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Staline n’est pas Hitler
Un article de Jean-Jacques Marie à propos du livre "Russie. Révolutions et stalinisme 1905-1953"

L’histoire de l’Union soviétique souffre d’un paradoxe : plus les archives livrent de documents sur des périodes entières de son existence tourmentée et plus cette histoire tend à se réduire dans les ouvrages d’un grand nombre d’historiens ou réputés tels – et dans les manuels scolaires -à quelques schémas simplistes dont le plus répandu est l’assimilation de l’URSS stalinienne à l’Allemagne nazie.

Traits communs et différences

Certes il y a des traits communs entre les deux régimes : le culte du chef, le parti unique qui, dans les deux cas, n’est qu’une machine répressive sans rapport avec un vrai parti politique, l’endoctrinement de masse, l’omniprésence de la police politique, Gestapo et Guépéou – rebaptisée NKVD et MVD. Mais on ne définit pas un système social et politique par ces seuls aspects, sauf dans la pensée étique (et peu éthique) qui caractérise nombre de spécialistes de l’URSS, soucieux de coller à l’idéologie dominante qui fait des intérêts du Capital la loi suprême. On le définit d’abord par ses fondements économiques et sociaux.

Cette idéologie dominante mène ainsi à réduire l’affrontement entre l’URSS et l’Allemagne nazie entre 1941 et 1945 à la guerre entre deux totalitarismes. Un ami de Soljenitsyne, Dimitri Panine, était même allé très loin dans cette voie en regrettant qu’Hitler n’ait pas gagné la guerre, qu’il menait, rappelons-le, comme une guerre d’extermination.

Ainsi le 2 mai 1941, le général Erich Hoepner, commandant du groupe de Panzers IV et futur membre du complot de juillet 1944 contre Hitler, écrivait « La guerre contre la Russie (…) doit avoir pour but la démolition de la Russie actuelle et doit donc être menée avec une rigueur sans précédent. Chaque opération, dans sa conception et son exécution, doit être guidée par une volonté absolue d’anéantissement total et impitoyable de l’ennemi. Il n’y a en particulier aucune pitié à avoir pour les représentants de l’actuel système russo-bolchevique. » [1]

Hitler avait ainsi planifié la destruction totale de Leningrad et de Moscou, afin de ne pas avoir à nourrir leur population, une fois les deux villes prises…

Malgré tous les délires des gouvernements letton et lithuanien sur le prétendu génocide lituanien et letton prétendument organisé par le Kremlin, la guerre menée par l’Armée rouge n’avait aucun but d’extermination de qui que ce soit. Le nombre de survivants des Waffen SS lettons, qui, il y a douze ou treize ans, manifestaient encore à 8.000 dans les rues de Riga suffit à le montrer ou à le démontrer.

Loin de la vulgate

L’ouvrage de Mathilde Aycard et Pierre Vallaud par plusieurs aspects se distingue de la vulgate et mérite pour cette raison d’être lu.

Il donne un récit précis des révolutions de février et d’octobre, rappelle que la paix de Brest-Litovsk signé par les bolcheviks en mars 1918 avec l’Allemagne marque « la fin de la boucherie » qu’exigeaient les paysans et les ouvriers de l’Empire russe. La description du combat final perdu de Lénine contre Staline puis de l’affrontement entre Staline et Trotsky de 1923 à 1927 est elle aussi précise et objective. L’évocation de l’industrialisation au pas de charge, de la collectivisation forcée et de ses conséquences comme la famine qui en 1932-1933 ravage l’Ukraine le Kouban et le Kazakhstan est elle aussi tristement éloquente sur la brutalité de la politique stalinienne. En passant, les deux auteurs écartent en la passant sous silence la rengaine des nationalistes ukrainiens et d’une poignée d’historiens sur le prétendu génocide ukrainien dit holodomor, que certains voudraient inscrire dans une nouvelle loi mémorielle

Un triple avertissement

Il rappelle l’une des origines de la « guerre froide » systématiquement attribuées à la seule URSS dans la vulgate. A la fin de la guerre, écrivent les deux auteurs, « le dictateur soviétique collectionne les avertissements. Le bombardement de Dresde effectué juste après Yalta[dans la nuit du 12 au 13 février 1945] ainsi pour objectif non seulement d’anéantir les Allemands, mais aussi de signifier à Staline le sort qui l’attend s’il ne respecte pas ses engagements. Le largage de deux bombes atomiques dévastatrices à Hiroshima( 6 août 1945) et Nagasaki (9 août 1945) doit faire cesser l’offensive du Japon, mais aussi rappeler à l’URSS qui a 1 million de soldats massés à la frontière mandchoue qu’elle ne doit pas trop empiéter sur le sol japonais. Truman a d’ailleurs utilisé l’arme nucléaire sans prévenir Staline qui est pourtant son allié. »

