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Une langue réduite à l’os
Lucien Wasselin a lu "Sans légende", un recueil poétique de Jacques Morin

JPEG Sans légende, d’une tonalité sombre, le dernier recueil de Jacques Morin que vient de publier Rhubarbe éditeur, est composé de trois parties. Qui se cachent sous une couverture représentant un tableau de Nikos Engonopoulos qui n’est pas sans rappeler une certaine imagerie surréaliste faite de mannequins et de paysages métaphysiques, où se disent la solitude et la douleur…

Dans la première, intitulée Les Encres de la nuit, Jacques Morin explore la nuit et ce qu’elle produit chez un poète. Cette suite, déjà ancienne puisque certains des poèmes qui la constituent ont déjà été publiés dans la défunte revue Rétro-Viseur (disparue fin 2009), fait penser, par la démarche, à Nocturnal de René Pons qu’a publié le même éditeur quelques mois auparavant : écrire sous la dictée de la nuit. Jacques Morin se garde de tout lyrisme et il n’est pas dupe de ce que la nuit lui dicte. Si ses plus beaux poèmes sont ceux qu’il écrit la nuit (ou au sortir de la nuit), il les garde cependant pour lui car il sait que le poème est toujours dérisoire par rapport au rêve ! Mais, en toute conscience (et en plein jour, serait-on tenté de dire) il travaille aussi ces expressions que la raison véhicule sans cesse : "nuit réparatrice / la mécanique des organes", "la fortune vient en dormant / une aubaine pour les paresseux" ou "la nuit porte conseil / il suffit de voir l’assemblée des étoiles"… Le poème s’efface et vient l’aphorisme ou le proverbe revu et corrigé… Une façon jubilatoire donc de remettre à sa place ce qui se donne pour sagesse ! Ce n’est d’ailleurs pas tant le sommeil (de la raison) qui engendre des monstres (on le sait depuis Goya) qu’il exploite mais cet état de semi-conscience où naissent aux marges de la raison images incongrues et phrases fantaisistes, mais pleines de sens. Il l’annonce clairement : "une façon de parler / entre les ombres // dans ce no man’s land mental / où la conscience se dilate".

La deuxième, Sans légende, est le journal poétique (c’est à dire écrit sous forme de poèmes) d’une rupture. Dès le premier vers du premier poème, Jacques Morin se refuse à adopter une posture de victime puisqu’il s’interroge : "Qui est le plus indigne des deux" ? Pas d’attaque contre l’autre donc, position qui sera tenue jusqu’à la fin de la suite de poèmes. Il s’interroge sur le ton à adopter : faut-il utiliser le tu ou le vous ? Peu importe d’ailleurs que la question/constat "presque en venir au vouvoiement / non de politesse / mais d’indifférence" suppose une réponse qui sera balayée par la suite puisque le tu finit par apparaître … L’écriture de Jacques Morin est dépouillée à l’extrême comme si elle voulait débarrasser le corps de sa chair, en arriver à l’essence de l’existence, atteindre la blancheur de l’os… Et à l’heure du bilan, l’expression est sans appel : "tout juste entre désastre et désespoir". C’est que "la lézarde a grandi / la rupture est devenue une faille / on n’aperçoit plus l’autre rive". Pas d’images flamboyantes pour attirer le lecteur, mais un vocabulaire sans espoir : labyrinthe, impasse, tunnel, gouffre, contentieux, litige, souffrance… Les poèmes ne disent pas la rancœur ni les reproches ; ils disent simplement la souffrance, l’incompréhension, le désenchantement, le désarroi jusqu’à cette confidence : "je préfère ne rien dire / et parler tout seul dans ma tête / dans ma bouche". La fin inéluctable malgré les efforts s’impose alors et se dit crûment : "en fait d’empêcher la défaite / on a récolté le désastre". Pas d’épanchements, rien n’est révélé de l’intime ; mais tout est dit de la souffrance de la rupture. Jacques Morin, dans ces poèmes, traduit ce qui fait mal, très mal. À rien ne sert alors d’essayer de savoir ce qui a donné naissance à ces mots, ce qui se cache derrière ces vers ! Jacques Morin écrit à vif la douleur à l’état pur. Et c’est rare dans la poésie contemporaine.

La troisième, Circonstancielles, quitte le domaine de l’intimité pour aborder des rivages plus partagés, historiques. De cette histoire qui ne laisse peut-être pas de traces dans les manuels ou les livres savants mais qui traverse les individus… Écrits de janvier à septembre 2012, ces poèmes ont été publiés au fur et à mesure sur le site www.dechargelarevue.com à l’onglet circonstancielles. Ils témoignent non seulement de l’indignation du poète mais de la difficulté d’une poésie engagée ou qui dénonce, tout simplement. Non seulement, une information chasse l’autre, l’oubli noie très rapidement l’événement qui a donné naissance au poème entraînant ainsi l’incompréhension du lecteur… Mais, plus, l’indignation du lecteur n’est peut-être pas celle du poète. Exercice difficile auquel se livre Jacques Morin… Peut-être existe-t-il une poésie jetable comme antidote au poison distillé par les grands moyens d’information qui n’en finissent pas de prêcher, mine de rien, la résignation…

Une fois ce livre refermé, le sujet du peintre, Le Rémouleur, prend tout son sens. Cet homme d’un métier bien oublié aujourd’hui n’est-il pas en train d’affûter les armes dont nous avons tous besoin ?

Jacques Morin, Sans légende. Rhubarbe éditeur,128 pages, 12 €. Commande sur le site :
www.editions-rhubarbe.com


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