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Situation des Roms : est-ce seulement une question de liberté de circulation en Europe ?
Par Eric Le Lann

Confrontés à l’installation de campements de Roms, les élus communistes ou progressistes des communes d’Ile de France s’efforcent d’agir humainement dans le cadre de leurs responsabilités, par exemple sur la scolarisation des enfants quand les parents les inscrivent. Ils subissent cependant un feu croisé. D’un côté les habitants proches de ces campements, habitants qu’ils représentent, voudraient qu’ils soient plus vigoureux pour exiger le recours aux forces de l’ordre pour les évacuations, de l’autre des associations caritatives qui se mobilisent pour défendre les droits humains des Roms les accusent au contraire de cautionner ces évacuations. Ces deux discours sont hermétiques l’un à l’autre. Faire comme si les différences entre les humains étaient par nature une chance, faire comme si des maffias ne prospéraient pas sur la misère, apparaît comme un discours moral sinon moralisateur mais sans prise sur la réalité et les consciences. Et ne le cachons pas, cela laisse donc le champ à des exploitations politiques rentables, dans un contexte de crise où la recherche de bouc-émissaire est tentante.

Dans cette affaire, le gouvernement semble aux abonnés absents. Depuis que Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, a déclaré que les Roms avaient « vocation à rester en Roumanie ou en Bulgarie ou à y retourner » toute réflexion sur les réponses à apporter semble close, tandis qu’en catimini une circulaire prescrit aux préfets le recours aux foyers Adoma (ex-Sonacotra) comme pour rechercher quelques solutions donnant bonne conscience, alors que ces foyers sont déjà sommés de résoudre bien des problèmes sociaux.

Le problème se résume-t-il à « rester ou retourner » ? Mais pourquoi donc des Roms arrivent-ils des pays de l’Est où ils étaient pour la plupart sédentaires, et notamment de Roumanie, pour s’installer dans des bidonvilles, en France mais également dans d’autres pays d’Europe ? La question n’a pas été posée.

La réalité, c’est qu’après la chute des régimes socialistes à l’Est [1], la politique de privatisation systématique dans l’agriculture, l’industrie et les services publics - politique prônée par l’Union européenne et par la France qui avait alors un poids décisif dans cette Union - a supprimé des centaines de milliers d’emplois occupés par les Roms, qui travaillaient dans les postes les moins qualifiés. Toute une part de la population s’est ainsi trouvée marginalisée, notamment dans les campagnes. Mis à grande échelle à l’écart du travail et donc de la société [2], les Roms ont vu leur situation se dégrader [3].

Dans les négociations avec ces pays, lors des multiples réunions, visites, conférences ou sommets qui ont précédé leur adhésion à l’Union européenne, celle-ci a-t-elle soulevé ce problème ? Non. Au contraire, les rapports en font foi les privatisations et les restructurations n’allaient jamais assez vite ! [4]. Ces pays, et tout particulièrement la Roumanie, étaient tancés pour accélérer le processus. A l’utopie du tout collectif, on substituait l’utopie de la privatisation généralisée censée apporter en elle-même prospérité et bien-être à tous. Et quand l’Union européenne parlait des droits des minorités, c’était sur les plans juridique et culturel, comme si la participation à la société pouvait être effective si on est écarté massivement du travail, quand ce n’est pas de l’école et de la formation ! [5]

Même s’il faut se garder de schématiser et de tout réduire à cette cause unique, ce qui s’est passé n’est donc pas une simple conséquence inéluctable de l’instauration de la liberté de circulation.

