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Un athée de choc : le curé Meslier
Par Paul Desalmand (Extrait du livre "L’athéisme expliqué aux croyants")

Cet article est en fait, un chapitre légèrement abrégé d’un livre que j’ai commis il y a quelques années, L’Athéisme expliqué aux croyants (Le Navire en pleine ville), livre actuellement épuisé. Je suis frappé par la fait que l’on trouve en poche de nombreux livres faiblards alors que le Mémoire du curé Meslier, livre d’une puissance révolutionnaire hors du commun pour son époque et encore pour la nôtre, n’est disponible dans aucune collection de grande diffusion. Et semble épuisé dans sa dernière édition papier (voir la bibliographie).

L’extraordinaire aventure du curé Meslier se situe à la charnière du XVIIe et du XVIIIe siècle, ce qui explique la place de ce chapitre ici. Charnière chronologique d’abord puisque Jean Meslier naît en 1664 et meurt en 1729 soit quatorze ans après la mort de Louis XIV. Charnière intellectuelle aussi parce que ce scandaleux curé est nourri de la pensée de Descartes et des libertins, mais préfigure aussi de nombreuses idées du siècle des Lumières, le dépassant même parfois en hardiesse. Il serait possible d’évoquer d’autres curés rouges, mais aucun ne vient à la cheville de celui qui reste la figure emblématique de l’athéisme.

Un paisible curé de campagne

Jean Meslier est né en 1664 dans un petit village des Ardennes, exactement à Mazerny, pas très loin de Mézières ou de Sedan, près de l’actuelle frontière belge. Grâce à la situation de ses parents, un peu plus au-dessus de la grande misère commune, il pourra entrer au séminaire de Reims avec pour objectif de devenir prêtre. Sa vocation n’a rien de fébrile. Il voit surtout là un moyen de mener une vie paisible et de s’adonner à un goût pour l’étude qu’il a manifesté très tôt.

À sa sortie du séminaire, ordonné prêtre en 1688, il se voit confier la cure d’Étrépigny, paroisse située à une dizaine de kilomètres de son village natal. Il aura aussi la charge d’une autre localité, Balaives, à trois kilomètres d’Étrépigny. Quand ses collègues sont malades, il lui arrive de faire des remplacements dans les paroisses des alentours.

Il reste durant quarante ans curé d’Étrépigny, baptisant, mariant, administrant l’extrême-onction aux agonisants à toute heure du jour et de la nuit, procédant aux enterrements, disant la messe et les vêpres, organisant fêtes et processions, faisant son sermon chaque dimanche, assurant le catéchisme, confessant. Jamais un philosophe n’a eu un contact aussi étroit et à ce point continu avec ce que l’on appelait alors le bas peuple.

Sa vie est sans histoires. Il est plutôt bon prêtre, même si sa jeune servante, fait un peu jaser. Il ne fait pas preuve d’un excès de bigoterie, n’est pas toujours en train de tirer le maximum des miséreux qu’il administre, ne participe pas aux beuveries et bagarres des villageois comme d’autres prêtres du temps. Sans histoires… cependant.

En 1729, notre curé d’Étrépigny meurt. Il déclinait depuis quelque temps, attristé, en particulier, à l’idée de perdre la vue et donc de ne plus pouvoir lire et écrire. Tout est dans l’ordre. On peut s’attendre à un déploiement de cérémonial pour ses funérailles. Quarante ans dans la même cure, ce n’est tout de même pas rien. Les prêtres des villages voisins viendront célébrer ses vertus. Il sera enterré dans le cimetière jouxtant l’église où il a officié pendant presque un demi-siècle. Tout est bien.

