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Réflexions pour un communisme de classe
Par Laurent Etre

Dans une période d’interrogation et de recherche à gauche, il nous a semblé intéressant de porter à la connaissance de nos lecteurs le texte de Laurent Etre.

Le 29 novembre dernier, à la Fête de l’Humanité Bretagne, j’ai participé, en ma qualité de rédacteur en chef de La Pensée, à un débat sur le thème « Quel communisme du XXIème siècle ? ». En amont, chaque participant avait reçu plusieurs questions nominatives pour se préparer. Quelques semaines après ce débat stimulant, qui a rassemblé plus de 300 personnes, j’ai repris mes notes et mis en forme mes réponses, avec le souci de rester au maximum synthétique. Voici donc ces réponses, qui ne se veulent pas autre chose qu’une modeste contribution, provisoire, sur un sujet aux multiples enjeux philosophiques et politiques.

Comment le philosophe apprécie la bataille des idées actuelle et la place des idées communistes dans cette bataille ?

Marx l’explique dans l’Idéologie allemande : « Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes ».

Aussi, pour appréhender la « bataille des idées actuelle », partons de là, de l’analyse de l’idéologie des dominants.

La classe dominante, aujourd’hui, pour préserver le système capitaliste, est traversée par une divergence stratégique, qui donne lieu à la mise en avant de deux idéologies. Il y a d’abord une stratégie de diversion identitaire, de désignation de bouc-émissaires (les migrants, les musulmans...). Il s’agit alors de diviser les exploités, pour neutraliser leur capacité de riposte. Ensuite, on se trouve en présence d’une stratégie de déni des souffrances sociales engendrées par le système capitaliste néolibéral : c’est le discours « start-up » présentant la mondialisation, la dérégulation, comme une mine d’opportunités. Là, le but est d’ostraciser les exploités, de faire oublier, et de leur faire oublier, que ce sont eux qui créent les richesses.

Ainsi, ce qui me paraît dominer sur le front idéologique, c’est l’ostracisation et la division des classes laborieuses, lesquelles forment la majorité de la population.

Face à cela, seules les idées communistes peuvent avoir une réelle efficacité. Ce sont les seules à pouvoir faire prendre conscience du sort commun, des intérêts objectifs communs des exploités face au capital, et les seules à redonner une puissance d’initiative aux producteurs.

Tout dépend, bien sûr, de ce que l’on entend par « communisme ».

La phrase de Marx, elle aussi tirée de l’Idéologie allemande, qui évoque le communisme comme « mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses », est celle qui revient le plus souvent dans les tentatives de définition. Mais, coupée de son contexte, elle devient totalement abstraite et inoffensive.

On oublie que quelques lignes plus loin, Marx définit ce « mouvement réel », comme l’action du prolétariat, l’action des classes laborieuses, donc, qui ne vivent que de la vente de leur force de travail.

Dans la Critique du Programme de Gotha, il dira, comme en écho à sa définition de l’Idéologie allemande, que les prolétaires « travaillent au renversement des conditions de production actuelles ». Alors, pourquoi s’en tenir simplement au « mouvement réel qui abolit l’existant » ? Pourquoi cette amputation, qui efface le contenu de classe du communisme, son ancrage dans le rapport de force capital / travail, et qui du même coup, laisse entendre que le communisme serait déjà à l’œuvre dans les contradictions du capitalisme, sans qu’il y ait besoin d’un sujet révolutionnaire pour l’amener à son terme ?

Ce spontanéisme est en vogue dans une partie de la gauche dite « radicale », chez le théoricien altermondialiste Toni Negri, par exemple, qui propose de s’en remettre aux agissements de la « multitude », en lieu et place d’une action de classe organisée et conscientisée.

Dans ce contexte, le courant communiste devient inaudible ; on n’en perçoit plus la spécificité, l’apport propre. Pour qu’il soit à nouveau clairement identifié et redevienne populaire, je pense qu’il faut lui restituer sa dimension de classe.

Le communisme, selon la formule du Manifeste, vise une société « libre et sans classes », ou, selon les termes de la Critique du programme de Gotha, une société dont la devise serait « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Devise valable pour tous les individus. Mais pour parvenir à ce dépassement de la société de classes, il faut qu’une classe en particulier, le prolétariat, se mette en mouvement en ce sens. Il faut, comme le dit encore la Critique du programme de Gotha, que « les conditions concrètes de la production (soient) la propriété collective des travailleurs eux-mêmes ». Le communisme, c’est, dans le livre III du Capital, la « société où les producteurs s’associent librement ».

Pour autant, ré-ancrer ainsi le communisme dans la question du travail, de la production, suffira-t-il à le rendre populaire ? Clairement, non. Et ce serait bien naïf de prétendre le contraire.

Car d’autres raisons, davantage structurelles celles-là, expliquent que les classes laborieuses peinent à s’approprier le communisme : la diversification interne du salariat, l’atomisation de la classe ouvrière comme classe porteuse de valeurs positives, la réalité d’un certain individualisme consumériste, la face narcissique du développement d’une communication tous azimuts à l’aune des réseaux sociaux et d’Internet... Et puis, bien sûr, le poids de l’échec du « socialisme réel », dans les pays de l’Est.

Mais je crois pourtant qu’expliciter le contenu de classe du communisme, contribuerait à le rendre beaucoup plus appropriable qu’il ne l’est aujourd’hui.