Il faut en tirer une conséquence : les forces politiques qui ont dirigé la France durant toute cette période ne peuvent esquiver leurs responsabilités. Elles ont été complices, fusse involontairement, d’un processus de marginalisation de centaines de milliers, voire de millions de personnes [6]. Elles doivent cesser la politique de l’autruche et travailler à des solutions durables et humaines, qui aillent dans le sens de la réintégration sociale. Bien sûr, cela ne peut se faire efficacement qu’avec et dans les pays concernés, où l’on semble en passe de franchir l’étape de la ségrégation et de la discrimination ouvertes, sans que la France et l’Union européenne ne s’en émeuvent vraiment. Mais, à situation exceptionnelle, décisions exceptionnelles ! Elles doivent aller de pair avec des mesures d’urgence et responsables, prises par l’Etat dans notre propre pays et impliquant tous les territoires. C’est en faisant grandir cette exigence que pourront reculer les tensions et les comportements hostiles, et que sera mise en échec toute exploitation politicienne de la misère.

Notes :

[1] Dans l’Atlas des Tsiganes (2012, éditions Autrement), Samuel Delepine évoque en ces termes la situation des Roms sous ces régimes : « l’idée des responsables politiques communistes est assez simple : la supposée infériorité des Roms disparaîtra avec leur assimilation dans le système collectiviste (…) Les pouvoirs communistes essaient de les intégrer à la classe ouvrière, à l’école et les incluent dans certains programmes de logement sous la bannière du progrès social. Or, bien que certaines familles tsiganes y trouvent leur compte, ces tentatives d’assimilation forcée se révèlent globalement désastreuses pour les Roms des pays de l’Est (…) Leur supposée « intégration » par des mécanismes assimilationnistes n’est qu’un voile utopiste dont on constate les dégâts au début des années 1990 quand les pouvoirs en place chutent ».

[2] Selon les données fournies par l’Atlas des Tsiganes, les pourcentages de Roms ayant un emploi salarié régulier en 2006 étaient de 10% en Roumanie, 15% en Hongrie, 27% en Blugarie, 40% en République Tchèque

[3] Paru à ce sujet depuis la rédaction de cet article dans Le Monde diplomatique de février 2016 : "En Roumanie, tous propriétaires ou presque. Les Roms laissés-pour-compte de la transition postcommuniste"

[4] Ainsi, le rapport sur la Roumanie publié le 8 novembre 2000 regrette que le processus de restructuration et de privatisation soit retardé (référence : wikipédia). Le rapport d’information de l’Assemblée nationale du 3 mars 2004 ne dit pas autre chose sur les rapports de l’Union européenne : « ces rapports sont fortement orientés par la vision de la construction européenne adoptée par la commission ; le rapport relatif à la Roumanie n’a de cesse de pousser à la libéralisation totale de l’économie ». Il relève en particulier que le monde agricole doit subir « en quelques années une transformation qui s’est étalée sur plusieurs décennies en Europe de l’Ouest ». Il aurait été utile de savoir par exemple combien d’ouvriers agricoles Roms ont accédé à la propriété de la terre, ou l’ont gardé malgré les restructurations qui ont frappé de plein fouet ce secteur, mais la question n’a pas suscité l’intérêt de l’Union européenne...

[5] Trois séries de critères d’adhésion avaient été établis pour l’adhésion des pays de l’Est à l’Union, lors du Conseil européen de Copenhague de juin 1993. Quand le respect des droits des Roms était évoqué, c’était au titre de la première série de critères, les critères politiques. A ce titre, l’Union européenne pouvait d’ailleurs demandé de faire plus contre le chômage des Roms. La deuxième série de critères était économique, en résumé l’accélération du passage à l’économie de marché. On demandait donc d’un côté d’accélérer une politique sans se soucier du fait qu’elle écartait massivement les Roms du travail, tandis que de l’autre on faisait mine de se préoccuper du sort de cette minorité ! Dans cet esprit, s’agissant de la Bulgarie, dans le rapport d’information de l’assemblée nationale de 2001, François Loncle s’inquiète d’un taux de chômage qui peut atteindre 50% dans les quartiers Roms.

[6] On peut se demander si parfois une certaine façon intemporelle d’aborder les questions de différences ne contribue pas à esquiver ces responsabilités...


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