Une bombe à retardement

Seulement, le brave curé Meslier avait, année après année, avec une ténacité indomptable, préparé, en trois ou quatre exemplaires, une bombe à retardement. Quand, alerté par les villageois, un curé du voisinage arrive au presbytère, il découvre des textes tout à fait scandaleux. Le curé Meslier dit ce qu’il pense : les religions, toutes, y compris celle dont il a été un officiant pendant quarante ans, ont été inventées par des crapules pour opprimer le peuple. La Bible, livre présenté comme exprimant la parole de Dieu relève de l’imposture. L’intitulé du document laissé à la postérité ne laisse aucun doute :

Memoire Des pensées et sentiments

de j … m… pr… cu… d’Ettrep… Et de bal…
sur une partie des Erreurs et des abus de la conduite et du gouvernement des hommes : où l’on voit des Démonstrations claires, et évidentes de la Vanité et de la Fausseté de toutes les Divinités et de toutes les Religions du Monde pour être adressé à ses paroissiens après sa mort, et pour leur servir de témoignage de vérité à eux, et à tous leurs semblables.
In testimonium illis, et gentibus
 [1].

La situation est des plus compliquées. Il s’agit d’un cas patent d’apostasie. Plus question d’enterrer Jean Meslier dans le cimetière d’Étrépigny. Ce serait rendre le lieu impur à jamais. Alertées, les autorités de l’archevêché de Reims sont bien embarrassées. Surtout ne pas faire de vagues. Les réactions de ces paysans très attachés à leur curé sont imprévisibles. Le scandale d’une cérémonie d’expiation risquerait de faire plus de mal que de bien. Il faut étouffer l’affaire. La mort du curé n’est même pas inscrite sur les registres de la paroisse. On enterre le corps rapidement, sans cérémonie, peut-être dans le jardin, personne ne sait vraiment où. Il ne resterait plus qu’à détruire cet écrit infâme et tout rentrerait dans l’ordre.

Seulement le curé Meslier n’était pas tombé de la dernière pluie et connaissait sa hiérarchie. Il avait pris ses précautions. Nuit après nuit, il avait recopié les centaines de pages de l’original, établissant deux copies, peut-être trois, qui furent mises en lieu sûr. On manque de détails sur la procédure, mais le résultat est atteint. Durant les années qui suivent, le texte du Mémoire circule dans toute l’Europe.

Disciple de Descartes

Meslier est un disciple de Descartes, mais il va plus loin que Descartes, tirant toutes les conclusions des principes avancés. Par ailleurs, il n’hésite pas à critiquer son maître et il n’est pas ridicule en le faisant. Plutôt l’inverse à l’occasion, par exemple quand il se moque des animaux-machines. Pour lui, pas de limite à l’esprit d’examen. Aucun domaine réservé qui serait protégé par le principe d’autorité. Il rejette l’injonction du Concile de Trente qu’il cite : « Il faut donc croire ce que la Foi nous enseigne, non seulement sans en avoir le moindre doute, mais même sans désirer d’en connaître les raisons. » [2] Tout, pour Meslier, doit passer au tamis de l’examen rationnel.

Critique de la Bible

Le texte de la Bible (Ancien et Nouveau Testament), l’abbé Meslier le connaît bien. Il l’a étudié au séminaire de Reims, n’a cessé de le fréquenter. Il le redécouvre aussi par le biais de ceux qui, avant lui, (Spinoza, Bayle, Simon) l’ont examiné comme un simple produit de l’histoire. À plusieurs reprises, il exprime l’idée de se trouver en présence de récits dus à des malades mentaux.

Jésus, qui s’annonce comme le fils de Dieu, comme destiné à devenir roi des Juifs et libérateur de ce peuple, qui promettait de descendre avec une équipe d’anges pour ressusciter les morts et juger tout le monde lui apparaît comme un « misérable fanatique et malheureux pendart » [3] à côté de qui Don Quichotte fait pâle figure.

Meslier, souligne, comme d’autres avant lui, les innombrables contradictions décelables dans le texte sacré, spécialement entre les différents évangiles. Il met aussi en exergue les inconséquences, comme, à titre d’exemple, le fait que Dieu ait pu s’intéresser au prépuce d’Abraham. Le même Dieu intervient personnellement pour empêcher le roi Guerara de coucher avec la femme d’Abraham et il fait périr soixante-dix mille personnes à seule fin de punir David d’avoir procédé à un recensement de son peuple.

