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Va-t-on laisser l’agence Fitch mettre la main sur le monde de la culture ?
Par Fabien Barontini, Directeur du festival Sons d’hiver.

Les agences de notation aiment la musique et le spectacle vivant...

L’agence de notation Fitch, oui… oui… Une des trois agences de notation qui, aujourd’hui, dictent aux États leur soumission aux intérêts de la finance en totale opacité, investit fortement dans le spectacle en France. Non, soyons plus précis  : l’agence Fitch est la propriété de la Fimalac (la Financière Marc de Lacharrière) dont elle assure les deux tiers de l’activité, le dernier tiers étant assuré par l’immobilier et maintenant le spectacle vivant.

« Nous (la France) recevons 60 millions de touristes chaque année… Nous avons, dans ce pays, des vacances et des RTT, donc du temps libre à occuper… Avec l’effondrement du marché du disque, le spectacle vivant est devenu central. (…) J’ai donc décidé de faire mon trou dans le divertissement », proclame Marc de Lacharrière (le Monde du 4 mai 2011).

« Des p’tits trous, des p’tits trous , je fais des gros trous… »

Cet aristocrate, membre de l’association d’entraide de la noblesse, se sent donc une âme de fossoyeur, pardon, de philanthrope. Après avoir creusé le trou de la dette des États, voilà le trou dans lequel il prétend ensevelir la musique. En prenant 40 % de la société Auguri Production et celle de Gilbert Coullier, il a mis la main sur la production de  : Vanessa Paradis, M, Diams, Juliette, Lavilliers, Céline Dion, Serge Lama, Gad Elmaleh, Laurent Gerra, Johnny Halliday, Sardou etc... Il a aussi racheté Vega, leader français de l’exploitation de salles  : 4 Zénith (Dijon, Nancy, Limoges, Strasbourg), 4 salles polyvalentes (Nice, Metz, Le Havre, Liévin), le stade de Bordeaux et les parcs d’exposition d’Épernay et de Macon. Et symbole emblématique de l’économie de casino du capitalisme financier, Fimalac vient dans le même temps d’investir dans le groupe Lucien Barrière  : 37 casinos.

Le groupe du financier français vient se positionner sur un marché français qui, depuis quelques années, attire les convoitises de l’américain Live Nation. Le géant mondial du spectacle vivant est la propriété de Clear Channel : 800 000 panneaux publicitaires dans le monde, 900 radios aux USA. Live Nation y possède 117 salles dont le célèbre Apollo Theater de Harlem et règne sur la production de Madonna, Shakira, Beyonce et bien d’autres (disques, concerts, gestion des contrats publicitaires et produits dérivés)... Présents dans plus d’une centaine de pays dans le monde, en France, ils ont, il a, racheté le Main Square festival à Arras, produisent des grands shows. Le tragique accident du concert de Madonna en juillet 2009 à Marseille eut lieu lors d’une tournée Live Nation qui achète aussi des artistes hexagonaux. Le succès du groupe de rap Sexion d’Assaut est le produit de la force de frappe Live Nation.

La culture comme outil de domination

Pour en revenir à Fimalac, force est de constater qu’il y a du savoureux dans la déclaration de Marc de Lacharrière. Elle ressemble comme une sœur jumelle au fameux «  temps de cerveau disponible pour Coca-Cola  ». Ce monsieur a décidé d’occuper notre temps libre… pour l’intérêt de son tiroir-caisse. Une nouvelle étape vient donc d’être franchie dans la marchandisation de notre conscience et notre culture. Car il ne faut pas s’y tromper, ce qui se joue ici, par ce capitalisme culturel, c’est une soumission à la domination du tout fric. Cette servitude volontaire est aujourd’hui délicatement dénommée « soft power »  : la domination douce… par l’adulation de stars « bling-bling » de la variété, du rock, du cinéma, du sport et plus encore. Donc, tout cela est éminemment politique. Cette domination, aujourd’hui tentaculaire, vient comme la conclusion inexorable d’un long processus historique de marchandisation culturelle qui a connu différentes phases au XXe siècle. Soulignons simplement, pour la France, le rôle du groupe de presse Filipacchi dans les années soixante et la destruction de la musique populaire par les yé-yé qui ont assuré l’intégration de la société française au modèle culturel et économique de « l’entertainment » libéral. Ainsi, notre vie quotidienne culturelle a été envahie de multiples outils de conditionnement comme la « play-list » radiophonique imposant un cadre limité de choix parfois payés en sous-main aux radios.

Le stade décisif sera franchi à partir des années quatre-vingt par la constitution de conglomérats médias et culturels associant dans un même groupe majors du cinéma et du disque, éditions, presses et livres, télés et radios. Ces conglomérats ont pour nom  : Time Warner, Viacom, News Corp, Bertelsmann, Disney Corporation, Sony, Vivendi Universal, Hachette-Lagardère, etc. On peut parler aujourd’hui de véritable complexe culturel-médiatico-commercial comme l’on parle de complexe militaro-industriel. Disposant d’une idéologie élaborée, ces conglomérats sont les protagonistes coordonnés d’une culture de massification marchande simplifiant à outrance les messages culturels et artistiques, demandant aux artistes de devenir des produits de consommation. D’ailleurs, aux États-Unis, le marketing culturel use d’un terme édifiant, emprunté aux éleveurs des plaines du Middle West, pour parler de l’inévitable plan « promo média » d’un événement culturel  : le « cattle drive ». La conduite du bétail. Quel respect du public !

Heureusement, l’histoire culturelle contemporaine est aussi traversée dans tous les champs artistiques d’une pratique de réelle liberté créative qui échappe à cette logique de domination. Comme le dit Bernard Lubat  : « Je fais de la musique désagréable à l’oseille. »

Article paru dans L’Humanité des débats. 24 juin 2011


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