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« Visages écrasés » ou l’art du roman pour décrire le réel
Jacques Barbarin conseille ce livre de Marie Ledun

JPEG France Télécom. Une entreprise de télécommunications rebaptisée « Orange » en 2013. Cette entreprise est au cœur d’une affaire judiciaire, nous le savons tous. Petit rappel. Les faits, sur la période 2006-2011, atteignent leur paroxysme en 2009 dans une période surnommée la « crise des suicides » — 35 suicides en 2008 et 2009 selon les syndicats et la direction — et avec pour fond le plan NExT, un plan de redressement de l’entreprise qui vise entre autres à réduire avec comme objectif le départ en trois ans de 22 000 salariés sur 120 000, dans un contexte d’ouverture à la concurrence. En quelque sorte, un plan social « à la hussarde ». Quoique je me demande – c’est mon opinion et je la partage – si chaque « plan social » -social, vraiment ?- n’est pas « à la hussarde ». Demandez à ceux de La Souterraine, de Conforama… Dans le cas qui nous occupe, la subtilité du plan était que les « dégraissables » partent poussés à la démission… ou de manière définitive. Il s’agit du premier procès d’une entreprise du CAC 40 pour harcèlement moral. Le principal prévenu est Didier Lombard, PDG de l’époque. L’affaire est « devenue un symbole de la souffrance au travail ». Trente-neuf cas individuels (19 suicides, 12 tentatives de suicide, 8 dépressions ou un arrêt de travail) sont discutés lors du procès en 2019.

Après six heures de réquisitoire, vendredi 5 juillet, le parquet a requis un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende pour Didier Lombard, Louis-Pierre Wenès et Olivier Barberot, ainsi que 75 000 euros d’amende pour France Télécom. Le jugement sera rendu le 20 décembre.

Mais ce n’est pas là l’objet de cet article. Quoique. Au festival du polar dans la commune de Drap (Alpes Maritimes), « Polar à Drap », et récemment réédité dans la collection « Points », je « tombais » sur un livre qui m’a complètement fasciné autant par son écriture que par sa problématique. Il est doublement contemporain, et par le sujet qu’il traite, et parce qu’il éclaire, à sa manière, cette triste actualité judiciaire : Les visages écrasés de Martin Ledun. C’est un terrible livre que ce livre-là. On peut le classer dans la catégorie « roman noir » mais il va beaucoup plus loin.

Né en 1975, Marin Ledun est un romancier français et un ingénieur de recherches en sciences humaines et sociales. Docteur en communication politique, il a été un spécialiste des questions liées au vote électronique. Il a publié un essai sur la démocratie assistée par ordinateur en 2005, et ses recherches actuelles portent sur l’émergence de nouvelles pathologies liées à l’organisation du travail. Il publie une quinzaine de romans, abordant différents sujets en prise avec l’actualité et qui lui valent plusieurs récompenses dont, pour Les visages écrasés, le Trophée 813 du roman français 2011, le Grand Prix du roman noir 2012 du Festival International du film policier de Beaune, le Prix des lecteurs du Festival de Polar de Villeneuve-lès-Avignon 2012.

Un 26 avril, sur le parking de son entreprise, un cadre de France Télécom se donne la mort en s’immolant par le feu. Avant ce geste sacrificiel, Rémy L., âgé de 57 ans et père de quatre enfants, avait adressé en 2009 (année même où Marin Ledun situe son roman) un long courrier à son employeur. Il y dénonçait la "lâcheté, (l’) indigence, (le) manque de responsabilité managériale", mais y exprimait aussi ses "craintes" face à un "mal-être (qui) pourrait s traduire par des violences vers les autres". Sa missive - restée lettre morte - s’achevait par cette interrogation : "C’est triste, à qui profite le crime ?"