Le mystère de la Trinité est une élucubration qui défie le bon sens : Meslier ironise sur les acrobaties logiques des théologiens pour expliquer les rapports entre ce Père qui a engendré un Fils, lesquels, ensemble, vont produire le Saint-Esprit : « Il faut effectivement l’avoir perdue [la raison], ou avoir renoncé entièrement à ses lumières, pour vouloir soutenir des propositions si absurdes que celles-là. » [4]

Il fait remarquer qu’adorer l’hostie censée être le corps du Christ, donc de Dieu, une « idole de pâte et de farine », est tout simplement de l’idolâtrie. Il s’interroge sur les paroles de Dieu disant à Moïse qu’il ne verrait pas sa face mais seulement son derrière. En prime sur ces paroles surprenantes venues du très Haut, nous avons le droit à l’interprétation qu’en donne un théologien, et pas des moindres puisqu’il s’agit de saint Augustin :

Dieu dit à Moïse qu’il ne verrait point sa face, mais qu’il verrait son derrière. La figure [de style] est que la face de Dieu signifie la divinité que l’on ne peut voir par les yeux du corps, et son derrière figure la nature humaine en Jésus-Christ, laquelle on peut voir ; il dit donc qu’il verrait son derrière, parce que les Juifs, qui étaient ici figurés par Moïse, ont vu le fils de Dieu dans son humanité. [5]

Un biographe, après avoir cité ces élucubrations de saint Augustin, conclut ainsi sur la question : « Le Christ figuré par le cul de son divin Père, il fallait tout de même le faire ! » [6]
Aux yeux de Meslier une autre histoire de fous.

L’âme comme principe vital

Meslier croit à l’âme, mais seulement comme un principe vital qui anime le corps et meurt avec lui. Elle n’est pas immortelle. Elle ne correspond pas à une entité immuable qui agit sans se modifier. Il fait remarquer au passage que, dans l’Ancien Testament, il n’est nulle part question d’une âme immortelle. Pour Meslier, une seule réalité existe qui est la matière. « Or il est manifeste que l’être matériel est en toutes choses, que toutes choses sont faites de l’être matériel, et que toutes choses se réduisent enfin à l’être matériel, c’est-à-dire à la matière même. » [7] Ou encore : « L’être et la matière ne sont qu’une même chose. » [8] Le monde que nous observons vient d’une lente évolution de cette matière.

Cette absurdité de l’âme, conçue comme radicalement différente de la matière et exclusive à l’homme, apparaît bien quand ces philosophes parlent des animaux. Ils, et tout spécialement Descartes, soutiennent la thèse complètement idiote qui imagine les animaux fonctionnant comme des automates, sans pensée, dépourvus de sensations et ne souffrant pas. Meslier leur demande pourquoi la nature les a pourvus d’un cerveau avec ses fibres, et une chair vivante, si c’est pour ne rien sentir. Cette thèse de l’animal-machine, insensible à tout, heurte à un tel point le bon sens que pour une fois les paroissiens d’Étrépigny pourraient participer à la discussion :

Dites un peu à des paysans que leurs bestiaux n’ont point de vie, ni de sentiment, que leurs vaches et que leurs chevaux, que leurs brebis et moutons ne sont que des machines aveugles et insensibles au bien, et au mal, et qu’ils ne marchent que par ressorts comme des machines, et comme des marionnettes, sans savoir où ils vont. Ils se moqueront certainement de vous. [9]

Le problème du mal

Sur le problème du mal, Meslier reprend des arguments dont certains remontent aux anciens Grecs. Il y a contradiction entre un Dieu infiniment puissant et infiniment bon et le mal qui s’observe sur la terre. (Cette question est traitée dans le chapitre 7). Il y ajoute sa réprobation de la souffrance infligée aux animaux. Les innombrables sacrifices qui émaillent le récit biblique le mettent hors de lui. Comment un Dieu bon peut-il éprouver du plaisir à cette incontestable souffrance d’êtres vivants dont on ne peut tout de même pas dire qu’ils sont punis pour avoir péché ?

