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« Une contre-société s’est formée, il faudra vivre avec »
Entretien avec Thierry Jonquet

De la fiction à la réalité, il n’y a qu’un pas. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte est de ce registre-là. Thierry Jonquet [1] a imaginé une ville de Seine-Saint-Denis, y convoquant pléthore de héros qu’on rêverait caricaturaux, mais qui révèlent le malaise ambiant quand il s’agit d’évoquer « la problématique des cités ». Le romancier maîtrise son sujet, porté par un style noir et ciselé. Travail d’enquête, suivi de l’actualité, expérience d’enseignant puis d’éducateur à la Protection judiciaire de la jeunesse ont servi à la genèse d’un écrit qui frappe au but, à l’émergence de quelques vérités douloureuses à encaisser.

Pourquoi avoir planté le décor de votre livre à Certigny, ville imaginaire du 93 ?

C’est un peu le département emblématique de la crise urbaine, sociale, générationnelle et ethnique. Et puis je connais bien l’endroit parce que j’y ai travaillé comme enseignant. C’était un décor tout naturel que je n’avais pas à imaginer pour traiter le thème des cités. Après, on pourra me reprocher de stigmatiser, mais mon roman n’ajoute rien à une situation déjà terrible. Les "territoires perdus de la République" [2], ce ne sont pas des mots à prendre à la légère.

Lors de la rédaction de ce roman, la réalité a rattrapé la fiction, comment l’avez-vous vécu ?

Je me suis mis à rédiger en septembre 2005. Le pari était de dire que l’action se déroulerait lors du premier trimestre de l’année scolaire 2005-2006, et que si des éléments d’actualité en rapport avec mon intrigue intervenaient, alors je les intégrerais dans le livre. On peut dire que j’ai été servi. Quand les émeutes ont éclaté, j’ai arrêté d’écrire, je me demandais comment tout cela allait se terminer ? Et puis, à trente pages de la fin de mon roman, l’affaire Ilan Halimi a éclaté. Or dans Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, deux jeunes Beurs paumés enlèvent un gamin juif et le séquestrent dans une cave. Ils le font par vengeance et non pas comme l’a fait Youssouf Fofana, pour un motif crapuleux. Mais dans ma fiction, comme dans la réalité, le préjugé antisémite était présent. Tout cela m’a beaucoup troublé, je suis resté prostré devant mon ordinateur durant quinze jours, incapable d’écrire.

Il n’y a pas un seul protagoniste qui s’en sorte. Ils verseront tous dans la désillusion, voire la radicalisation, est-ce le reflet de votre vision de la banlieue ?

La situation de départ est tellement pourrie qu’aucun ne peut tirer son épingle du jeu. Je mets en scène des personnages dans des situations dramatiques. Cela dit, je suis très inquiet, il y a des tas de gens qui ne s’en sortiront pas. Pour parler crûment, pour nombre de gamins du 93 ou d’ailleurs, on ne voit pas quel peut être l’avenir ? Même dans les conditions les plus optimistes de plein-emploi, est-ce qu’ils iraient bosser ? Se lever le matin, aller travailler 35 heures par semaine, sous les ordres d’un petit chef éventuellement raciste, alors qu’avec le RMI, avec leurs petits business illicites, ils s’en sortent beaucoup mieux… C’est ça le drame, ce que l’on a au mieux à leur proposer ne les fait pas rêver. Il n’y a plus de valeur du travail. Beaucoup d’entre eux n’ont soit jamais vu leurs parents travailler, soit faire des boulots ingrats. Comment parler à ces gens ? Beaucoup ont décroché de la société et ce qu’on a à leur offrir ne pourra pas les faire revenir. J’ai attentivement suivi les émeutes et j’ai vu des profs effondrés. Au début des années quatre-vingt, j’ai été instituteur en section d’éducation spécialisée dans la cité des 3 000 à Aulnay-sous-Bois. C’était déjà d’une telle violence, d’une telle misère, que je me disais, « mais pourquoi ça ne pète pas, c’est pas logique ! ». Il a fallu une certaine résignation à ces gens pour encaisser pendant toutes ces années. Ceux qui ont participé aux émeutes sont presque les enfants des élèves que j’avais en classe. Il y a de quoi être pessimiste ; en trente ans, on a tellement laissé pourrir ces quartiers que les effets risquent d’être difficiles à solutionner.

Un de vos héros exhume deux textes : la Social-démocratie allemande, de Marx et Engels, assimilant les jeunes des cités au lumpenproletariat d’hier. Le second est un passage de la Plaidoirie de Victor Hugo pour l’amnistie des insurgés de la Commune qui renvoie la bourgeoisie à ses responsabilités. En quoi ces textes font-ils écho aujourd’hui ?

Le lumpenproletariat d’hier, ce sont ces jeunes. Ce sont les déclassés d’aujourd’hui, ils n’ont pas de repère, pas d’insertion sociale, ils sont à côté de la société. Accoler la citation de Victor Hugo au texte de Marx et d’Engels, c’est une manière de montrer la médaille et son revers. Quand on compare ces citations, elles sont justes toutes les deux, c’est ce qui est terrifiant. Cela renvoie aux responsabilités qui sont à partager par le monde politique, la droite comme la gauche. Quand ces cités ont été construites, c’était un progrès fantastique par rapport aux conditions d’habitat antérieures. Quand le chômage de masse s’est développé dans les années quatre-vingt, on n’a rien fait pour aider les gens à s’en sortir. Il y a une contre-société qui s’est formée et il faudra vivre avec ça. Ce qui s’est passé il y a un an est une explosion de rage impuissante avec une violence ludique, incapable d’aller plus loin. Il n’y avait aucun sens politique. Les jeunes qui ont participé aux violences ont décidé qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la société, ils sont en guerre, non pas contre le « grand capital », mais contre nous.

Entretien réalisé par Sophie Bouniot paru dans l’Humanité le 30 octobre 2006

Notes :

[1] Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Le Seuil, 2006, 344 pages, 18 euros

[2] Les Territoires perdus de la République, Mille et Une Nuits, 2004, 356 pages, 12 euros


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