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Vacances : bonheur privé contre malheur public
Interview de Jean Viard

Pourquoi est-il si important de débrancher en temps de crise ?

Pour rêver, s’évader, oublier la réalité... Cette crise est si complexe, si envahissante que nous nous sentons démunis et sans moyen d’action. En décidant de se changer les idées, on reprend le pouvoir sur sa vie. Il faut se détendre pour protéger son couple, sa famille et ses proches amis. C’est un plaisir tribal face à la démesure du monde.

En même temps, les Français surveillent leur portefeuille. Ils boudent les restaurants et les voyages sous les tropiques...

C’est le paradoxe ! Nous hésitons entre deux attitudes contradictoires : économiser en prévision des lendemains difficiles ou prendre le large avec sa famille. Le choix se fait souvent au dernier moment.

Justement, quelles sont les destinations privilégiées pour Pâques et les ponts de mai ?

Il n’y a plus de honte à rester en France alors que c’était ringard dans les années 1970. Au contraire, avec la crise le sentiment de fierté nationale renaît. La première destination reste les monuments de Paris et Eurodisney. Ensuite, il y a les régions de villégiature bien connues comme le soleil du Sud, la nature de l’Ouest et la montagne.

Rien de très nouveau finalement. Ces choix restent classiques...

Oui, mais il y a deux phénomènes nouveaux. Le premier est l’engouement pour les parcs d’attractions alors que c’est plutôt cher. Mais les familles ont un sentiment de sécurité car ces lieux sont clos, surveillés et sans mauvaise surprise. Autre bonne nouvelle : nous redécouvrons les villes historiques comme Marseille, Strasbourg, Toulouse, Perpignan.

Que cherchent les touristes ? Les traces de leurs ancêtres ?

C’est un tourisme urbain très culturel concentré sur des centres rénovés et piétonniers. C’est aussi un tourisme d’identité, de retour aux sources, de récit de ses origines.

En mars, 51% des Français affirment dans un sondage Ifop-France Bleu qu’ils resteront à la maison. Mais que feront-ils ? Ces dix dernières années, 4 millions de Français se sont installés dans les régions où ils désiraient passer leurs vacances. Ils vivent près de l’Atlantique, de la Méditerranée ou des massifs montagneux. Pourquoi quitteraient-ils ces lieux privilégiés ? Le film Bienvenue chez les Ch’tis montre cet amour du local, d’une vie quotidienne simple et sans médiocrité. Cela peut surprendre, mais la télévision est le premier loisir à la maison. Chaque Français passe 100 000 heures de sa vie à regarder les programmes contre 70 000 heures à travailler et 200 000 heures à dormir. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas une activité solitaire. On se retrouve en couple ou en famille devant l’écran.

Comment se dépayser chez soi ?

Cela peut être un plaisir très minime, comme offrir des fleurs à sa femme, mijoter un bon plat ou peindre une frise au-dessus des fenêtres de la cuisine. La décoration, le bricolage et la cuisine sont à la mode. L’argent n’est pas central. Ce qui compte, c’est que la maison soit plus chaleureuse et vivante. Les vacances sont réussies quand le rapport affectif est de qualité. Nous sommes dans une société où l’amour et la tendresse comptent beaucoup plus qu’on ne le dit. Société du bonheur privé contre le malheur public.

"En famille, ce qui est agréable, c’est de faire ensemble des choses différentes"

Les enfants sont les rois des vacances...

Oui, aux âges où ils le veulent bien... Les parents rattrapent le temps perdu en raison d’un emploi du temps surchargé. En famille, ce qui est agréable, c’est de faire ensemble des choses différentes. L’un bricole, un autre consulte Internet, un troisième lit. Et les hommes comprennent que c’est un plaisir et une fierté de s’occuper des tout-petits.

Et puis la moitié des Français possèdent un jardin...

Un jardin, des plantes en pots, des fleurs, un potager et un animal de compagnie... Du vivant en somme, de la nature à domicile. En France, il y a plus de chiens et de chats que d’enfants.

Est-ce que les associations font le plein d’adhérents ?

Le monde associatif est porté par les jeunes et par les retraités qui cherchent des rencontres et des responsabilités. Les associations humanitaires, sportives et culturelles ont du succès. Tout est bon pour créer du lien entre les individus. Le but n’est pas d’atteindre l’excellence, mais de se faire plaisir.

Et vous, comment débranchez-vous ?

Je vis à la campagne depuis 1968, alors je suis un peu décalé. La présence de mes six enfants me détend, mais cela arrive rarement. Alors, le samedi, je prends le chemin de la montagne et je leur téléphone quel que soit l’endroit où ils se trouvent sur la planète. C’est notre "messe".

Propos recueillis par Marie NICOT pour le Journal du Dimanche. Avril 2009.

Jean Viard est directeur de recherches CNRS au CEVIPOF, Centre de recherches politiques de Sciences Politiques


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