Quel carnage ! Que de sang répandu ! Que de bêtes innocentes à écorcher ! Que de chairs à rôtir ! et à brûler ! Comment s’imaginer, et se persuader, qu’un Dieu infini en grandeur, en majesté, en douceur et infiniment sage, n’aurait voulu prendre pour ses sacrificateurs que des bouchers ? que des égorgeurs et des écorcheurs de bêtes, et qu’il n’aurait voulu faire qu’une vilaine boucherie de son temple et de son tabernacle. [10]

Les ratiocinations et arguties des théologiens fâchés avec la raison ne convainquent qu’eux-mêmes. Qu’ils prennent la peine de quitter leur bibliothèque pour venir voir ce qui se passe dans un petit village des Ardennes.

Défense du plaisir

Cette Église catholique et apostolique a de plus le grand tort de glorifier la souffrance et de condamner le plaisir, trouvant le bien dans le mal et le mal dans le bien. Meslier est bien loin de son intransigeance pour les « affections de la chair ». Il n’a rien du curé paillard tel qu’il en existait plus d’un, mais on peut imaginer que les charmes de sa jeune servante ne le laissaient pas indifférent. Il suffit de lire entre les lignes. Parlant de ces plaisirs charnels, il écrit : « Mais sots aussi à mon avis, sont ceux qui par bigoterie, et par superstition, n’oseraient goûter au moins quelquefois ce qui en est [… ] » [11] Sur la question de la sexualité, il ajoute qu’« Il y aurait encore plusieurs choses à dire sur ce sujet » [12]. Malheureusement pour notre curiosité, il ne les dit pas.

Contre une Église au service de l’oppression

Ce qui révolte le plus Jean Meslier est la façon dont les puissants écrasent le peuple. L’Église manque complètement à sa mission en se mettant au service de l’oppression. À chaque instant le pouvoir cautionne la religion et la religion cautionne le pouvoir. Ces pratiques ne datent pas d’hier. Aux yeux de Jean Meslier, Abraham déjà était un imposteur qui arguait d’apparitions divines pour justifier sa politique expansionniste. Or qu’en est-il exactement de ces nobles et de ces monarques si fiers de leurs origines ? Meslier, qui adore ce livre, cite L’Espion turc (1684) de Manara, auteur italien dont Montesquieu, dans les Lettres persanes (1721), s’inspire et se démarque :

Les premiers parents de ceux qui font tant de bruit, et tant de cas de leur noblesse, étaient des gens sanguinaires et cruels, des oppresseurs, des tyrans, des perfides violateurs de la loi publique, des voleurs, des parricides. [13]

Chose plus grave que cette exploitation directe – par des impôts excessifs en particulier –, l’institution religieuse diffuse une idéologie aliénante qui conduit ces malheureux esclaves à aimer leurs chaînes. Les mots ou expressions qui viennent d’être employés (idéologie, aliénant, aimer ses chaînes) ne figurent pas chez Meslier, mais le sens y est. Toutes les croyances insufflées et imposées au peuple vont dans le même sens : conduire à la résignation, à accepter l’inacceptable, par peur de l’enfer et par l’attrait de récompenses mirifiques dans l’au-delà. Il ne reste donc qu’une chose à faire, la Révolution. Une amélioration ne peut venir que par la politique et doit commencer par l’élimination des crapules qui depuis des millénaires bernent le peuple.

