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Simonetta Greggio : « Elsa mon amour »
Jacques Barbarin

Simonetta Greggio. Les lecteurs de La faute à Diderot la connaissent bien : Dolce vita 1959-1978, Les nouveaux monstres 1979-2014 [1]. Elle a aussi écrit un recueil de nouvelles, Femme de rêve, bananes et framboises, et son avant dernier Black Messie.

Il y a deux éléments référents dans les écrits de Simonetta Greggio. Le premier c’est l’Italie. Dolce vita 1959-1978, Les nouveaux monstres 1979-2014, c’est un plongée saisissante dans l’historicité italienne, Black Messie c’est un thriller où se mêle la sapidité du fantastique qui se développe géographiquement et historiquement à Florence, Femmes de rêves, bananes et framboises est un recueil de nouvelles. Traduit en italien, cela donne Donne de sogno banane e lamponi, qui est un vers d’une chanson de Paolo Conte, Onda su onda.

Quant au deuxième référencement, il tient à l’écriture même de Simonetta Greggio, ou plus précisément, à sa capacité de changer à chaque fois l’angle d’attaque de la structure de son récit, comme un journaliste prend un angle d’attaque différent en passant d’un article à un autre. Cela est ainsi manifeste dans le passage de Dolce vita 1959-1978 aux Nouveaux monstres 1979-2014 : la technique du romancement [2] nous montre que, si nous passons historiquement parlant d’une période à une autre nous passons stylistiquement parlant d’une écriture à une autre.

Et ce qui me séduit dans l’écriture de Simonetta Greggio, c’est qu’elle nous « balade » : on ne sait jamais si, à tout moment, si l’on est dans l’historicité d’un réel ou sa fiction : cela doit être son coté Borges. C’est le cas avec son dernier opus, Elsa mon amour. Ces trois mots me font venir ces vers : Suffit-il donc que tu paraisses/De l’air que te fait rattachant/Tes cheveux ce geste touchant/Que je renaisse et reconnaisse/Un monde habité par le chant/Elsa mon amour ma jeunesse.

Et bien ce n’est pas ça. Car le bandeau m’apprend que ce n’est pas Elsa Triolet mais Elsa Morante, et il ya peu de chances qu’on y parle de Louis Aragon mais très certainement d’Alberto Moravia. Elsa Morante est une femme de lettres italienne (1912-1985), née et décédée à Rome. A dix-huit ans, elle décide de se consacrer à l’écriture, quittant famille et études Elle épouse l’écrivain Alberto Moravia en 1941 (le couple se séparera en 1962, sans jamais divorcer). Elle le suit dans l’exil décrété par les fascistes de 1943 à 1944. Elle publie son roman Mensonge et sortilèges en 1946. En 1967, elle est lauréate du prix Strega grâce à son deuxième roman L’ile d’Arturo.

Elle se lie avec un jeune peintre, Bill Morrow, qui se suicide en 1962 L’année suivante, elle publie le recueil de nouvelles Le châle andalou. Elle participe ensuite à la préparation du film de Pier Paolo Pasolini, L’évangile selon St Mathieu, sorti en 1964.

Après un silence d’une décennie, elle publie en 1974 La storia, gros roman qui suscite la polémique et devient un best-seller mondial avant d’être adapté à la télévision italienne en 1986 par Luigi Comencini.

Avec Aracoeili paru en 1982, elle reçoit en France le Prix Médicis étranger en 1984. Malade des suites d’une fracture du fémur, elle tente de se suicider en 1983. Elle meurt en 1985.

Mais, la première de couv’ l’affirme, il ne s’agit pas d’une biographie. Il s’agit d’un roman. Mais de quel roman parlons-nous ? Un roman est caractérisé essentiellement par une narration fictionnelle. Essentiellement. On peut donc considéré qu’il existe un lieu où cet essentiel… n’est pas l’essentiel. Un lieu où il existe un jeu avec le je, un double je, en quelque sorte (double jeu ?). Le « je » utilisé à l’intérieur – j’emploie ce mot à dessein- de Elsa mon amour est-il celui d’Elsa Morante, mais en même temps –comme dirait l’autre – n’est-il pas celui de Simonetta Greggio ? Simonetta n’écrit pas « à la place » d’Elsa, mais j’utiliserai une métaphore : Simonetta nage aux cotés d’Elsa. L’auteur d’Elsa mon amour semble écrire en lieu et place d’Elsa. Simonetta Greggio fait émerger un récit où « une » Elsa fait remonter souvenances, bribes, pans de vie. Le livre fonctionne comme un palimpseste où sous le texte « attribué » à Morante, se découvre l’écriture de Greggio. Un peu comme le tableau de Dali Gala soulevant la peau de l’eau pour y voir le chien nu.

C’est cela qui rend troublante la lecture d’Elsa mon amour : cela se lit comme un carnet intime qu’aurait écrit Elsa Morante mais c’est un roman qui emprunterait la technicité du romancement : Simonetta Greggio, tel Gustave Flaubert à propos de Madame Bovary, pourrait dire : Elsa Morante, c’est moi !

Car l’on y retrouve des descriptions, des phrases que ne renierait pas Simonetta Greggio, dans le cas où elles ne serait point d’elle, comme ce musical, entre Bach et Mozart : « Il faisait déjà beau et tiède, une journée de soleil printanier qui pousse les vielles personnes à s’assoir devant leur porte, les lavandières à étendre leur linge sur les fils tendus d’un coté l’autre de la rue, les enfants à jouer dans les jardinets où se fane le forsythia. » Pour cette phrase, son phrasé musical, sa légèreté empreinte d’une douce mélancolie, ses mots qui coule comme de la limonade bien fraîche dans un gosier altéré je donnerai… allez, tout Elsa Morante. Et ce : « jouer dans les jardinets où se fane le forsythia », ah je me damnerais !

Ce comme un carnet intime de souvenances « attribué » à un parfum quasi-constant de sensualisme, pas seulement dans le décrit des corps et de leurs apports l’un l’autre, mais dans le coulant de l’oralité de la langue, à de son ondoyance : « rire triomphant d’une jeune beauté impavide…. Mais dans le corps, comme au plus secret, au plus vif et au plus profond du ruisseau vit toujours l’autre corps, le joyeux, l’amoureux, l’ondoyant, l’avide. »

Elsa mon amour se lit comme une aventure introspective, nous sommes constamment dans le « vif du sujet ». C’est le tourment d’êtres livrés à la vie, le navrement du désordre des amours. Mais Simonetta Greggio « chemine son chemin » sur le sujet qui lui tient tant à cœur : l’Italie. Avec un sujet – objet comme Elsa Morante, c’est, passez moi l’expression, « pain béni », que ce soit au cœur du récit ou sur sa périphérie. « Un café qu’on appelait il Baretto ouvre via del Babuino…. Rome couverte de neige et de glaces pendant deux semaines…. Je n’ai pas froid. La RAI, radio télévision italienne, commence ses émissions. Une Italie naît. »

Elsa mon amour Simonetta Greggio chez Flammarion 19€

Notes :

[1] http://www.lafauteadiderot.net/La-d... et www.lafauteadiderot.net/La-d...

[2] le romancement consiste à présenter sous forme de roman un pan d’histoire, le récit d’une existence, de certains faits, en utilisant les artifices romanesques en ajoutant une intrigue sentimentale


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