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Un théâtre entre en résistance
Par Jacques Barbarin

Le 30 octobre 1970, une poignée d’artistes écrivait le nom du poète Axel Toursky sur le fronton d’une salle de quartier, à Saint-Mauront, à Marseille rêvant de poursuivre les belles aventures du Théâtre Quotidien de Marseille et d’Antoine Bourseiller. Essentiellement orientée vers la création contemporaine, sa programmation a toujours été ouverte à l’ensemble des disciplines du spectacle vivant : théâtre, danse, musique et variétés.

Récemment, le Théâtre Toursky, à Marseille, entre en résistance pour le rétablissement des subventions du Ministère de la Culture - Drac Paca. Richard Martin, son directeur, a entamé une grève de la faim samedi 3 octobre 2009 à 21 heures, accompagné de Jean Poncet, poète. Malgré les 85 000 signatures de leur pétition en faveur du rétablissement des subventions de ce théâtre, malgré les nombreux soutiens d’élus et de personnalités de toutes obédiences, malgré tous les courriers qui ont été adressés au Ministère de la Culture et à ses représentants, malgré une question posée au gouvernement par le député Frédéric Dutoit à l’Assemblée Nationale, force est de constater que le Ministère de la Culture et la Drac Paca persistent dans leur décision non fondée de ne plus soutenir financièrement le Théâtre Toursky.

En 1995, Jacques Baillon, ancien directeur du Théâtre du Gymnase à Marseille, nommé par Jacques Toubon à la Direction générale des Théâtres, supprimait arbitrairement et en plein exercice les subventions du Toursky, arguant des difficultés financières de la Compagnie Richard Martin pour annuler l’engagement de l’Etat.

Aujourd’hui, l’Etat argue du contraire pour lui retirer définitivement les 59.074 euros rétablis par Dominique Wallon en 1998 alors qu’il avait assuré que le Toursky recevrait au fil des ans l’intégralité de ses subventions - soit 184.463,31 euros.

Comble d’ironie, la Direction régionanale de l’action culturelle PACA écrit, à propos du Toursky « qu’elle est persuadée de l’intérêt de [son] travail et de [sa] programmation et qu’elle se tient à [son] écoute… » et confirme son désengagement total et définitif en prétextant que « l’Etat n’a pas vocation à subventionner un théâtre municipal ».

N’ayant jamais été un théâtre municipal, le « Toursky » est abasourdi par la méconnaissance de la réalité de son statut par les services du Ministère.

Richard Martin : Il faut que l’on connaisse le sens de la bagarre que nous menons, Jean Poncet et moi-même et tout le comité de soutien, composé des hommes et des femmes non seulement de ce quartier mais de tout Marseille qui veulent que les moyens qui ont été injustement retiré à ce théâtre par l’Etat – je spécifie bien l’Etat car les collectivités locales ici jouent leur rôle- soient retrouvés. On veut faire de nos lieux des espaces réservés à des cercles de privilégiés : ça c’est une chose que l’on pourra jamais me faire faire et que l’on ne pourra jamais faire faire à ceux qui, ensuite, prendront la relève dans ce théâtre qui a été pensé pour tous, je dirais même d’abord pour ceux qui pensent que cela leur est interdit.

Pari fou lorsque vous vous installez dans les quartiers Nord de Marseille, il y a 40 ans

RM : Après quarante ans l’exercice on se rend compte que le pari fou est gagné, mais il y en a marre que les artistes se substituent à l’état pour la décence minimum. 40 ans de travail ont prouvé que ces espaces-là pouvaient être fréquentés par ceux qui pensent que cela leur est interdit. Or avec ces coupes sombres, le gel des subventions, le coût de la vie… tout cela rogne chaque année quoiqu’il advienne les aides que nous avons. Il faut essayer de conserver un niveau d’accueil fort, un niveau de qualité fort et nous ne pourrons plus le faire si nous n’augmentons pas les places. Et si nous augmentons les places et si nous ne faisions plus de tarifs particuliers pour des gens qui n’ont pas les moyens de s’offrir des places aussi chères nous deviendrions un théâtre de représentations marchandes : et çà c’est impensable, et çà je ne le veux pas et tous les artistes qui sont aujourd’hui esquintés, méprisés, humiliés, se joignent à ce combat. C’est aussi un problème de dignité, et les gens qui en souffrent savent qu’il ne faut pas forcement être artistes, ils le sont tous les jours.