Travestissement de cette pensée par Voltaire

Ce que pense Voltaire de la religion, il le dit crûment en faisant allusion à Pierre Bayle (1647-1706) qui en avait fait une critique solidement étayée : « Il est très vrai que par tout pays la populace a besoin du plus grand frein, et que si Bayle avait eu seulement cinq à six cents paysans à gouverner, il n’aurait pas manqué de leur annoncer un Dieu rémunérateur et vengeur. » [14] Voltaire commence par garder trente ans le Mémoire du curé Meslier sous le coude, ce qui n’empêche pas les copies de circuler. Peut-être seulement pour limiter l’effet à ses yeux délétère de la version originale, il se décide à publier un texte dont il supprime tous les éléments dangereux pour l’ordre social en place. Il se permet de transformer l’athée en déiste. Il use aussi des ciseaux pour expurger le pamphlet de tout le côté politique, d’une incroyable force révolutionnaire.

Une théologie de la libération

La simple énumération des vœux de l’abbé Meslier en matière de politique donne une impression de déjà-vu, mais par rapport aux penseurs qui suivent. Quand on pense qu’il vit et écrit à la fin du règne de Louis XIV et dans les années qui suivent – et donc bien avant la Révolution française et plus d’un siècle avant la parution du Capital –, on reste ébahi. De la lecture du Mémoire ressortent les exigences qui suivent. Comme le mot « Révolution » qui vient d’être employé, les expressions entre guillemets ne sont pas dans le texte, mais l’idée s’y trouve. Il faut :
• Supprimer la religion parce qu’elle est au service des puissants et qu’elle contribue à l’endormissement des consciences (« l’opium du peuple » déjà).
• Supprimer les oisifs ; tout le monde doit travailler.
• Rétribuer et honorer chacun selon son mérite.
• Abolir les excès en matière d’inégalité et spécialement par une meilleure répartition des impôts.
• Abolir la propriété privée au bénéfice d’une exploitation en commun des ressources.
• Tuer les tyrans.
• Décider un jour de ne plus nourrir les riches oisifs (une sorte de « grève générale », de « grand jour »).
• Préparer la révolte en éveillant les consciences par une habile propagande.
• Favoriser l’union de tous les opprimés au nom de l’intérêt commun.

Aucune concession, on le voit. Et pour ceux qui n’auraient pas encore compris, reprenant une formule déjà en usage avant lui, notre bon curé aspire au jour où l’on étranglera le dernier roi avec le boyau du dernier prêtre [15]. Bien avant Mao, Meslier dit aux humbles qu’ils ne doivent « compter que sur leurs propres forces » : « Votre salut est entre vos mains, votre délivrance ne dépendrait que de vous, si vous saviez bien vous entendre tous ; vous avez tous les moyens et toutes les forces nécessaires pour vous mettre en liberté […] » [16].

Rien ne peut se faire sans, au préalable, une prise de conscience car les idées sont des forces quand elles pénètrent les masses.

Commencez d’abord par vous communiquer secrètement vos pensées, et vos désirs, répandez partout, et le plus habilement que faire se pourrait, des écrits semblables par exemple à celui-ci, qui fassent connaître à tout le monde la vanité des erreurs et des superstitions de la religion, et qui rendent odieux partout le gouvernement tyrannique des princes et des rois de la terre. Secourez-vous les uns les autres dans une cause si juste, et si nécessaire, et où il s’agit de l’intérêt commun de tous les peuples. [17]

Et puis, surtout, ceux que l’on n’appelle pas encore les « prolétaires » doivent s’unir :

Unissez-vous donc, peuples, si vous êtes sages, unissez-vous tous si vous avez du cœur, pour vous délivrer de vos misères communes. [18]

Le courage du curé Meslier

Pendant quarante ans Jean Meslier se tait, excepté à l’occasion d’un bref mouvement d’humeur. Manque de courage diront ceux qui sont toujours prêts à lancer la première pierre. Il faut y regarder avec plus de soin.

La misère, il la voit de près. On vit bien à l’archevêché de Reims et on peut y parler de la bonté de Dieu. Mais le Christ s’est arrêté à Étrépigny. Jean Meslier comprend d’autant mieux ces esclaves d’un nouveau genre qu’il s’en est fallu de peu qu’il ne soit des leurs.

