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Vies bousillées
Retour sur Avignon. Par Caroline Boudet-Lefort

Dans le « off » d’Avignon, tous les lieux sont envahis de milliers d’affiches suspendues à des fils telles d’immenses guirlandes pour solliciter et attirer les spectateurs, tandis que les comédiens « tractent » ou improvisent dans la rue pour les allécher. Aussi, parmi les 1161 spectacles proposés dans 117 lieux éparpillés en ce mois de juillet 2012 dans la ville-théâtre, le choix passe-t-il par le « bouche-à-oreille » ou les disponibilités horaires. Selon quel hasard inconscient, notre sélection de spectacles s’est-elle portée sur des histoires de vies bousillées ? Bien sûr, nombre de vies sont bousillées : dès l’enfance par les parents, ou bousillées par soi-même, ou encore par la société, ou simplement par des circonstances malencontreuses. En fait, peut-être toutes nos vies sont-elles bousillées !

André [1], c’est Agassi, numéro 1 mondial de tennis il y a quelques années. Sa vie, pourtant faite de victoires sportives, a été bousillée, d’abord par son père, puis par des figures paternelles successives. Touchée par l’histoire du « Kid de Las Vegas », la comédienne Marie Rémond a adapté la biographie du champion (Open- Plon, 2009), mis au tennis dès l’âge de 6 ans et professionnel à 16. A l’âge de 36 ans, il écrit : « Je joue au tennis et je déteste le tennis. Je lui voue une haine obscure et secrète depuis toujours ». Agassi, c’est quoi ? C’est un coup droit, un retour, une hargne... Il n’avait pourtant pas envie d’être André Agassi à qui l’on dit « Attaque la balle ! » Il somatise avec un dos cadenassé par une vertèbre mal alignée et des muscles pris de spasmes : il en a plein le dos ! Cette histoire d’un enfant mal-aimé qui refuse la passivité, soumis à plus forts que lui, est tristement banale. Qui ne connaît un violoniste détestant le violon, mais en joue cependant pour répondre au désir d’une mère exigeante ? Avec le souci de bien faire, Agassi est devenu un champion. Il ne savait pas combien il est difficile de dire non, d’affronter la demande de l’autre, de la refuser. Son père, ancien champion de boxe, Arménien émigré aux Etats-Unis, décide de modeler son fils doué pour le tennis et d’en faire un héros du rêve américain. Avec des cheveux hissés à l’Iroquois, Marie Rémond joue elle-même avec humour cet émouvant André. Elle a choisi deux complices d’études au TNS, Clément Bresson et Sébastien Pouderoux, pour interpréter tous ses comparses : père, frère, manager, et même épouse... : situations comiques par l’échange de sexe des comédiens aux personnages. Agassi s’est marié à Steffi Graf, championne poussée par un père ambitieux, une femme qui a pu comprendre sa quête d’identité et ses difficultés à affirmer son désir.

Il n’y a pas besoin des parents pour bousiller sa vie, on peut le faire soi-même comme le prouve Fréhel, gouailleuse chanteuse réaliste de l’entre-deux-guerres. Dans Riviera, c’est Myriam Boyer qui donne corps à Fréhel, vieillie prématurément par les excès, empâtée, bousillée par l’alcool et la drogue. Elle termine sa vie misérablement dans un petit meublé de Montmartre, se nourrissant des souvenirs de ses succès et de ses amours éphémères avec Maurice Chevalier. Ses fantasmes s’incarnent sur scène : le chanteur au canotier de travers viendrait la chercher pour l’amener sur la Riviera, tandis qu’elle transmet à une jeune admiratrice des conseils d’authenticité d’un répertoire populaire. Titubant une bouteille à la main, elle lui parle debout, visage renversé, yeux hagards, défaite de griserie. Elle fume, boit, marche à pas ralentis, saccageant une vie qui l’avait pourtant portée au pinacle de la gloire. Résignée, victime de ses illusions, elle s’abandonne à l’idée qu’elle se fait de la vie, rêvant encore de cet amour impossible, qui, tel un prince Charmant, la sortirait de son trou de misère. Entre réalisme et onirisme, Gérard Gelas a mis en scène cette femme qui, contre tous les avis, s’est acharnée à bousiller elle-même sa vie.

D’autres vivent aussi dans la misère, mais parce qu’on leur a coupé les ailes, sans aucune chance de vie de lumière. Ils sont devenus Invisibles. Un jeune homme entre en scène tel un intrus plus ou moins accepté par des vieux qui tapent le carton. Il porte un coffret rempli de secrets, confié à sa mort par sa mère pour un homme mystérieux que les joueurs – ces invisibles – s’attachent à tenir à l’écart. La quête de son père mène le jeune homme à découvrir ce foyer d’immigrés installés dans une vie effacée d’un coin de France où ils ont pris leurs habitudes. Les Chibanis (cheveux blancs en arabe) sont les victimes des « trente glorieuses » : un abandon lointain et une vieille trahison les ont plongés dans un monde sans horizon et la tristesse d’exister. Ils ont fermé leur mémoire, enseveli les souvenirs, tenté d’oublier. Evitant les clichés, cette œuvre poignante de Nasser Djemaï rend hommage à ces hommes humiliés, maltraités, abandonnés, devenus invisibles ici et ailleurs. Ils n’ont de place ni en France ni dans leur pays d’origine d’où ils ont fui une misère pour en trouver une autre : les bidonvilles, le racisme. Fils des amours malheureuses de la France et de l’Algérie, ils ne retourneront « au bled » que pour y être enterrés. Avec une grande porosité entre réalité et fiction, ils remontent le cours de leur vie où ils ont dû baisser la tête pour survivre. L’émotion affleure souvent, déborde parfois, face à leur misère morale, à leur solitude, à leur folle capacité de cesser de désirer, à consentir à l’ennui, à l’amoindrissement. De leur origine sociale, la fraternité naît et survit entre eux dans une complicité où ils s’agacent mutuellement. Tous les acteurs d’une profonde subtilité nous saisissent aux tripes, et notre rire devient grinçant face à ces vies bousillées.

