement des artistes et des acteurs culturels, elle doit s’adresser à toute la société et mobiliser l’ensemble des citoyens. Elle a vocation à faire de chacune et chacun d’entre nous l’acteur de son propre destin comme de l’avenir de toutes et tous. C’est en ce sens que nous pouvons affirmer qu’une politique culturelle conditionne et donne le sens de l’action publique. Pour cela elle doit porter trois exigences fortes intimement liées :

1. Garantir la liberté totale d’opinion et de création pour les artistes, les acteurs culturels, dont le travail doit être protégé contre toute instrumentalisation politique ou religieuse et tout asservissement à une économie de la culture marchandisée. La création et l’innovation doivent plus que jamais être au cœur de toutes les politiques publiques de la culture.

2. Donner un nouveau souffle à l’imaginaire en portant l’ambition d’un « partage du sensible » pour reprendre la formule de Jacques Rancière. Cela induit un soutien massif à toutes les formes d’appropriation populaire de l’art, du patrimoine et des créations, à l’éducation et l’expression artistiques à l’école et dans la ville, à la présence de l’art dans l’univers du travail, comme un outil citoyen de maîtrise du réel, d’enrichissement de soi et d’embellissement du quotidien.

3. Reconnaître enfin que le « vivre ensemble » suppose la reconnaissance de l’autre, dans la diversité de son histoire, de sa culture et de sa langue. La défense et la promotion de la langue française, la construction d’une culture commune, ne peuvent se faire en niant les langues et les cultures présentes sur notre sol, mais au contraire en s’enrichissant de cet apport et en l’inscrivant dans une vision solidaire de la société que nous voulons bâtir ensemble.

Cette triple exigence suppose de franchir deux obstacles :

1. Dépasser cette conception de la démocratisation fondée sur la théorie de l’« accès à la culture » et promouvoir une authentique démocratie culturelle qui, tout en réaffirmant sans concession le rôle essentiel du travail artistique et de ses acteurs, pose en d’autres termes le rapport social à l’art et à la culture. La théorie de l’accès à la culture a l’inconvénient majeur de définir d’un côté la Création et la Culture (avec des majuscules…) et de l’autre des « masses populaires » pris comme une entité homogène. L’ambition serait de les faire « accéder » à une culture à laquelle elles seraient étrangères, à la création de laquelle elles n’auraient été associées et dont elles ne se sentiraient porteuses. Les classes populaires ne sont pas dépossédées de culture, elles sont privées de parole et reléguées dans des lieux qui ne leur permettent pas l’exercice de leur droit à l’expression et à l’appropriation de l’art, du patrimoine comme de la création.

2. En tirer les conséquences sur le plan institutionnel. Pour cela, il est impératif de revenir sur la rupture qui s’est opérée entre la création, l’éducation artistique et l’éducation populaire, entre un Ministère de la culture qui s’occupe de la création et des artistes, un Ministère de l’Éducation Nationale qui s’occupe de l’école, de l’université et de la recherche, un Ministère de la Jeunesse qui est censé s’occuper de la vie associative et de l’éducation populaire. Il faudrait y ajouter aujourd’hui le service public de l’audiovisuel, l’Internet et l’espace numérique et informationnel. C’est donc reconsidérer la relation, au sein de l’appareil d’état, entre la « création », l’« éducation » et la « diffusion ». C’est aussi définir ce que pourront être demain les contours et les missions spécifiques et transversales d’un Ministère de la culture refondé, sur la base de cette ambition politique renouvelée qui exigera bien évidemment des moyens supplémentaires.

Une gauche digne de ce nom ne peut plus seulement se fixer aujourd’hui comme objectif « d’apporter » la culture au peuple. Elle doit avoir pour ambition de permettre à chacune et à chacun, quelle que soit son origine sociale et son appartenance territoriale, de s’approprier les ressources culturelles nécessaires à son émancipation, à la gestion de la société, du local au global. C’est à ce prix que l’on peut parler de révolution citoyenne. C’est à cette condition qu’un peuple fait sa propre histoire.

Alain HAYOT est délégué National à la culture du PCF

Tribune publiée dans l’Humanité du 29 novembre 2011. Accéder à l’intégralité du texte

Parmi les nombreux textes sur la culture publiés sur La faute à Diderot, lire notamment, le texte récent de Bernard Lubat "En quel honneur, cette légion ?"


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