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Tien-an-men, la révolte qui a ébranlé la Chine

Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, l’Armée populaire de libération ouvre le feu sur les jeunes contestataires qui manifestent depuis plusieurs semaines dans la capitale. C’est la fin du « printemps de Pékin ».

Il y aura vingt ans exactement cette nuit, le sang coulait au cœur de la capitale d’un pays que, durant une décennie pourtant, le monde avait regardé s’adonner avec frénésie aux réformes. La Chine venait de connaître six semaines où le cours de l’histoire avait débordé, dépassant tout le monde, le pouvoir comme le camp pro-démocratique.

Tout a commencé le 15 avril 1989, avec l’annonce de la mort du réformateur Hu Yaobang, dont la popularité n’a cessé de grandir depuis qu’il avait été limogé deux ans auparavant. Des étudiants se rendent alors en grappes pour lui rendre hommage devant le monument aux héros place Tiananmen. Ils ne veulent pas renverser le régime, juste obtenir une réaffirmation de la réforme politique. Le 20 avril, ils sont des milliers à se rendre devant l’entrée de Zhongnanhai, la « nouvelle cité interdite » des barons communistes, pour demander la « réévaluation du rôle de Hu Yaobang », plus de liberté d’expression et moins de corruption. Devant l’absence de réponse, hormis quelques coups de matraque, le mouvement va se structurer. Dans les universités, les étudiants créent des associations autonomes pour remplacer les unions officielles liées au Parti.

Un « immense gâchis »

Quand le mouvement de grève de la faim se déclenche le 13 mai et que l’occupation de la place Tiananmen devient effective, la population pékinoise s’est largement rangée aux côtés des étudiants. C’est l’occasion de protester contre l’augmentation du coût de la vie, de demander plus de justice, plus de liberté de la presse pour lutter contre la corruption et l’arbitraire des cadres du Parti. Mais les ouvriers, longtemps tenus à distance par les étudiants d’ailleurs, ont à peine le temps de commencer à s’organiser. Il n’y aura pas de « Solidarnosc chinois ».

L’histoire bascule en deux journées. Le 17 mai, lors d’une réunion chez Deng Xiaoping, le patron du PC, Zhao Ziyang, et son bras droit Bao Tong sont accusés d’avoir favorisé l’essor du mouvement étudiant. Deng Xiaoping dresse le tableau d’une anarchie croissante, du risque de perte de contrôle total de la situation et suggère l’instauration de la loi martiale. Le 18 au matin, la décision est prise. Zhao Ziyang décide de jeter l’éponge. « Je me suis dit que quoi qu’il arrive, je refuserai d’être le secrétaire général du Parti qui aura mobilisé la troupe pour tirer sur les étudiants », raconte-t-il dans ses mémoires posthumes qui viennent d’être publiés aux États-Unis et à Hongkong. Le soir du 19 mai, on voit ces images terribles de Zhao Ziyang - accompagné de l’actuel premier ministre Wen Jiabao - descendre au-devant des étudiants sur la place Tiananmen. Il les exhorte à rentrer chez eux, fait ses excuses. « Nous sommes venus trop tard », finit-il par lâcher, les larmes aux yeux. Trop tard, en effet. La loi martiale est promulguée le 20 mai et l’armée reçoit l’ordre de faire mouvement. Partout, des barricades sont dressées, des murs humains se forment pour freiner l’avancée des soldats. Parfois, la violence éclate. Entre le 20 mai et le 3 juin, l’armée se trouve paralysée dans une ville en ébullition. Les soldats avaient l’ordre de ne pas menacer la foule, de ne pas tirer et beaucoup n’auront longtemps pas de munitions dans leurs chargeurs. Dean Peng, alors assistant de recherche à l’Institut de l’énergie atomique de l’université de Pékin, était sur la place Tiananmen la nuit du 3 au 4 juin. Il se souvient qu’à ce moment-là, il y avait de moins en moins d’étudiants et de plus en plus de chômeurs dans les rues. Le mouvement étudiant donnait des signaux contradictoires d’essoufflement et de radicalisation. « Rétrospectivement, je me rends compte de l’immense gâchis que tout cela a été, raconte-t-il, même chez les durs du pouvoir, personne ne voulait de ce bain de sang, d’où ce sentiment de honte qui perdure jusqu’à aujourd’hui chez nos dirigeants. »

Nettoyer la place

Pour Dean, le drame est venu d’une montée aux extrêmes presque mécanique. Pourtant peu suspect de sympathie pour le Parti, qui pour lui n’est plus aujourd’hui le PCC mais « la FCC, fraction communiste de Chine », cet homme de 41 ans estime qu’« il y a eu des erreurs tactiques des deux côtés ». « Les étudiants ont poussé trop loin à un moment, laissant croire à Deng que son pouvoir était menacé sur le fond. Le pouvoir a fait lui une erreur énorme en décrétant la loi martiale, qui a irrité les gens, alors que tout aurait pu se gérer sans violence, les revendications étant très vagues et pas structurées politiquement ». Le problème, selon lui, c’est qu’aucun des deux camps n’avait l’expérience de ce type de confrontation. « Et c’est devenu un problème de “face”, poursuit-il. Les étudiants, s’ils se retiraient, montraient qu’ils avaient peur. Deng, s’il ne parvenait pas à rétablir l’ordre alors qu’il avait poussé à la loi martiale, perdait la face. »

L’ordre est donné le 3 juin de nettoyer la place à tout prix. Mais les consignes stipulent que le sang ne coule pas sur Tiananmen. De fait, la plupart des morts seront à déplorer dans les avenues adjacentes ou dans différents quartiers de la capitale. Lynchages de soldats, tirs contre des barrages humains de civils, la violence court avec la nuit qui avance. « Avec mon mari, nous avons cherché notre fils Wu Xiangdong toute la nuit, raconte Xu Jue, une adorable femme de 70 ans, qui était géographe chercheur à l’époque. On a vu une foule se déchaîner contre un soldat. Je n’ai pas compris. Et puis j’ai vu ces mêmes soldats abattre un rang entier de manifestants qui barraient la rue. Je ne comprenais plus rien. C’était terrible. » Après avoir couru tous les hôpitaux, le couple ne retrouvera son fils qu’au petit matin. Mort, son cadavre aligné auprès d’autres dans le garage à vélos de l’hôpital. Il avait 21 ans.

Aujourd’hui, avec bien d’autres « mères de Tiananmen », Xu Jue a écrit son histoire, archivée sur un site américain « pour que la mémoire ne meure pas ». Elle montre la chemise que portait son fils à Tiananmen, bardée des signatures de ses amis. Son testament, aussi, écrit le 20 mai, quand la loi martiale a été instaurée. « Mes chers parents, pardonnez-moi si je ne suis pas très obéissant, a écrit le jeune homme, mais ce que je fais est digne de mon nom chinois ». Officiellement, la « tempête politique » de mai 1989 a fait 241 morts. Xu Jue ne demande aujourd’hui que trois choses : que la vérité sur les faits et le bilan des victimes soient rétablis, que l’on dise officiellement qui a donné l’ordre de tirer et qu’une indemnité soit donnée aux familles, « pas pour l’argent, mais pour le principe ». Et que l’État de droit et la liberté d’expression ne soient pas aussi en retard sur le développement économique. « L’année dernière, j’ai voulu aller me recueillir sur la tombe de Zhao Ziyang, dit-elle, six policiers m’ont arrêtée et emmenée dans une voiture. Un grand pays peut-il traiter comme cela une femme âgée, dont le seul crime est d’avoir perdu son fils il y a vingt ans ? »

Article paru dans Le figaro international


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