Une autre vie bousillée par l’absurdité de l’Administration est celle de Darina Al-Joundi qui raconte, avec une voix gonflée de larmes et de rage, ses péripéties infernales pour obtenir la nationalité française. Après Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, la comédienne libanaise continue dans Ma Marseillaise à créer un spectacle à partir de sa propre expérience. Elle anime son visage obstiné, prend son élan et déambule d’un bout à l’autre de l’espace scénique tout en énonçant des faits et des sentiments sur les malaises de la société actuelle et sur une réalité à l’épreuve déchirante de l’existence. Elle ne pleure pas, mais se révolte avec cynisme, déroulant sans répit son monologue qu’Alain Timar a très sobrement mis en scène. La relation reste entière, tendue comme un fil entre la comédienne et le public qui ressent son épuisement et son amertume d’être rejetée. Avec un jeu franc, souvent tout d’une pièce sur le plan dynamique, elle laisse éclater sa vitalité à travers sa revendication en chantant sa Marseillaise exigée pour devenir française. Rayonnante mais désenchantée, elle observe les gens et la société et en dénonce les travers voulant s’inscrire dans le pays qu’elle suppose le plus laïque au monde, elle se voit pourtant refuser sa naturalisation pour le motif d’« insertion professionnelle incomplète ». Prête à continuer à se battre, elle se souvient de toutes les femmes qui l’ont aidée, leur courage, leur fierté d’être femme, même avec des vies bousillées.

Courageuse et fière, cette Médée d’aujourd’hui l’est aussi dans l’univers barbare et machiste d’un camp de réfugiés où elle incarne une forme de subversion. Dans Passion Médée de Sarkis Tcheumlekdjian, deux femmes sont sur scène prêtes à accomplir l’ultime sacrifice pour réparer la faute de l’une « d’avoir collaboré avec l’ennemi », une punition exemplaire devenue rite pour purifier les femmes fautives. Ce conte moderne, capable de déjouer l’extrémisme politique, aborde le mythe de Médée en donnant la parole à un peuple imaginaire de femmes qui soutiendrait Médée : rien n’est plus infâmant que de pousser hors de ses frontières une exilée. « L’exil est une longue insomnie et l’insomnie conduit à l’oubli ». Jason sait que la mort de sa nouvelle femme et de son père ne suffira pas à assouvir la vengeance de Médée qui accomplira elle-même le geste de tuer ses propres enfants. Immobilisée le temps d’un sanglot, avant les cris, les vociférations, les refus de la résignation, elle hurle son désespoir, se retient de respirer dans l’attente du meurtre, sans le droit à l’indécision ni au chagrin. A la fin, prête à aller au pire, Médée nue, démunie, bousillée, se croit maintenant tenue à l’impossible. Soudain, au fond de l’enfouissement, elle crie, d’abord un lointain marmonnement, puis un cri de refus, une explosion de rage et de détresse, elle émerge enfin. Ce spectacle n’est pas une adaptation, mais une réinvention permanente du mythe, avec une écriture autre sous forme de monologues juxtaposés ou croisés. Un éclairage tirant vers le fantastique et une musique répétitive et lancinante, donnent une atmosphère de magie, voire de sorcellerie, qui fit le succès de Macombo et de Erendira, les précédents spectacles de Sarkis Tcheumlekdjian.

Malicieusement écrit par Alain Riou et Stéphane Boulan, Hitch présente la fameuse rencontre, en 1962, de deux cinéastes de renom Alfred Hitchcock et François Truffaut. Trop de réussite pour que leur vie soit bousillée. Quoique... Chacun sait que Truffaut, enfant, n’avait pas de place dans sa famille : mère peu aimante et père à l’identité incertaine (doute ? roman familial freudien ?) Quant à Hitchcock, il épousa une femme dominatrice et castratrice : l’osmose professionnelle qui cimentait leur union n’annulait pas leur ressentiment mutuel. Elle est le troisième personnage de la pièce, cette Alma qui se montre très acerbe et impose à son mari de choisir comme comédiennes des blondes réfrigérantes. Le rideau se lève sur le cadavre du maître du suspense, provoquant des « sueurs froides » chez le jeune réalisateur français venu l’interviewer. « Je suis mort et c’est vous qui m’avez tué ! » Entre dialogues, confidences et joutes verbales, les réalisateurs se révéleront l’un à l’autre, s’obstinant à substituer des images à la réalité. Car ils parlent cinéma « Les films ne sont pas inférieurs aux livres. Ce sont des œuvres au même titre. » Le pilier de la Nouvelle Vague et Alma sont magistralement interprétés (Mathieu Bisson et Patty Hannock), mais le pompon revient à Joe Sheridan, pervers à souhait en un savoureux Hitchcock, avec sa moue lippue, son ventre en avant et son accent britannique à couper au couteau ! Rires assurés !

Le rire et l’humour ne sont pas écartés de ces vies bousillées. La distanciation théâtrale aide à s’accommoder des embrouilles de l’existence.

Notes :

[1] Tous ces spectacles seront repris à Paris et en tournées, ainsi André au Théâtre du Rond-Point en septembre...


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