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« Le livre des trahisons » : une leçon d’histoire
Lucien Wasselin a lu le dernier roman de Philippe Pivion, sur l’année 1938

JPEG En 2012, je terminais ma lecture du livre de Philippe Pivion, Dès lors ce fut le feu, par cette citation d’Aragon : "Le roman est une machine inventée par l’homme pour l’appréhension du réel dans sa complexité". Aujourd’hui que je viens d’achever de lire Le livre des trahisons, sous-titré Le crépuscule des officiers prussiens, du même auteur, je pourrais commencer le présent article par la même phrase d’Aragon tant ce roman, qui se donne pour la fin d’un cycle commencé en 2011 avec Le complot de l’ordre noir, se veut une explication précise des évènements de l’année courant du 5 novembre 1937 au 28 octobre 1938 qui n’empêchera pas la seconde guerre mondiale d’avoir lieu… Douze mois et cinq cents pages où se mêlent l’Histoire et la fiction…

Si la trilogie qui regroupe ces trois romans couvre la période du 9 février 1934 au 28 octobre 1938 et a pour thème les occasions manquées d’éviter la boucherie de 1939-1945, Le livre des trahisons s’intéresse, plus particulièrement, non seulement à la tentative de coup d’état des officiers prussiens qui pensaient que Hitler allait trop loin après l’avoir soutenu mais aussi à la trahison des puissances occidentales comme la France et la Grande-Bretagne qui laissent les nazis mener à bien leurs projets criminels et renient leurs engagements.

Le livre des trahisons est un vrai roman mais pas n’importe quel roman. Le lecteur y rencontre des personnages de fiction qui ont une épaisseur psychologique (Étienne Frottier, son épouse Annabelle…) au-delà de leurs positions idéologiques. Des personnages qui ont leurs faiblesses : le goût des aventures sexuelles parfois sans lendemains mais tragiques, de l’alcool… Philippe Pivion a le sens de la description et de l’évocation des atmosphères, ce qui est le signe distinctif d’un vrai romancier. Ainsi (p 331) cette évocation du défilé militaire qui eut lieu à Versailles le 21 juillet 1938 en l’honneur des gracieux souverains de la perfide Albion (l’humour traverse ces pages, quand ce n’est pas une certaine distanciation qui permet au lecteur de prendre du recul…) : "Le roi prit place sur l’estrade, revêtu de son uniforme de Field Marshal de l’armée de terre encadré d’un côté par Lebrun de l’autre par Pétain que décidément on affichait beaucoup, suivis de Gamelin, le généralissime, le Darlan, l’amiral dont les navires fort heureusement restaient en rade et de Vuillemin en charge de l’aviation. Ils venaient tous d’être décorés par Georges VI. Ils gonflaient leur poitrail afin que leurs médailles soient bien en vue, un peu comme les femmes prenant des poses étranges lors de la soirée à l’Opéra pour faire reluire d’une multitude d’éclats les diamants qu’elles affichaient. […] La cavalerie ouvrit le défilé de 50000 militaires conduits par le général Billotte. Puis vinrent les cadets de Polytechnique, les saint-cyriens empanachés, les chasseurs alpins avec leurs bérets si longs, les troupes coloniales, enfin tous ceux qui succédaient au mythe du poilu de Verdun et d’ailleurs". Cette longue citation n’est là que pour montrer le talent de Pivion et le poids de la hiérarchie sociale au pays des droits de l’homme ! Ainsi encore : "La demeure possédait un véritable charme. Toute en briques rouges, elle contrastait avec la nature verdoyante. La canicule de la veille faisait place à une belle journée, pas trop chaude, où la nature retrouvait sa vigueur" (p 352). Ou "L’imposante bâtisse toute en briques de différents rouges et noirs changeait de ton au gré de l’orage montant. Au-delà des collines, de sombres nuages s’accumulaient en effet, parfois troués d’un rai de lumière qui leur donnait alors une teinte jaune" (p 360). Et l’agitation dérisoire des politiques et des diplomates est bien rendue, ainsi que leur hypocrisie. Mais Philippe Pivion assemble minutieusement les pièces de son puzzle qui fait du Livre des trahisons un roman particulier.

