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Un peuple au combat. La Russie en guerre d’Alexander Werth réédité
Par Bernard Frederick

Rentrant du Cotentin, où ils avaient passé une partie de l’été, des amis moscovites nous confiaient leur désappointement, leur tristesse pour ne pas dire leur colère : ils avaient visité les musées sur les plages du débarquement et s’était aperçu du peu de cas qu’on y faisait de la guerre à l’Est. « En juin 1944, nous disaient-ils, cela faisait trois ans que les Soviétiques se battaient seuls contre les Allemands. C’est l’armée rouge qui a libéré non seulement la patrie mais toute l’Europe de l’Est. C’est elle qui est entrée à Berlin et à Vienne. Ce sont nos soldats qui ont fait la terrible découverte des camps, Maïdanek, Auschwitz… ».

En cette année de commémoration de l’attaque allemande contre l’URSS (21 juin) et de la tragédie qui s’en suivit les mois suivant jusqu’à la bataille de Moscou en octobre-décembre, les propos de ce couple de jeunes russes me rappelèrent ceux d’Alexander Werth dans l’introduction de son magistral La Russie en guerre, publié à Londres en 1964 et dont la traduction français vient de faire l’objet d’une nouvelle publication chez Tallandier. « L’histoire, écrivait-il, offre peu d’exemples de l’authentique patriotisme et de l’esprit de sacrifice dont fit preuve le peuple russe pendant ces quatre années ; quant au siège de Leningrad, il est unique dans l’histoire ».

Alexander Werth, né le 4 février 1901 à Saint-Pétersbourg - mort le 5 mars 1969 à Paris- avait immigré de Russie avec sa famille en 1917 pour s’installer en Grande Bretagne. Journaliste, il fut durant toute la seconde guerre mondiale correspondant de la BBC et du Sunday Times en Union soviétique. Il couvrit toutes les opérations « que ce soit lors des terribles moments de 1941-1942 ou pendant les deux années et demie de coûteuses victoires ». Il en tira une conclusion : « Il m’est toujours apparu qu’il s’agissait d’une Guerre du Peuple, faite par le peuple qui lutta pour sa vie contre un ennemi terriblement plus fort, puis commua son amour fondamental de la paix en une farouche détermination de montrer quelle supériorité militaire il possédait à présent : c’était sa guerre, et cette pensée n’était pas moins forte chez les civiles que chez les combattants ».

Ces quelques lignes peuvent tout aussi bien résumer les deux forts tomes de La Russie en guerre (près de 700 pages chacun). Au plus près des hommes, soldats, officiers, civiles, responsables politiques, Alexander Werth mêle habilement récits, souvenirs personnels, témoignages et extraits de discours officiels pour nous faire vivre l’épreuve et l’héroïsme dont il fait si bien le centre de cette épopée que fut, selon la définition soviétique et contemporaine, la Grande Guerre Patriotique, en russe Viélika Otiétchestvennaïa Voïna (Великая Отечественная Война). Werth nous conduit par la plume de la résistance impensable de la forteresse de Brest –juin-juillet 1941- , sur la frontière à un Berlin en ruine en passant par Leningrad, où il est le premier journaliste occidental à séjourner en plein siège, Moscou où en novembre 1941 les Panzer d’Hitler sont stoppés à moins de vingt kilomètres de la Place rouge, Stalingrad, Kiev, puis la Pologne où il découvre en même temps que l’armée Rouge le camp d’extermination de Maïdanek, dont il dépeint l’horreur dans une correspondance que la BBC refusera de diffuser estimant que cela ressortait de « la propagande soviétique ».

Si La Russie en guerre est l’œuvre d’un témoin, c’est également le fruit de deux décennies de recherche. Car Alexander Werth ne s’arrête pas à ce qu’il a vu et entendu. Il fouille les archives à sa disposition, s’appuie de manière critique sur différents travaux, particulièrement ceux des historiens soviétiques qui publient en 1960 L’Histoire de la Grande Guerre Patriotique de l’Union soviétique [1], traduit un peu plus tard en français et publiée à Paris. Cet ouvrage collectif, dirigé par un proche de Khrouchtchev, certes basé sur les archives de « sources très sérieuses » comme le note Werth, reste marqué par l’esprit de révision historique qui anime alors les historiens dans l’URSS d’après le XXème Congrès. Le journaliste britannique en prend la mesure et s’intéresse dès qu’il le faut à d’autres sources y compris littéraires comme le roman de Konstantin Simonov, Les vivants et les morts, publié à Moscou en 1958, quand il s’agit de restituer la vérité sur l’effet « bouleversant » que fit le discours de Staline du 3 juillet 1941 sur les peuples soviétiques.

On a pu écrire que La Russie en guerre représentait une histoire « totale » du conflit mondial à l’Est. On dispose, aujourd’hui, de davantage de documents notamment avec l’ouverture des Archives, principalement en Russie. D’autres éclairages ont u être donnés par exemple sur les conditions dans lesquelles Staline est amené à conclure un pacte de non-agression avec Hitler ou encore sur les premiers moments de la guerre à l’été 1941. Il n’en demeure pas moins que l’œuvre d’Alexander Werth demeure et demeurera incontournable par sa manière d’englober les aspects humains, psychologiques et contradictoires de la plus grande tragédie du XXème siècle.

Alexander Werth. La Russie en guerre (2 volumes). Préface de Nicolas Werth. Editions Tallandier. Paris 2010

A lire également sur le site, de Bernard Frederick :
Le pacte germano-soviétique, une entente de circonstance
Opération Barbarossa : le blitzkrieg de Russie n’aura pas lieu

Notes :

[1] Publiée en 5 volumes à Paris en 1967 sous le titre : L’URSS dans la seconde guerre mondiale (Témoignages-Edition- Diffusion)


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