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Réflexions suite aux événements de janvier…
Par Amar Bellal

Pertinence de l’expression « 5 millions de musulmans en France » ?

Il me semble important surtout dans la période actuelle d’arrêter d’utiliser l’expression « 5 millions de musulmans en France ». Ce chiffre est d’ailleurs régulièrement repris par l’extrême droite pour faire peur et donner une lecture communautariste des rapports sociaux. Comment ce chiffre de 5 millions a-t-il été établi ? Cela ne vient pas de l’INSEE car ce type de recensement n’est pas autorisé dans notre République (et c’est tant mieux) C’est en fait l’estimation de la totalité de tous les immigrés d’Afrique du nord et d’Afrique noire, et de tous leurs descendants se trouvant sur le sol français : au total ça fait bien 5 millions, en tenant compte du pourcentage de musulmans en fonction des origines par pays. C’est d’une violence symbolique sans nom pour tous ceux (nombreux) qui sont athées, ou ne pratiquent pas, ou simplement les musulmans qui veulent avant tout être reconnus comme citoyens français, et qui se retrouvent ainsi catégorisés par leur propre parti comme « musulmans » avant tout. L’inversion des situations est parfois une bonne pédagogie : imaginons que des églises soient vandalisées et qu’un parti publie un communiqué de condamnation en concluant : « les 55 millions de chrétiens français aspirent à vivre leur foi avec ouverture et paix... », cela choquerait ceux qui se verraient ainsi désignés d’office comme « chrétiens ». Au-delà de ces aspects, c’est une question politique : elle engage une vision de la société, le regard qu’on porte sur les jeunes issus de l’immigration, ce qui suppose de ne pas alimenter nous-mêmes les stéréotypes qu’on prétend combattre. Appliquer une telle simplification, qu’on n’oserait jamais appliquer pour les chrétiens, est une forme de discrimination.

Lien entre désespérance sociale et terrorisme ?

Même discriminée et même première victime de la crise, l’écrasante majorité (silencieuse) de ces jeunes ne sombre pas dans le djihadisme ou ne défend pas les attentats meurtrier contre Charlie hebdo. Il faut le répéter sans cesse, et sans ambiguïté. La thèse selon laquelle les jeunes issus de l’immigration auraient pour seule aspiration ou débouché le djihadisme, le sport-business, la star-académie ou la délinquance témoigne d’une condescendance, d’un mépris et d’une méconnaissance complète des milieux populaires, et de comment ils vivent et raisonnent. Ces affirmations ou pseudo-raisonnements s’approchant de la sociologie de comptoir, ne s’appuient sur aucune étude sérieuse en réalité. En effet les motivations pour les départs de jeunes en Syrie obéissent à des causes multiples et sont difficiles à cerner. Même le département de la Creuse est touché par le phénomène ! Plus grave ces thèses effacent d’un trait tous les efforts de milliers d’acteurs sociaux dans des services publics des quartiers populaires dont les enseignants dans les écoles, collèges et lycées : il serait intéressant d’écouter un peu ce qu’ils ont à dire et leur vécu. Me concernant, enseignant depuis 15 ans dans un département où les indicateurs sociaux sont parmi les plus défavorables de France, je peux assurer que la plupart des élèves rencontrés ont des vocations plus classiques que la tentation d’une carrière dans le terrorisme : architectes, ingénieurs, chef de chantiers, patrons etc... Ils échouent (souvent, parfois), souffrent, posent des problèmes de discipline, ne bossent pas en classe, sont parfois violents entre eux, physiquement et verbalement, avec des propos racistes, homophobes, sexistes, mais aucun djihadiste à signaler en 15 ans de métier. Mes collègues confirment, même expérience. Pas de quoi faire un reportage ou donner du grain à moudre à des pseudo-sociologues en manque d’inspiration, mais c’est la réalité.

D’autre part expliquer que c’est la désespérance sociale de ces quartiers qui produit avant tout des Kouachis n’est pas un service qu’on rend à cette jeunesse, au contraire cela contribue à les stigmatiser un peu plus comme des « terroristes potentiels » dès lors qu’ils basculeraient dans la misère. Bien sûr le terrorisme peut (et il ne s’en prive pas en France) se nourrir de ces conditions sociales pour recruter ou susciter des vocations, mais ce n’est pas le facteur déterminant, sinon l’Espagne où la jeunesse souffre bien plus, avec également une population d’origine immigrée discriminée (bien plus qu’en France d’ailleurs), serait peuplée de Djihadistes à l’heure actuelle. Les causes sont multiples, politiques internationales de la France notamment, je ne développe pas...

Combattre l’ambiance « no-futur », renouer avec un récit de progrès de toute l’Humanité

Il convient de combattre l’ambiance « no-futur » [1] : pas de boulots en perspective ou alors des « boulots à la con » pour toute une génération. Ce qui nous ramène à la convention Industrie qui donne un projet cohérent à notre économie, un sens, avec de vrais métiers, de vrais défis... au contraire de la triste France, celle des ronds-points et de ces centres commerciaux uniformes, où on consomme tout et n’importe quoi, et surtout des objets produits dans des usines hors de France (situation intenable à long terme).

