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Une nouvelle revue littéraire : Apulée
Entretien avec Yahia Belaskri et Hubert Haddad, ses initiateurs

Yahia Belaskri, Hubert Haddad, à quel manque la revue Apulée entend-t-elle répondre ? Pourquoi une telle revue ? Quel est son projet ?

H.H. La revue Apulée ( du nom pour nous tous fédérateur d’un Berbère de langue latine, auteur au IIe siècle des Métamorphoses ou L’Âne d’or, premier roman moderne, pétri d’imaginaire critique) aspire à parler du monde d’une manière excentrée, nomade, investigatrice, avec pour premier espace d’enjeu l’Afrique et la Méditerranée. Cela dans un contexte de désagrégation et d’isolement lié à la mercantilisation généralisée du fait culturel, de la littérature et des arts (résultante indirecte de tous les dispositifs médiatiques à décerveler). On voudrait rogner les ailes aux créateurs, leur attribuer d’étroits couloirs aériens, voire des petites cages décoratives en forme d’emballage estampillé. Une revue comme Apulée décloisonne résolument les prétendus genres littéraires. Poésie, fiction, réflexion, enquête, essai prennent tout leur relief dans leur rapprochement croisé, leur interpellation réciproque, car il s’agit de prendre la mesure, ou la démesure, du tellurisme de l’actuel. La culture vive atteste d’un état de crise face aux consensus identitaires couverts par l’idéologie libérale massivement instillée dans la doxa et jusque dans les habitus. Nous ne voulons rien céder des combats pour la liberté, et la poésie n’en est pas le moindre. Il existe de fait une internationale quasi spontanée des écrivains, poètes, artistes, en lutte pour les valeurs incessibles de liberté, de nuance et de partage, que les pouvoirs d’aliénation oblitèrent et mettent en coupe. Une revue comme Apulée, avec ses centaines de contributeurs du Maghreb, d’Afrique, du Moyen-Orient et de partout ailleurs, témoigne d’un engagement transfrontalier fraternel qui célèbre l’espèce de cohérence, d’eurythmie, de convergence fondamentale des espaces symboliques universels à travers nos questionnements multiples. Nous avons plus que jamais besoin de nouveaux lieux d’échange affranchis et inventifs, animés par un humanisme libre de tout diktat afin d’accueillir et d’amplifier l’esprit nouveau qu’on a pu voir surgir lors des printemps arabes, vite étouffés par une conjuration de pouvoirs archaïques.

Zulma, l’éditeur d’Apulée, fait le choix de publier par ailleurs très peu d’écrivains anglo-saxons et se livre à un remarquable travail de connaissance des littératures du monde. Quelle est l’apport, la plus-value d’Apulée, sa spécificité au regard de la francophonie notamment ?

Y.B. : Comme vient de le spécifier Hubert Haddad, Apulée met au centre le monde dans sa dimension plurielle, dans la rencontre –non dans le choc que nous le proposent certains thuriféraires zélés-, la confrontation inventive et féconde. Bien évidemment c’est une revue faite en langue française, acceptant toutes les langues. C’est ainsi que la traduction est une donnée incontournable, de sorte que tous les idiomes peuvent y trouver place. Espace de réflexion, la revue se veut donc un espace où la littérature monde est au centre, celle qui exprime la diversité du monde, sa richesse, ses interrogations aussi. Nous le savons, il n’y a pas de pays qui se nomme francophonie, non plus des locuteurs qui parlent le francophone sinon les Français aussi le parleraient ! Reste la langue française, maternelle pour des millions de personnes, elle est donc « une nécessité » comme le dit JMG Le Clezio. Elle est aussi langue d’émancipation –le poète algérien Kateb Yacine affirmait « j’écris en français pour dire aux français que je ne suis pas français », comme elle est langue du refuge –les migrants d’Afrique de l’Ouest en Afrique de l’Ouest parce que ostracisés refusent de s’exprimer en anglais et utilisent la langue française ; Elle est enfin langue de la littérature, nombre d’écrivains qui ne sont pas français écrivent en français, depuis Samuel Beckett jusqu’à Irina Teoderescu.