Richard Martin, qui est-ce qui fait que vous vous battiez ?

RM : Je n’ai pas de label particulier, c’est une aventure qui a fleuri toute seule et qui grâce –ou à cause- déjà d’une grève de la faim il y a 30 ans a réussi à arraché quelques moyens de dignité. Et ces moyens, trente ans après, ils sont enlevés. Le théâtre, lui, n’est pas en danger : nous avons dix milles abonnés, il y a une fréquentation formidable. Ce qui est en danger aujourd’hui, c’est le sens que porte ce théâtre. Il y a trente ans je me battais pour conserver un outil, sinon je ne serais pas en train d’en parler avec vous aujourd’hui et maintenant, à mon âge, je me bats pour défendre le sens de l’idée que porte ce théâtre.

Aux cotés, avec et en compagnonnage de la grève de la faim, Jean Poncet.

Jean Poncet : j’ai trois raisons essentielles de partager cette grève avec Richard Martin. D’abord une raison d’amitié : je le connais depuis longtemps ; en 1997 j’avais travaillé avec lui dans le cadre du premier festival « Mai – diterranée » où il avait invité deux troupes roumaines. Il se trouve que je suis poète que dans mes activités j’avais traduit de la poésie roumaine. Il y a longtemps que je connaissais Richard comme acteur mais c’est la première fois que je travaillais avec lui. Et quand il m’a dit qu’il allait faire la grève de la faim et qu’il m’a expliqué pourquoi, il m’a paru évident que je devais l’accompagner, parce que la grève de la faim c’est difficile, et je pensais que si on la faisait à deux, cela ne serait pas plus facile, mais en tout cas cela serait plus léger. La deuxième raison, c’est qu’il me paraissait important de défendre avec encore plus de force le théâtre Toursky et sa spécificité. Il a deux fonctions particulières : fonction sociale –il a été implanté dans l’un des quartiers les plus défavorisés de Marseille, c’est un choix délibéré. S’il est venu ici ce n’est pas pour faire du théâtre pour des gens qui vont habituellement au théâtre mais pour ceux qui n’y vont jamais. La deuxième particularité du Toursky, c’est sa dimension internationale. Quand on regarde sa programmation, on est frappé par l’importance des productions non françaises. Cette année j’ai compté qu’il y avait neuf troupes venues de l’étranger. Tout cela apporte à Marseille une ouverture sur le monde qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs à Marseille et à ma connaissance pas ailleurs en France non plus. Et la troisième raison pour laquelle j’ai accompagné Richard ici c’est que ce combat n’est pas uniquement celui du Toursky, mais qu’il s’inscrit dans le cadre plus large des conditions de plus en plus difficiles qui sont faites à la production culturelle et artistique dans ce pays.

Ces lignes sont écrites le 14 octobre 2009, d’autres artistes vont rejoindre Richard Martin er Jean Poncet dont Hamed Massaia, spécialiste du théâtre dans le Maghreb et le comédien roumain Virgil Ocanasu. Par ailleurs, le 13 octobre, par un communiqué de presse, les médecins suivant Richard Martin et Jean Poncet expriment « une alerte solennelle au dixième jour de leur engagement. Leur état de santé commence à se dégrader et ne peut que s’aggraver avec la prolongation de leur action. Nous mettons en garde les Pouvoirs Publics, notamment le Ministère de la Culture, sur les conséquences physiques et psychiques graves qui ne manqueront pas de survenir avec la poursuite de leur jeûne ».


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