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Un western urbain
Lucien Wasselin a lu "Le cow-boy du Bazar de l’Hôtel de ville" de Patrice Delbourg

JPEG J’écrivais après avoir lu Les Chagrins de l’Arsenal ( 2012 ) de Patrice Delbourg que ce roman donnait l’impression d’être le troisième tome d’une saga dont Paris et les marginaux (ou les originaux ) étaient les héros. Il est vrai que j’avais dévoré auparavant Un soir d’aquarium ( 2011 ) et L’Homme aux lacets défaits ( 2010 ). Son nouvel opus, Le Cow-boy du Bazar de l’Hôtel de ville me donne raison : on a encore un nouvel anti-héros, un marginal qui traîne sa vie ratée dans un Paris que Patrice Delbourg connaît bien.

Dès le premier chapitre, le lecteur a droit au portrait caustique d’un cow-boy d’opérette. Patrice Delbourg s’en donne à cœur joie pour décrire ce garçon vacher de pacotille : rien n’est épargné au lecteur, ni les zooms négatifs sur la tenue, ni les détails désopilants… On croirait revoir tous ces cows-boys à dos de mustangs motorisés, franges de la veste en peau de daim au vent… Ou ces petits malins qui ont exploité sans vergogne le filon pour faire rentrer les sous dans leur caisse ! Mais le trait est appuyé, trop sans doute pour être simplement moqueur… C’est qu’Eugène Gibloz, le cow-boy dérisoire, n’est qu’un prétexte…

L’intrigue est on ne peut plus simple. Delbourg suit les tribulations d’Eugène Gibloz, un employé sans relief du rayon bricolage du Bazar de l’Hôtel de ville, dans le quartier du Marais. Le soir, Gibloz revêt une panoplie de cow-boy et déambule avec ses armes factices dans les rues pour maintenir l’ordre comme il l’a vu faire dans les westerns dont il (a) fait une grande consommation. Jusqu’au jour où il se retrouve sans emploi et pensionnaire d’un établissement spécialisé pour personnes âgées assez particulier… Ce qui ne l’empêche pas de continuer à vivre dans son rêve et à se conduire de manière incongrue. Le roman met en lumière l’ascendance, les habitudes, les fréquentations, la vie sexuelle et les multiples désagréments physiques de Gibloz qui ne se soigne que superficiellement jusqu’au jour où il est provoqué en duel par un ex-collègue de travail…

Ce portrait d’un marginal est l’occasion pour Patrice Delbourg d’écrire le roman du western. Dès le début, il attaque, comme un vrai cow-boy, avec ses références qui crépitent comme une salve de six coups : L’Homme de la plaine avec James Stewart, L’Homme aux colts d’or avec Henry Fonda, Les Grands espaces avec Gregory Peck, High Noon avec Gary Cooper ou Fort Massacre avec Joël McCrea (qui est présenté comme l’acteur-fétiche ou le modèle de Gibloz ). Mais il y a aussi Buffalo Bill ou Kit Carson… Et tout au long du roman, Delbourg ne manque pas de citer tel ou tel film, les mimiques ou attitudes de leurs comédiens… Ni d’émailler son texte de quelques répliques célèbres : "Qu’est-ce qu’un révolver ? Ni pire ni mieux qu’un autre outil, une pelle ou un marteau. Qu’il en sorte du bien ou du mal dépend de qui s’en sert." (Alan Ladd dans Shane) ou "Tes amis ont un taux de mortalité plutôt élevé…" proféré par Charles Bronson dans Il était une fois dans l’ouest… Ni même de se souvenir de l’arme (un colt USA Guerre civile, modèle 1886) utilisée par Clint Eastwood dans Pale Rider… Delbourg est une véritable encyclopédie du western…

Mais c’est aussi l’occasion de faire le portrait d’un Paris en train de disparaître, car Patrice Delbourg est un piéton de Paris. Ici, le centre de l’intrigue est le quartier du Marais. L’auteur ne manque pas d’évoquer quelques écrivains comme André Hardellet ou Henri Calet (c’est dire qu’il a bon goût). Mais il s’intéresse surtout à l’endroit : son atmosphère, ses rues, ses places, ses monuments (la Fontaine des Innocents, la statue du Grand assistant de Max Ernst…), ses troquets et ses restaurants, les traces du passé qu’il retrace à sa manière. Ainsi : "… à peu près au niveau de la façade où Ravaillac était entré dans l’histoire de France par effraction, quatre cents ans plus tôt, en grimpant sur le marchepied royal à la faveur d’un encombrement, son eustache à la main." Ses activités aussi, les peu recommandables (comme la prostitution et les petits larcins) comme celles ayant pignon sur rue. Le lecteur a ainsi droit à plusieurs pages du chapitre III sur l’histoire du BHV, de sa création en 1856 par Xavier Ruel jusqu’à nos jours, puis sur celle de l’Horloge parlante et sur la voix suave des annonces dans les gares de la SNCF…

Ce n’est pas sans humour que Patrice Delbourg écrit, décrivant la situation de Gibloz dans une ville qui se transforme perpétuellement et qui ne correspond en rien à son rêve : "… une civilisation dans laquelle il était devenu anachronique." L’auteur joue avec délectation de l’anachronisme si bien qu’on se demande si les vues ou les propos prêtés à Gibloz ne sont pas ceux de Delbourg lui-même. Mais l’humour est bien le sien : noir, caustique acéré comme il convient pour parler de cette société de marchands qui se veut Civilisation et nec plus ultra de l’Histoire ! L’humour circule de la première à la dernière page du roman. Deux exemples seulement : à propos des magasins de fringues : "Le petit commerce reprend doucement des allures de triperie révulsive. Marchands de sapes moches, pulls froissés exprès, chemisiers brûlés au chalumeau, la camelote pour ilotes s’agglutine aux soupiraux d’anciennes stalles à chevaux. Les magasins de toc et les mangeoires à pignouf font florès." Ou à propos des gargotes où bouffer sur le pouce : "Des croissanteries dégoulinantes de viennoiseries aux amandes calcinées, des haies d’honneur de muffins et de cookies en parpaing confectionnés selon la recette traditionnelle d’une grand-mère californienne bipolaire répandent leurs effluves de graillon sucré." Les grands couturiers et les chefs étoilés doivent se gausser du petit peuple et du troupeau bêlant des consommateurs !

Patrice Delbourg est nostalgique d’un monde qui s’en va. Non que c’était mieux avant ! Mais maintenant, ce n’est pas mieux. Alors, sa verve s’exerce car au chamboule-tout de l’Histoire, les perdants sont magnifiques alors que les gagnants sont minables : "Déjà replets sur l’épigastre, couennes vultueuses sous leurs cardigans festonnés, un échantillon de ces petits marquis d’industrie engraissés avec le pâturin de la finance bouchonnaient devant un restaurant à la mode, leurs cigares charbonnaient à cinq lieues et puaient comme des fumerons". Les perdants magnifiques sont servis comme jamais par cet atrabilaire à l’humour politiquement incorrect (selon les canons du moment). Mais où Patrice Delbourg s’arrêtera-t-il ? jusqu’où ira-t-il ?

Patrice Delbourg, Le cow-boy du Bazar de l’Hôtel de ville. Le Cherche-Midi éditeur, 256 pages, 17 €


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