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René Pons
Par Remi Boyer

René Pons, tel un Ulysse des forêts, nous offre une perle imaginaire avec Une forêt de signes publié par Les Editions Le bruit des autres et la Galerie L’oeil écoute. L’ouvrage est illustré, mais c’est bien davantage qu’une illustration, par de magnifiques photographies de Magali Ballet.

Tout commence par un conte initiatique des plus classiques :
« Le prince Golaud, puissant et vêtu de cuir, erre dans la forêt, ayant perdu ses chiens. Cette forêt, il croyait la connaître, et voilà qu’elle se referme sur lui comme un piège. S’il était sur un plateau désert, peut-être un arbre solitaire, à l’horizon, lui servirait-il de repère, mais ici plus d’horizon, plus de direction.
Une lumière diffuse s’insinue entre les hautes branches, tout juste capable de faire pâlir la pénombre. Des oiseaux crient et leurs cris résonnent comme sous une voûte, tantôt ici, tantôt là. L’air immobile, tout chargé d’une odeur d’humus et de champignon, est difficile à respirer. Sous ses pas, Golaud sent le grouillement de la vie, le vivant défait par la pourriture, la mort sinueuse qui glisse entre les racines. Autour de lui, le bas des troncs des plus grands arbres ressemble aux pattes figées de dinosaures paralysées, mais rien ne dit que ces pattes, soudain, ne vont pas se soulever pour écraser le prince errant.
Golaud n’a pas peur, ou plutôt il se persuade qu’il n’a pas peur, c’est un homme courageux, mais peut-être croit-il aux maléfices, peut-être inconsciemment, sent-il qu’ici commence le malheur... »

Le conte est aussi prétexte à une pensée originale de René Pons sur la littérature, la vie des mots, des phrases, des livres, les siens comme ceux des autres. Comment, par exemple, ces personnages, aventuriers, fous, errants... apparaissent-ils dans la conscience de l’auteur, nourris de ses angoisses, de ses peurs, de ses doutes, de ses cris, de ses désirs ? Comment l’écriture s’impose-t-elle à la conscience et au corps ?

« Un jour, près d’une source, dans la forêt de ma perplexité, j’ai, moi aussi, rencontré cette nécessité d’écrire – ou plutôt de tracer, maculer – dont les yeux ne se fermaient jamais, l’immortelle nécessité sans fin recommencée, et au fond de ses yeux j’ai vu, faute de notes, se former des lettres, j’ai vu se commencer un texte dont je ne savais pas que son développement se terminerait avec moi, non pas que j’eusse grand-chose à dire, mais comme si je ne pouvais plus fermer les yeux de mon désir de tracer, comme si je ne pouvais plus détacher mes yeux des yeux immenses qui me regardaient, de ce regard qui m’enfermait dans une sorte d’autisme, m’intimant l’ordre d’écrire et me poussant dans une forêt de signes où je me suis perdu, d’où je ne sortirai qu’avec ma mort, une forêt où, sans me retourner je m’enfonce de plus en plus dans l’exaltation de l’obscur... »

La forêt comme métaphore de la pensée. D’une forêt à une autre, René Pons définit ce qui fait l’auteur, ce qui le distingue de l’écrivain, de celui qui écrit en vain, de celui qui se demande comment il va remplir cette page blanche que l’éditeur attend. L’écriture est ici une ascèse laïque d’une grande puissance, puissance que l’on peut apprivoiser mais jamais dompter.

Le travail de Magali Ballet relève de la même quête. Photographies et textes dansent ensemble pour célébrer le complexe et le simple dans le complexe, le chemin dans l’enchevêtrement. Le Noir & Blanc, l’argentique, sont porteurs d’ensorcellements, de tourbillons engendrés par le jeu subtil entre les miroirs des mots et les miroirs des images.

« Si j’ai assimilé, nous dit René Pons, ce que représentent ces photos à mes obsessions, c’est parce que je suis persuadé qu’une oeuvre, quelle qu’elle soit, ne nous touche, aussi monstrueux que cela paraisse, que de la part de similitude avec notre moi conscient ou inconscient qu’elle contient. »

C’est de la fonction même de l’art que nous entretient René Pons dans cet essai. Beau, vrai, profond.

Editions Le bruit des autres, 15 rue Jean-Baptiste Carpeaux, 87100 Limoges

Site : www.lebruitdesautres.com


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