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Un portrait des ouvriers et employés d’aujourd’hui, plus quelques idées…
Laurent Etre a lu "Sociologie des classes populaires contemporaines"

Publié récemment chez Armand Colin, Sociologie des classes populaires contemporaines est un ouvrage collectif de type universitaire, nourri de nombreuses statistiques permettant de dessiner le portrait le plus objectif possible des ouvriers et employés d’aujourd’hui (voir les données chiffrées à la fin de l’article).

Il aide à affiner ce que l’on sait déjà : par exemple, que « les inégalités économiques demeurent une donnée structurante des rapports sociaux et un facteur de clivage entre les groupes populaires et le reste de la population ». Ou encore, comme rappelé dès l’introduction, que « si les modes de vie, les pratiques culturelles ou les rapports aux institutions et à la politique sont des dimensions importantes des rapports de classe, ils découlent aussi en grande partie des hiérarchies et clivages qui trouvent leur origine dans le monde du travail. »

Ces thèses peuvent sembler banales. Il est pourtant essentiel de les réaffirmer, dans un contexte où certains intellectuels de gauche ont tendance à n’appréhender la lutte contre les inégalités économiques que comme une modalité, parmi d’autres, d’une « éthique démocratique » ; et le travail comme une sphère, là aussi parmi d’autres, d’une lutte plus globale de chacun pour la reconnaissance de sa spécificité, ses capacités, ses talents, etc., avant d’être un lieu de structuration des rapports de classe.

Je pense ici, bien sûr, au philosophe et sociologue allemand Axel Honneth qui, en soulignant le ressort moral de toute révolte (« l’expérience d’être méprisé ou attaqué dans son honneur », comme il l’explique dans un entretien très intéressant paru dans Marianne la semaine dernière), paraît considérer que la véritable réponse à la révolte serait aussi morale, plus que dans la suppression de ses causes structurelles (toujours dans l’entretien à Marianne, il est juste question d’« une redistribution économique qui doit permettre aux défavorisés de faire réellement usage des droits qui leur sont garantis par la loi ». Voir aussi mes critiques, dans l’Humanité ici et ici).

Mais revenons-en à Sociologie des classes populaires contemporaines. Outre une mine d’infos sur les conditions de vie des ouvriers et employés (que ce soit dans le travail, le logement, le rapport à la famille ou aux institutions…), on y trouve une mise en perspective de la notion même de classes populaires et des débats qu’elles suscitent.

Les auteurs, Yasmine Siblot, Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet et Nicolas Renahy, rappellent que les « classes populaires » ont d’abord été invoquées sur la base d’un rejet de « l’ouvriérisme », dans les années 70. Deux ouvrages sont à leurs yeux révélateurs de cette démarche : La culture du pauvre. Etude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, de Richard Hoggart (lire mon analyse d’un autre de ses livres, 33 Newport Street, et La Distinction, Critique sociale du jugement, de Bourdieu. Le premier entend mettre en lumière les différences internes au monde ouvrier (qui inclut aussi, en particulier, les petits commerçants du quartier), à rebours d’une vision trop globalisante. Il en ressort une insistance sur la relative autonomie de la culture populaire. Le second, en revanche, nie toute autonomie culturelle, en insistant sur les effets symboliques de la domination.

Ainsi la critique de « l’ouvriérisme » (qui, en réalité, pour ses détracteurs, n’est que l’autre nom du marxisme) a-t-elle pu déboucher tant sur une vision « populiste », diluant en quelque sorte l’ouvrier dans le peuple, que sur une vision « misérabiliste », tendant à nier les capacités politiques de l’ouvrier (car derrière la question de l’autonomie culturelle, il y a bien, me semble-t-il, celle de l’indépendance politique à l’égard de la bourgeoisie).

En fait, les auteurs de Sociologie des classes populaires contemporaines inscrivent leurs pas dans ceux de Jean-Claude Passeron et Claude Grignon qui ont pointé les premiers cette impasse, dans leur livre Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature (1989).

« A distance du populisme et du misérabilisme, Grignon et Passeron invitaient à penser les cultures populaires dans leur ambivalence, à la fois en terme de domination et en terme d’autonomie symbolique », est-il souligné.

Et ce n’est pas simplement l’adoption d’une position médiane. Au contraire, les termes du débat en sont modifiés. Il est rappelé, par exemple, que le point de vue de Passeron et Grignon conduit à chercher la part d’autonomie de la culture populaire non pas « du côté des pratiques de résistance (s’opposer, c’est reconnaître le principe même de la domination), mais au contraire, dans des moments d’oubli de la domination ». Une idée stimulante, pour qui cherche les voies d’une nouvelle hégémonie pour les classes populaires.

En attendant, le grand mérite, à mes yeux, du présent ouvrage est double : d’une part, montrer qu’ouvriers et employés partagent encore une même condition, même si celle-ci ne se traduit plus actuellement par une « culture populaire » commune, et d’autre part, attirer notre attention sur le fait que cette condition est enracinée dans l’expérience de travail (y compris sous la forme du manque). Je ne peux qu’en recommander chaudement la lecture.

Quelques données chiffrées, issues de Sociologie des classes populaires contemporaines :

-  En 2010, les ouvriers et employés actifs et retraités représentent près de 22 millions de personnes, sur 41,5 millions d’actifs et retraités, soit 53%.
-  Le patrimoine net (après déduction des emprunts) moyen des employés est en 2010 de 21 700 euros, celui des ouvriers qualifiés de 28 800 euros, celui des ouvriers non qualifiés de 5 500 euros (contre 110 000 pour les professions intermédiaires, 214 500 pour les cadres, et 482 000 pour les professions libérales).
-  En 2008, 21% des ouvriers et 28% des employés ont visité un musée au moins une fois dans l’année, contre 42% des cadres moyens et 62% des cadres supérieurs.
-  Selon l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes, 34% des enfants d’ouvriers et 31% de ceux des employés n’étaient pas partis en vacances en 2004, contre 19,6% et 4,6% des enfants des professions intermédiaires et de cadres.
-  A la question « Qu’est-ce qui est pour vous le plus important pour être heureux ? », 42% des ouvriers et employés citent le travail ou l’un de ses synonymes, contre seulement 27% des chefs d’entreprise, cadres et professions libérales. (d’après une enquête de Robert Ardenti, Armelle Gorgeu, René Mathieu, publiée dans l’ouvrage collectif Au risque de l’évaluation, Presses universitaires du Septentrion, 2005).

6 mai 2015. Article paru sur le site Peuple émancipé


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