C’est là que se niche l’apport de la revue : donner à entendre le monde dans ses soubresauts à travers la poésie, dans la langue française.

Dans un récent entretien à la NRF, le Président de la République disait : « Paradoxalement, ce qui me rend optimiste, c’est que l’histoire que nous vivons en Europe redevient tragique. L’Europe ne sera plus protégée comme elle l’a été depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce vieux continent …entre dans une nouvelle aventure où le tragique s’invite. Notre paysage familier est en train de changer profondément sous l’effet de phénomènes multiples, implacables, radicaux. Il y a beaucoup à réinventer. Et dans cette aventure, nous pouvons renouer avec un souffle plus profond, dont la littérature ne saurait être absente. » Qu’en pensez-vous ?

H.H. Le tragique est notre dimension d’être(s) pour la mort. La conscience nous en vient paradoxalement de l’intuition en soi d’un infini que le néant configure pour nous seuls, du scandale intime que nous éprouvons dans le conflit entre l’assurance de notre finitude et l’illusion d’une perpétuité comme émanée de la puissance des instincts et du désir et qu’une fatalité sans appel borne à chaque sursaut de conscience. Nous sommes tous en cela victimes et acteurs d’un « crime capital » originel, impossible à assimiler. Quant à la tragédie, c’est le temps au gré de ses accélérations fatales ! On sort à peu près tous des décombres de l’Histoire, en Europe plus qu’ailleurs, après les apocalypses intérieures et périphériques en épouvantable lien causal. Assurément, le sacrifice du bouc émissaire, du « tragos », soudain étendu à l’humanité entière, n’est pas l’aspiration du Président. Un entretien à la NRF suppose des références et une secondarité à caractère esthétique, référence à Nietzsche par exemple, lequel éleva l’acquiescement au tragique comme valeur suprême en renversant le nihilisme de Schopenhauer, à Camus sans doute, qui humanisa quelque peu l’intransigeance belliciste du vitalisme nietzschéen. Cette « nouvelle aventure où le tragique s’invite », c’est bien sûr celle du libéralisme décliné par transfert et assimilation d’Adam Smith. Il faudrait étudier de près la nature socio-économique de ces phénomènes (multiples, implacables, radicaux) sur le paysage familier afin de s’accorder sur la manière adéquate d’y répondre sans se mesurer pour autant au tragique comme le firent, en des circonstances évidemment dissemblables, Alexandre ou Bonaparte, cela sans même avoir à l’ériger en philosophie politique, si lointainement après Hegel et sa théorie des émergences civilisationnelles de « l’Esprit du monde », à travers l’épreuve des peuples et ses héros en proue de l’Histoire.

Il y a beaucoup à faire en effet face à ce qui advient, beaucoup à inventer. Et la littérature, la poésie en action, comme la pensée vivante, toutes portées par l’intelligence des langues, ne sauraient demeurer en retrait du grand drame humain. Le Chant profond qui monte des œuvres en phase événementielle, ne cesse de nous rafraîchir le cœur et l’esprit : « Aujourd’hui plus qu’hier, écrivait Edouard Glissant en préface au Cercle des Représailles de Kateb Yacine, nous ne pouvons ignorer notre vie ni notre art en dehors de l’effort terrible des hommes qui, de races et de cultures différentes, tentent de s’approcher, de se connaître. Aujourd’hui le cercle est fermé, nous voici tous dans le même lieu : et c’est la terre tout entière. Dès lors naît et se développe le Tragique de notre époque, qui est celui de l’Homme en face des peuples, celui du destin personnel confronté au destin collectif. » Pour que le tragique ne verse plus jamais dans la tragédie, la politique, tout comme la poésie, « doit être faite par tous. Non par un. » (dixit Lautréamont).

Entretien réalisé par Valère Staraselski


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