Il va lui en falloir du courage. D’abord pour résister à l’indignation et se taire. Il le dit à ses paroissiens. Du courage, il en a fallu aussi pour, nuit après nuit, année après année, décennie après décennie, mener ce travail de lecture, de réflexion, d’écriture et de recopie, seul. L’abbé Meslier est seul. Il serait bien trop risqué de faire part de ses idées à l’un de ses frères en religion. Et impossible, sur les questions qui le préoccupent, de discuter avec les villageois surtout quand il s’agit de critiquer Malebranche. Il n’est pas dit pourtant qu’il n’a pas été sensible à leur bon sens, puisque c’est la qualité que, lui, va mettre en œuvre tout au long de sa vie.

Il est seul et toute la journée, il doit faire face à mille tâches à Étrépigny, à Balaives et même parfois dans les paroisses alentour. Mais, quand vient le soir, quand sa servante est partie, entouré de ses chers Descartes, Montaigne, Bayle, Lucien, La Boétie, Manara et d’autres qu’il aime moins, alors que le silence est tombé sur Étrépigny, en espérant qu’on ne viendra pas le déranger pour une extrême-onction, à la lueur d’une chandelle et, jusque tard dans la nuit, il écrit. Héros de l’intelligence, arc-bouté dans une aventure folle sur ce lopin des Ardennes d’où partira, deux siècles plus tard, un autre « voyant » [19].

L’Athéisme expliqué aux croyants, Paul Désalmand. Editions Le Navire en pleine ville, 2007.

BIBLIOGRAPHIE

MESLIER, Jean, Œuvres de Jean Meslier. Mémoire des pensées et sentiments de Jean Meslier, Anthropos, 1970- 1971, tomes I, II et III. Une version plus récente parue aux éditions Coda (2007) est épuisée sous sa forme papier, mais se trouve disponible sous une forme ebook utilisable sur les différentes liseuses. Chez le même éditeur, un livre de Maurice Dommanget sur Meslier.
BREDEL, Jean Meslier l’enragé. Prêtre athée et révolutionnaire sous Louis XIV, Balland, 1983.

Notes :

[1] Mémoire, I, CLXVII (à la fin des préfaces avec fac-similé en regard). Le texte latin est tiré du Nouveau Testament, Matthieu, X, 18 (Vous servirez ainsi de témoignage pour eux et pour les païens).

[2] Ibid., I, p. 81. Meslier a sous les yeux ce passage de Le Catéchisme du Concile de Trente.

[3] Ibid., I, 392. L’expression revient plusieurs fois. Sur Don Quichotte, I, p. 397.

[4] Mémoire, I, p. 379. Sur l’« idole de pâte et de farine » évoquée juste après, l’expression revient souvent. Par exemple, avec des variantes, tome I, pages 421, 424, 426, 428, 431, 449, etc. Meslier ironise sur le fait qu’il faut mettre les hosties dans une boîte pour les protéger des souris. Il feint d’ignorer qu’elles n’incarnent Dieu qu’après avoir été consacrées.

[5] Ibid., I, p. 361.

[6] BREDEL Marc, Jean Meslier l’enragé, p. 117.

[7] Mémoire, II, p. 190.

[8] Ibid., II, p. 245.

[9] Ibid., III, p. 99-100.

[10] Ibid. II, p. 218.

[11] Ibid., I, p. 505.

[12] Ibid., I, 505.

[13] Ibid., II, p. 20-21.

[14] « Notes contenant les variantes et les suppléments tirés des questions sur l’Encyclopédie » dans Dictionnaire philosophique, Garnier, Classiques Garnier, p. 459.

[15] Mémoire, I, p. 23. Commentaire et évocation des différents avatars de ce texte, I, p. 513-514. Meslier n’invente pas la formule, il l’attribue seulement à un homme du peuple, mais elle entre avec lui dans le monde de la littérature et de la politique.

[16] Mémoires, III, p. 146.

[17] Ibid., III, p. 148 .

[18] Ibid. III, p. 147.

[19] Il s’agit bien sûr de Rimbaud qui dit dans une lettre du 15 mai 1871 : « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. »


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