Le bombardement atomique de Nagasaki (qui atomisa entre autres la seule communauté catholique importante du Japon, ce qui prouve que les volontés de Dieu sont vraiment impénétrables !) visait d’ailleurs plus l’Union soviétique que le Japon, déjà à genoux après Hiroshima. L’avertissement ne porte pas d’ailleurs sur le seul sol japonais. Il est aussi une invitation pressante à Staline de retirer les troupes soviétiques du nord de l’Iran, ce qu’il fera sans barguigner. On a là, soit dit en passant, une nouvelle et éclatante démonstration de l’impossibilité du socialisme dans un seul pays. Tétanisés après ce triple avertissement, les dirigeants soviétiques vont investir des sommes colossales pour construire la bombe A, puis la bombe H. Ajoutées aux prélèvements énormes de la nomenklatura pour financer ses privilèges de plus en plus exorbitants, les sommes gigantesques ainsi prélevées interdisent aux dirigeants du Kremlin de pouvoir jamais nourrir, vêtit et loger convenablement la masse des citoyens soviétiques . Et comme disait Khrouchtchev : « De quel communisme peut-on parler quand il n’y a pas ni galette ni beurre ? »

Le même Khrouchtchev contribuera à cette situation. Foursenko et Naftali, les auteurs de l’ouvrage de référence sur la crise des missiles à Cuba, One hell of a gamble, le confirment : « Dès la fin des années 50 Khrouchtchev a largement contribué à développer les craintes aux Etats-unis sur la supériorité nucléaire soviétique en multipliant les déclarations soigneusement enjolivées prétendant que les usines soviétiques pouvaient produire des fusées comme des saucisses. » Or selon les spécialistes le rapport entre les missiles soviétiques et américains étaient à l’époque de 1 à 17 ( certains élargissent même plus encore l’éventail).

Tout au long de l’année 1960 Kennedy mène sa campagne électorale en insistant à tour de bras sur le prétendu " missile gap " ( fossé ) qui laisserait les Etats-Unis à la traîne de l’URSS et les placerait dans un état d’infériorité grave d’ici 2 à 3 ans. Les photographies prises par les avions espions américains en URSS, les U2, montrent que cette propagande est mensongère. Ainsi la presse américaine affirme que l’URSS dispose de 35 ICBM mais les avions espions américains U-2 n’en ont repéré que 2… Qu’importe ! La " défense du monde libre " exige le renforcement du budget militaire américain. Une fois élu le 25 mai 1961 dans un message à la nation, Kennedy, conforté en ce sens par les rodomontades de Khrouchtchev, réclame l’augmentation des dépenses militaires, et en particulier un triplement de celles consacrées à la construction de missiles. Il l’obtient…La « liberté » n’a pas de prix, elle rapporte aux industriels qui travaillent pour le Pentagone, mais elle alourdit un peu plus la charge d’uneéconomie soviétique, ravagée par une pénurie permanente dont elle ne pourra jamais se libérer au point qu’en 1980 Brejnev affirmera la nécessité d’élaborer un « programme alimentaire » .

Une complicité objective

Mathilde Aycard et Pierre Vallaud soulignent dans le même registre : « Le génie de Staline c’est (..) d’arriver à faire croire qu’il fait jeu égal avec les Etats-Unis, alors que la confrontation entre les deux Etats sortis maîtres du monde à l’issue du second conflit mondial donne un avantage écrasant aux Etats-Unis. (..) les Etats-Unis n’ont pas une tuile de cassée, leur industrie tourne à plein alors qu’en URSS les deux tiers du pays sont ravagés et la famine y est de retour. » Mais ce mensonge est à double face. Les auteurs ajoutent : « Le meilleur complice de Staline dans ce mensonge(…) ce sont les Etats-Unis. Accréditer cette thèse justifie la bipolisarisation du monde et le rassemblement du camp occidental autour de son leader américain qui en a besoin pour soutenir la prospérité issue du conflit » et aussi pour justifier un programme d’armement et de réarmement sans lequel le spectre du chômage massif, résorbé non par le New Deal mais par l’entrée des Etats-Unis dans la guerre, réapparaîtrait.

En revanche les auteurs tombent à côté de la plaque lorsqu’ils affirment qu’en 1950 « la révolution mondiale et l’unité du camp socialiste sont encore d’actualité ». En réalité Staline se maintient dans le cadre de l’accord de Yalta et du partage du monde qui y a été défini c’est malgré lui et ses efforts pour imposer un accord entre Mao et Tchang-kai-Tchek que la révolution l’a emporté en Chine en décembre 1949.Mais ce type de réserves ne retire nullement son intérêt à ce livre enrichi par ailleurs d’une bonne quinzaine de documents.

Russie. Révolutions et stalinisme 1905-1953. Mathilde Aycart et Pierre Vallaud. L’Archipel, 356 pages, 24 euros.

Texte paru dans La Quinzaine littéraire. Mars 2013

A lire sur le site : le débat entre Jean-Jacques Marie et Domenico Losurdo à propos du livre Staline, histoire et critique d’une légende noire.

Notes :

[1] Cité dans L’armée d’Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, Omer Bartov, Hachette, 1999, p.187.


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