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"Un homme inutile"
En écho au suicide d’un chômeur à Nantes, un texte de Valère Staraselski

JPEG Détresse liée au chômage, à des problèmes personnels ou psychologiques, phénomènes de contagion ? Deux jours après le décès d’un chômeur en fin de droits, qui s’est immolé par le feu devant une agence de Pôle Emploi à Nantes, un homme de 49 ans, lui aussi sans emploi, a tenté, vendredi 15 février, de se suicider de la même manière en pleine rue à St Ouen. Il y a treize ans, un roman de Valère Staraselski, Un homme inutile, paraissait sur le sujet aux éditions La passe du vent [1]. La Faute à Diderot en donne ici un extrait.

" Et puis d’abord il avait chaud. Vraiment, il avait chaud. L’intérieur de la station Châtelet bruissait du va-et-vient des sorties de bureaux. Il avait chaud, Brice Beaulieu, parmi toute cette cohue ordonnée et étouffante à la longue.

« Oui, il la trouvait injuste ! Et puis, cela avait pris un tour nouveau depuis que son contrat au musée d’Orsay s’était achevé : une nouvelle fois, il se retrouvait sans emploi.

Parce que, tout de suite, il avait envisagé, il l’avait même évoqué devant Coryse, de mourir plutôt que de survivre dans ce contraire de l’existence que représentait si parfaitement le chômage. Le non-emploi. Mon Dieu, se disait-il, ni perte ni privation ne s’apparentaient autant, dans le vécu, à une sorte de sup¬puration de chaque instant de l’agonie. Seules les maladies incurables, que parfois Brice aurait voulu contracter afin de donner un peu de sens à sa débâcle, lui semblaient pouvoir se comparer à l’exclusion absolue des moyens de vivre. Oui, il était bien conscient de ce qu’il pensait ! Cette multitude qui se croisait sans fin à l’intérieur des couloirs du métro et personne à qui s’en prendre. Ou alors à tout le monde ! C’est-à-dire à ceux-là qui continuaient d’exister comme si de rien n’était. Complices dans leur chance, dans leur bonheur d’avoir un emploi... Certes, il y avait Coryse. Mais Coryse relativisait : il n’y avait, après tout, pas de raison, disait-elle, qu’il ne trouve pas quelque chose. La malchance n’allait pas éternellement durer. Et puis, et puis... En réalité, Brice Beaulieu n’entendait rien de ce que son amie disait. Selon lui, sa bouche ne faisait que ressasser ce que celle des journalistes répétait après que celle des hommes politiques l’eut assené à longueur d’antennes ; à moins que ce ne soit le contraire. Oh ! et puis il s’en fichait. Mais alors, à un point !... Brice se renfrognait, se butait, se calait dans le refus. La vérité tenait dans ce qu’il s’était, cette fois-là, senti touché à mort. C’est-à-dire que, assez vite, le jeune homme avait eu le pressentiment qu’il ne passerait pas l’âge de trente ans. Eh bien, non seulement, cette éventualité ne le rendait pas triste – il n’y a pas de place pour la tristesse dans le désespoir –, mais de plus elle présentait l’avantage à ses yeux de lui permettre d’échapper sans regret à une existence achevée avant d’avoir commencé. […] Les couloirs repeints du métro lui semblaient mornes. Tout son corps avait chaud. Avec son esprit martyrisé, il ne parvenait plus à s’expliquer grand-chose... Non, il ne devait pas suivre la direction de Saint-Rémy-lès-Chevreuse, celle du réseau express régional, mais en revanche celle de la Porte-de-Clignancourt, une ligne du métropolitain... Pourquoi devait-on fatalement en passer par ce mauvais théâtre, ou plus exactement par cette arène ? Et encore ne se trouvait-il pas dans l’enfer d’une guerre ! Néanmoins même cette idée ne lui insufflait aucun désir, aucun goût de vivre, de se ressaisir. Là, soudain, au beau milieu de l’un de ces interminables intestins éclairés de Paris, une mauvaise sueur aux tempes et aux aisselles, il se souvint d’un film vu par hasard. Il s’en souvint à cause du titre, Mourir à trente ans. Le héros, déçu du mouvement de révolte de 1968 et de ses suites, s’était suicidé. D’ordinaire, Brice respectait, tenait en estime même le suicide, mais à présent, dans sa condition, il jugeait cette mort-là assez ridicule. Non pas parce que celle-ci aurait été, à ses yeux, pathologique. Non, simplement, elle lui semblait sans objet. Pathétique certes, burlesque assurément, mais cependant sans objet. Méditant à ce propos, il buta assez violemment contre quelqu’un.
– Et alors ! T’as la tête dans les cumulo-nimbus ?
Tout de suite, à la voix, il reconnut François, le vendeur de journaux, qui à présent lui faisait face.
– Excusez, excusez-moi, balbutia Brice dans la confusion la plus grande.
L’autre le scrutait, le visage souriant :
– T’as l’air furax, garçon, c’est toi qui me rentres dedans et t’as l’air furax...
– Oui, c’est vrai, j’en ai marre, souffla soudain Brice.
– Marre de quoi, garçon ? questionna le vendeur de journaux qui l’entraîna sur le côté afin d’échapper au flux incessant de l’affluence de six heures du soir.
– Marre de quoi ? répéta le vendeur de journaux en se passant la main dans ses cheveux noirs qu’il portait mi-longs.
Le considérant avec sa musette à journaux qui attendait sa réponse, Brice sentit croître en lui comme une immense sympathie, aussi répondit-il sur le ton de la boutade et du défi :
– Je vais me trouver un réverbère, comme Gérard de Nerval.
De la surprise s’afficha tout d’abord sur le visage de son vis-à-vis, puis, la figure égayée, il objecta, débonnaire :
– Impossible !... Gérard de Nerval s’est pendu en janvier et nous sommes en juin. Alors tu repasseras, garçon !
Interloqué, Brice l’avait écouté sans piper mot. Et d’un coup, sa bouche s’était ouverte dans un rire immodéré et libérateur. "

A lire également sur le site à propos d’un autre livre de Valère Staraselski : Le maître du jardin.

L’illustration de cet article provient de : AnonymousArtofRevolution

Notes :

[1] Le Cherche Midi l’a réédité en 2011


1 message

  • "Un homme inutile"

    15 mars 2013 09:31, par Di2

    Ce livre devrait être adapté en film. Si une décennie est passée depuis sa première édition,rien n’a changé depuis. Sans vouloir être pessimiste, il semblerait que ces images ne prendront pas une ride pour la décennie a venir. Donc messieurs les réalisateurs,producteurs, plongez dans l’univers de ces hommes inutiles que nous sommes un peu tous devenus.

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