Cette interrogation résonne dans le roman d’une bien étrange manière. Le cadre choisi - une plate-forme d’appels d’un groupe de télécommunications - ressemble à s’y méprendre à celle de France Télécom-Orange : ingénieur, Marin Ledun a travaillé pendant sept ans dans l’entreprise avant de démissionner en 2007, au plus fort du plan de restructuration. La narration, quant à elle, est portée par la voix d’une femme emplie de colère et d’une compassion meurtrière. Médecin du travail, elle est devenue le réceptacle (ou comme elle le dit elle-même "la fosse à purin") des douleurs engendrées par les violences, symboliques ou réelles, que subissent (voire infligent) des salariés humiliés. Impuissante à endiguer ce flot qui se déverse jour après jour dans son cabinet, la narratrice, un soir, passe, à l’acte. Face à un salarié qu’elle a déjà sauvé d’une tentative de suicide, elle décide d’en finir... à sa place. "En le tuant avant qu’il ne le fasse, je le réhabilite en tant qu’homme. (...) En mettant fin à ses jours d’une façon aussi violente, je rends visible aux yeux des hommes le processus. Je hurle en même temps sa souffrance, sa vie d’homme et le système qui y a mis fin. En revêtant les habits du bourreau, moi le médecin, (...) je l’institue en victime. Je le ressuscite." Ce roman « noir » commence donc par la fin : on assiste au crime, donc tout est dit. Mais c’est là que tout commence… Le véritable protagoniste de cette œuvre, c’est cette plateforme de télécommunications qui, tel un véritable Moloch des temps modernes, broie vie et consciences. Nous pouvons y lire une métaphore du mode de vie à laquelle nous condamne notre société. Encore une fois, la littérature parle mieux de la société que n’importe quel essai de sociologie. Les visages écrasés nous embarquent en même temps –comme dirait l’autre – dans une enquête policière et dans une enquête de société. Je n’ai jamais été autant mal à l’aise face à un roman, mais c’est un mal à l’aise qui fait du bien.

« Tout n’est pas rose actuellement, il faut être lucide, mais si tout le monde baisse les bras, si on n’avance pas ensemble avec une volonté de changement et la volonté d’y croire, alors tout cela, écrire, se lever le matin, ne sert à rien. » Marin Ledun.

Ce roman est particulièrement efficace et il peut parler à chacun d’entre nous, puisqu’il traite là du monde du travail. Il est particulièrement réaliste et montre le côté impitoyable du système prêt à broyer les êtres humains, s’ils ne sont pas assez rentables. Il pointe aussi du doigt le conditionnement humain, par ce système, au point de refuser de céder, toujours tenir bon peu importe le prix à payer jusqu’à la chute finale et la perte de notre identité, des proches…

L’écriture de ce roman, son architecture, sont particulièrement efficaces. Le livre se construit à partir d’une quarantaine de fragment : lettres reçues par le médecin du travail de la part de ses collègues et réponses, récits écrits à la première personne de la part de ce médecin, récits de l’enquête policière, le ton est rapide, nerveux. Il n’est pas sans évoquer par le système narratif -toutes choses égales par ailleurs - Dossier 51, de Gilles Perrault. L’originalité de ce roman est de se présenter comme un dossier rassemblant des notes, mémos, comptes rendus de filature ou d’écoute et divers documents, jouant sur les variations de mise en page et de typographie. Au demeurant les deux romans ont été adaptés au cinéma, Dossier 51 en 1978, par Michel Deville et Les visages écrasés en 2018, sous le titre de Carole Mattieu (le nom du médecin du travail).

A mon sens, cet ouvrage, réédité dans la collection « Points », me semble indispensable à posséder, il en dit long sur notre société, il est en plein dans la thématique du « roman noir » : rendre compte de la réalité sociétale du pays, être inscrit dans une réalité sociale précise, porteur d’un discours critique, voire contestataire. Je vous conseille d’en acheter deux exemplaires : l’un pour vous, l’autre, offrez le à votre DRH…

Au fait, pourquoi ce titre ? Il fait référence à une phrase de Saint Exupéry dans Vol de nuit : « Que vaut un pont face à un visage écrasé ? »

Carole Matthieu. Les Visages écrasés. 2016 Editions Points 7€80


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