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Zola, c’était autre chose !
Par Paul Désalmand

Je me souviens de ce gandin dégoisant sur Zola à propos de son attitude durant la Commune. Je l’ai vaguement rembarré, mais j’aurais dû lui dire : « Zola, c’était tout de même un autre bonhomme que vous ! Qu’est-ce que vous avez fait de votre vie en matière de lutte politique sinon participer à quelques manifestations et signer quelques pétitions ? Il y risqua sa carrière et y perdit sans doute la vie. Alors cessez, le cul bien carré dans votre fauteuil, un siècle après, de jouer les procureurs. » Je ne voudrais pas jouer les procureurs à mon tour, mais quand on veut porter un jugement sur un écrivain, il faut commencer par s’informer. Rappelons d’abord ce que fut la Commune de Paris (18 mars-29 mai 1871) et la « Semaine sanglante ». La bourgeoisie qui avait déjà mitraillé le peuple en 1830, 1832, 1848 le fait, cette fois, avec une violence inouïe. Entre 25 et 30 000 morts, 4 500 déportés, les rares prisonniers qui n’ont pas été fusillés sur place transportés dans des wagons à bestiaux, des condamnations à mort suivies d’exécution immédiate encore plus d’un an après. Le carnage est tel qu’il faut fabriquer des fours crématoires pour se débarrasser des cadavres un peu trop nauséabonds. En comparaison, des dictateurs de ces dernières décennies, comme en Égypte ou en Tunisie, et même en Lybie, font figure d’amateurs. Thiers, aujourd’hui, serait certainement condamné pour crimes contre l’humanité. Ainsi que l’écrit Henri Mitterand : « La bourgeoise française, les “ honnêtes gens”, dans l’institution républicaine aussi bien que dans l’institution impériale, sont sans pitié lorsque la terre sociale tremble sous leurs pieds. » Certains demandent que l’on fasse revenir les Prussiens dans Paris pour y rétablir l’ordre. Leurs descendants, quelques décennies plus tard, diront : « Plutôt Hitler que le Front populaire ! »

Que fait Zola devant ce carnage ? Nombre d’écrivains ne sont pas tendres pour ces bandits et pensent que la reprise en main est une bonne chose (Edmond de Goncourt, Maxime du Camp, Flaubert, Georges Sand, Gautier, Daudet et d’autres). Il est tout simplement malhonnête d’ajouter Zola à cette liste.

Avant même le début des hostilités, il avait prévenu Thiers : « Si vous voulez réduire Paris par la force, vous pataugerez dans le sang jusqu’aux genoux. » Et c’est exactement ce qui va se passer. Henri Mitterand le dit bien là encore : « Tout son mépris va aux excités de l’Assemblée versaillaise. Toute sa pitié, et peut-être son admiration secrète, à ce qu’un député de droite appelle “la populace parisienne”. »

Ne pouvant plus écrire pour les journaux parisiens, Zola fait des piges pour Le Sémaphore de Marseille. Ses articles, transmis, on ne sait comment, permettent de savoir ce qu’il ressent (28 avril 1871) : « Les listes des morts et des blessés que publient les journaux de Versailles sont navrantes à lire. Ce sont presque tous des ouvriers, ils sont mariés, ils ont quatre ou cinq enfants. »

Il n’est pas à Paris au cours de la Semaine sanglante qui met fin à l’insurrection parce qu’on l’avait averti qu’il risquait d’être pris comme otage. Mais, y revenant à peine les combats terminés, il rend compte ainsi de ce qu’il voit dans Le Sémaphore de Marseille du 31 mai :
J’ai réussi à faire une promenade dans Paris. C’est atroce. Je veux seulement vous parler des tas de cadavres qu’on a empilés sous les ponts. Non, jamais je n’oublierai l’affreux serrement de cœur que j’ai éprouvé en face de cet amas de chair humaine sanglant, jeté au hasard sur les chemins de halage. Leurs têtes et leurs membres sont mêlés dans d’horribles dislocations. Du tas émergent des faces convulsées […] Ô le lugubre charnier !

Pour en terminer avec l’histoire de la Commune, Zola est l’un des premiers à réclamer l’amnistie. La fonction du journaliste était très inconfortable dans un tel contexte. Zola, arrêté un jour par les Communards et le lendemain par les Versaillais se dit heureux qu’il n’y ait pas un troisième gouvernement, ce qui lui aurait certainement valu une troisième arrestation. En dépit de toutes ces difficultés, il fait son métier de journaliste avec la plus grande conscience professionnelle et la plus grande dignité.

À peine trente ans plus tard, dans l’affaire Dreyfus, il va être tout simplement admirable. Difficile d’imaginer la violence de l’antisémitisme à l’époque. Sait-on que parmi ces bourgeois soucieux de protéger leurs lingots, il en fut qui proposèrent de déporter les Juifs au cœur du Massif Central afin de les rendre moins nuisibles ? Dans Le Figaro du 16 mai 1896, Zola réagit par un article intitulé « Pour les Juifs ». En ce qui concerne l’affaire Dreyfus, il mettra longtemps avant de se décider à entrer dans le jeu (si l’on peut dire). Mais quand il le fait avec le fameux « J’accuse », paru dans L’Aurore du 28 décembre 1898, c’est un véritable coup de tonnerre. Plus de 300 000 exemplaires sont vendus. Pour beaucoup, il devient l’homme à abattre. Son avocat est atteint par un coup de pistolet. Lui-même reçoit des centaines de lettres le menaçant de mort, dans le genre « On te sortira les boyaux du ventre, sois-en sûr ! » Il les range soigneusement dans son coffre. Les procès sont interminables, mais Zola tient bon, et le 22 mars il déclare devant le jury :
Dreyfus est innocent, je le jure. J’y engage ma vie, j’y engage mon honneur. Et par mes quarante années de travail, par l’autorité que ce labeur a pu me donner, je jure que Dreyfus est innocent. Par tout ce que j’ai conquis, par le nom que je me suis fait, par mes œuvres qui ont aidé à l’expansion des lettres françaises, je jure que Dreyfus est innocent. Que tout cela croule, que mes œuvres périssent, si Dreyfus n’est pas innocent ! Il est innocent.

Avec d’autres, au terme de plusieurs années de luttes, il réussit à faire triompher la justice.

Alors, petit i… de m…, mirmidon des lettres, g… de…, s… b…, lamentable z…, sinistre b…, c… de mes d…, i… p… (le lecteur comprend que je veuille éviter un procès à mon éditeur), inclinez-vous devant cet immense talent, cet immense courage, cet immense bonhomme. La dernière phrase de l’oraison funèbre prononcée par Anatole France, au cimetière de Montmartre, le 5 octobre 1902, dit tout : « Il fut un moment de la conscience humaine. »

NOTES
Ma documentation provient essentiellement des tomes I et III de la monumentale biographie due à Henri Mitterand parue chez Fayard en 2002.
• (La bourgeoisie … sans pitié), tome I, p. 812.
• (Si vous voulez réduire Paris…), tome I, p. 811.
• (Tout son mépris…) , tome I, p. 804.
Sur la thèse de Zola assassiné le livre convaincant de Jean Bedel, Zola assassiné, Flammarion, 2002 ; sur « les dictateurs des dernières décennies » , Sadam Hussein pour l’Irak et Bachar el-Assad en Syrie s’en rapprochent plus sans que l’on puisse constater une telle concentration de violence s’étendant sur quelques jours en direction des populations civiles.


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