La fiction reconstitue méticuleusement faits et gestes mais sur un fonds de vérité historique. Personnages romanesques et personnages historiques se côtoient et l’humour, parfois encore, vient apporter un complément d’information sur les ressorts privés qui animent un Hitler, par exemple : "Une crise d’insomnie taraudait le Führer. Les déviations et turpitudes sexuelles lui répugnaient. Sa timidité et sa réserve à l’égard des femmes le conduisaient à ne rien supporter qui altère l’image idyllique du couple germanique : l’homme sérieux et travailleur, des qualités qui découlaient de son aryanité, l’épouse, aimante et porteuse d’enfants blonds en parfaite santé, le tout dans une espèce de paradis, orné de frondaisons alpines et de sommets enneigés en dessous desquels l’herbe grasse poussant sur de beaux espaces champêtres nourrissait des troupeaux splendides" (p 55). Tout comme pour les subalternes (envies, rancœurs, humiliations, frustrations) : la fraction de l’humanité qui dirige le monde est décrite dans ce qu’elle a de plus mesquin. Pivion fait aussi se rencontrer Étienne Frottier et l’envoyé du Komintern, Maurice Tréand qui lui apprend les projets de Hitler quant à l’Autriche et la Tchécoslovaquie : nous sommes en 1938 et il demande à Frottier de s’opposer à ces projets. Dix-huit mois avant la signature du fameux pacte germano-soviétique et même si Pivion prend quelques libertés (pour les besoins de la fiction) avec la biographie de Tréand, les tergiversations des politiques et des diplomates français et britanniques appartiennent encore à l’avenir ! Ce qui en dit long sur les intentions cachées de ces derniers. Il est certes impossible au lecteur de démêler le réel de la fiction sauf à mener de difficiles, longues et peut-être improductives recherches tant la vérité historique aujourd’hui est difficilement accessible et émiettée !

Mais ce roman s’inscrit dans un cycle qui, par la période qu’il couvre (1934-1938), coïncide avec l’immédiat laps de temps couvert par Les Communistes d’Aragon (février 1939-juin 1940). On sait qu’Aragon avait prévu d’aller jusque janvier 1945, Les Communistes reste donc inachevé. Dans sa postface à Mai-Juin 1940, qui date de l’époque de l’édition des Œuvres romanesques croisées, c’est-à-dire de 1967, Aragon note : "Mais, par un tour assez amer du sort, ce sont au contraire les éloges qui m’arrêtèrent à juin 1940. On me louait d’avoir écrit autre chose que ce que j’avais voulu écrire"… Cet inachèvement des Communistes est une autre histoire qui déborderait largement le cadre de cette note de lecture (je renvoie le lecteur intéressé à l’appareil critique du tome IV des Œuvres romanesques complètes d’Aragon dans la Bibliothèque de la Pléiade, appareil critique dû à Bernard Leuilliot)… Il reste qu’en cumulant ces deux cycles romanesques, celui de Pivion et celui d’Aragon, on a un aperçu de l’apocalypse qui se met en place lentement pour aboutir au désastre de juin 1940, un désastre qui ne doit rien au hasard. Mais Pivion ne "complète" pas Aragon. Il écrit ses romans selon ses choix et sa personnalité propre. C’est ainsi, par exemple, que si dans Les Communistes, Aragon choisit une narration éclatée, Pivion privilégie la chronologie : chaque chapitre étant situé temporellement et spatialement de manière précise.

Cependant l’important réside dans la leçon d’histoire que donne Pivion. Deux points sont à retenir. Tout d’abord la duplicité des officiers prussiens. Si ceux-ci appellent de leurs vœux un pouvoir fort (et l’on sait ce que cela veut dire) en finissant avec la République de Weimar, s’ils ont soutenu l’arrivée au pouvoir de Hitler, ils s’en démarquent de manière limitée tant ses projets militaires paraissent délirants et irréalistes à certains d’entre eux (qui sont surtout soucieux de protéger leurs privilèges). D’où ce projet de coup d’état qui occupe une grande partie du roman. Ensuite -et surtout- le rôle des gouvernements français (après l’assassinat de Berthou en 1934) et britannique qu’on peut assimiler à une trahison de leurs engagements à l’égard des "petits pays" nés du traité de Versailles. Mais qui cache en fait leur hostilité au communisme en général et aux oppositions à l’œuvre dans leurs pays respectifs. Philippe Pivion montre clairement l’hypocrisie des Daladier, Chamberlain, Bonnet et consorts à l’égard de l’Union soviétique. Il fait dire à Chamberlain : "En tout état de cause, [Hitler] est bien en place, il a jugulé les Rouges et mis son pays au pas… Certes, il exagère avec son antisémitisme, mais cela n’en fait pas un monstre" (p 362). Qu’en termes délicats, ces choses-là sont bien dites ! On comprend alors l’obsession des alliés : l’instauration de pouvoirs forts et l’élimination des communistes. Comment s’étonner alors de l’impatience soviétique devant les atermoiements des occidentaux ? Comment s’étonner de la signature du pacte germano-soviétique qui ne fut qu’un répit pour les deux futurs belligérants ? Et ce pour aboutir à la victoire sur le nazisme ! Il était bon de rappeler tout cela par le biais d’un roman…

Philippe Pivion note à la fin de l’ouvrage : "Les personnages de fiction qui peuplent ces trois volumes repartiront peut-être pour de nouvelles aventures". Un cycle se termine, d’autres livres sont à venir. Et si Étienne Frottier est blessé à la fin du roman, le lecteur souhaite le revoir dans de nouvelles pages où l’auteur ne manquera pas de décortiquer l’Histoire et la politique…

Philippe PIVION, Le livre des trahisons. Le Cherche Midi éditeur, 510 pages, 21 €. En librairie.


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