Mais au-delà de cet aspect, c’est le « no-futur » lié à la crise écologique, crise des ressources dans une planète limitée et une population en croissance démographique. Ce sentiment qu’on ne s’en sortira jamais sauf par la décroissance et la pénurie organisée et planifiée, ou la guerre de tous contre tous, nourrit un climat délétère. Face à ce tableau, il faut opposer un récit de progrès de toute l’humanité, par les batailles politiques mais aussi par les progrès scientifiques et techniques. Il est possible de répondre aux besoins fondamentaux des 9 milliards d’êtres humains futur en utilisant mieux les ressources ou en en trouvant d’autres ! La définition des limitations des ressources de la planète dépend de l’avancement des sciences et techniques du moment. En 1800 on pensait qu’on manquerait de bois et on trouvait déjà que la terre était surpeuplée ! À peine 500 millions d’habitants !, en 1900 (1 milliard) on va manquer de charbon disait-on, en 2000 de pétrole...et en 2100 ?... « l’humanité n’est pas sortie de l’âge de pierre par manque de cailloux », citation du ministre saoudien du pétrole, pour souligner que son pays ne tirera pas indéfiniment ses revenus de cette ressource, et que d’autres énergies prendront la suite du pétrole avant son épuisement...

Rationalité et liens avec le monde savant (au sens large)

C’est un vieux combat que mènent les obscurantistes partout dans le monde contre le raisonnement scientifique et la rationalité.

Rappelons que l’ignorance et l’irrationalité tuent, pas seulement dans un contexte de terrorisme d’origine islamiste : en Inde ou en Afrique des savants sont régulièrement tués car ayant lancé des campagnes de vulgarisation scientifique pour remettre en cause des croyances rétrogrades chez les paysans (et le business des charlatans derrière). Aux USA plusieurs Etats interdisent l’enseignement de la théorie de l’évolution pour ne pas heurter le récit biblique.

Dans ce contexte, il est important de revaloriser le discours scientifique, ses méthodes de raisonnement, la rationalité : ils forment le socle de notre patrimoine culturel et sont la meilleure immunisation contre la radicalisation qui conduit au terrorisme. Antidote aussi pour combattre les thèses « complotistes » qui font des ravages dans les consciences et sont un obstacle pour une politisation dans un sens « progressiste » des gens. Il y a besoin de repères à l’opposé du « tout se vaut » et du relativisme prôné dans certains milieux ces dernières années, issus de courants postmodernistes.

Le rôle de l’Ecole est essentiel, mais il y a une reconquête à opérer dans tout l’espace public notamment dans les médias avec des émissions, des documentaires aux heures de grande écoute. On parle beaucoup du rôle que la culture peut jouer, à juste titre, mais la dimension scientifique est systématiquement occultée [2]. Et cela ne sert pas la culture cette mise à l’écart, car le lien entre science et création artistique est fondamental [3] !

En France et plus généralement en Europe, les scientifiques sont sur la défensive. Ils sont aujourd’hui considérés comme responsables de tous les maux (environnement, catastrophe technologique, servilité au capitalisme). On les taxe de scientisme, de productivisme, de dogmatisme, d’économisme, d’experts ennemis de la démocratie. C’est ce qui explique en partie la faiblesse et la difficulté à se faire entendre, et à diffuser les valeurs de rationalité, de savoirs, pourtant fruits d’un chemin difficile avec les méthodes les plus sévères et des remises en questions régulières dans l’Histoire (à rebours complet des procès en immobilisme et dogmatisme qu’on leur fait souvent !). On récolte les fruits de ces campagnes délétères, et les sectes et toutes les croyances rétrogrades profitent de cette situation d’affaiblissement du monde scientifique et de sa perte de légitimité. Remarquons que l’appartenance à une secte ou à une entreprise terroriste n’est pas forcément liée à un faible niveau d’étude : on peut avoir fait de longues études et être crédules et réceptifs face à toute sortes de théories fumeuses et haineuses (voir le niveau d’étude des terroristes du 11 septembre 2001, des doctorants...). C’est donc vraiment le raisonnement, l’esprit critique dont fait largement usage la démarche scientifique qui doit revenir en force et servir de boussole, mais pour cela il faut arrêter de « tirer sur le pianiste » scientifique, arrêter de le ringardiser pour faire « moderne » et plaire à l’idéologie d’une frange écologiste (il y a heureusement une partie du mouvement écologiste qui n’est pas anti-science..). Réapprenons à écouter les scientifiques, à les respecter aussi, même si leurs conclusions peuvent nous heurter et être à contre-courant des idées à la mode.

Notes :

[1] Selon une expression trouvée par Ivan Lavallée

[2] La science est même perçue comme un frein à la création culturelle (cf. la caricature des savants avec leurs certitudes et leur dogmatisme : ils sont ennuyants et tristes, ils ne rêvent pas, etc.). A ce propos, exclure la connaissance scientifique de la culture est un contresens total : au contraire cela en fait partie et c’est même le point de départ de l’acte de création artistique, on ne peint pas de la même manière lorsqu’on est persuadé que la terre est au centre de l’univers ou l’inverse...

[3] La création artistique est une interaction avec le réel, dont la perception et la compréhension sont intimement liées au niveau de connaissances scientifiques de l’époque en question, en retour l’art nourrit l’imaginaire des scientifiques, ce qui favorise le progrès scientifique, la recherche, les découvertes etc...


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