Aujourd’hui, nous avons tendance à chercher des embryons de communisme dans des expériences comme les communautés de développement des logiciels libres, les réseaux collaboratifs de fabrications et de créations numériques, ou les jardins et les habitats partagés, les plateformes numériques d’échanges de services... Autant d’expériences sympathiques, mais embryonnaires, qui sont certes des brèches dans le règne de la marchandise, mais aisément contournées, ou polluées, par le système capitaliste.

Sans se détourner de ces expériences centrées sur la valeur d’usage, il faudrait remettre le communisme en selle là où le capitalisme tire la source de ses profits. Il faudrait en refaire un horizon possible, auprès des millions de salariés, des millions de travailleurs qui subissent l’extorsion de plus-value, l’exploitation de leur force de travail, la pression au rendement, la course au profit, le sacrifice des emplois, la perte de sens au travail.

Face à cela, les communistes ont déjà des propositions : de nouveaux pouvoirs d’intervention des salariés dans la gestion des entreprises, mais surtout, la mise en place d’un système de sécurité d’emploi et de formation, lequel permettrait, au fond, que la force de travail humaine ne soit plus traitée comme une vulgaire marchandise.

Mais ces propositions sont souvent perçues comme des mesures ne pouvant être imposées que d’en haut, des mesures subordonnées à la conquête du pouvoir d’Etat, alors même que ce n’est pas du tout le but affiché, alors même qu’elles s’appuient précisément sur une critique pertinente de l’étatisme.

C’est qu’il manque un maillon pour faire le lien entre ce projet communiste impliquant d’affronter la question du pouvoir d’Etat, et le vécu actuel des travailleurs.

Repartons alors de ce vécu. Que sont les luttes actuelles ? Ce sont d’abord des luttes pour l’emploi et le pouvoir d’achat. En un mot, des luttes défensives. Et comment pourrait-il en être autrement, vu le rapport de force ?

Cela veut-il dire pour autant que l’horizon communiste n’affleure pas dans ces luttes ? Non, il y affleure, mais sous l’angle de la question de la propriété des moyens de productions, qui reste la contradiction essentielle du système capitaliste.

Je pense aux expériences de coopératives ouvrières, comme les Fralib, qui émergent de luttes pour sauver les emplois, et qui préfigurent à mon avis bien mieux que les diverses expériences numériques collaboratives le communisme comme société où « les producteurs s’associent librement », selon les mots de Marx.

Et c’est sur cet enjeu préalable de la propriété des moyens de production que les communistes sont attendus, à mon avis, et qu’ils ont beaucoup à dire. Sans bien sûr s’y limiter, sans renoncer à porter des propositions qui vont au-delà, qui touchent à des enjeux de civilisation, comme c’est le cas du système de sécurité d’emploi et de formation.

Comment la vie réelle nourrit l’idée et le projet communiste ?

J’ai déjà en partie répondu, en évoquant les expériences des Scop, dont le nombre, en France, a augmenté de 24% sur les quatre dernières années. Mais pour aller plus loin, je dirai que la « vie réelle » nourrit le projet et l’idée communistes, dans la mesure où elle comporte déjà elle-même des ferments de communisme.

Qu’il y ait des germes de communisme dans les plis de la société actuelle ne fait pour moi aucun doute. Le communisme n’est pas un idéal que l’on plaque sur la réalité, c’est entendu. Mais on a trop vite fait de se contenter d’un tel constat.

L’existence d’embryons de communisme ne saurait nous dispenser d’élaborer une stratégie, avec un but et un chemin. On m’objectera peut-être ici l’échec de l’« étapisme » du temps du bloc de l’Est. A cela, je répondrai que dessiner une feuille de route n’implique pas de s’y enfermer de façon dogmatique. L’expérience, les développements de la lutte des classes, peuvent amener à bifurquer, à prendre d’autres voies que celles qui étaient prévues initialement. Etre révolutionnaire, au XXIème siècle comme par le passé, suppose de savoir faire preuve de créativité, d’imagination, faire dialoguer en permanence théorie et pratique. Mais une autre chose est sûre : il faut bien avoir une idée du chemin si l’on veut avancer vers le but, si l’on veut mobiliser politiquement les classes laborieuses sans lesquelles, à mon sens, il ne peut y avoir changement de société.

La question, la grande question à mon sens, est donc celle de la stratégie.

Il s’agit de déterminer lesquels, des germes de communisme identifiables dans la société actuelle, il convient de faire croître prioritairement.

Comment articuler, par exemple, les luttes dans l’entreprise et les expériences aux marges du marché, que l’on rassemble souvent sous l’étiquette de « communs » ?

Et derrière ces choix stratégiques, il y a l’idée que le communisme ne va pas advenir tout seul, du libre jeu des contradictions capitalistes. Il y a l’idée qu’il faut, au contraire, identifier un sujet révolutionnaire pour porter ce communisme ; sujet révolutionnaire qui peut être multiple, qui peut consister en une alliance de classes, ainsi qu’a pu y insister un auteur comme Jean Lojkine, dont je vous recommande le dernier ouvrage, La révolution informationnelle et les nouveaux mouvements sociaux  [1].

Dans un article du numéro Communisme ? de la revue Actuel Marx (n°48, PUF, 2009), Franck Fischbach souligne aussi la nécessité de réfléchir à nouveau sur le sujet révolutionnaire. Il évoque ce passage du Capital (livre I) où Marx écrit, au sujet de « l’enveloppe capitaliste » qui entrave le plein développement de la « socialisation du travail » : « on la fait sauter ». Ce qui veut bien dire que cette enveloppe ne sautera pas d’elle-même, spontanément.

La vraie question n’est donc pas l’impact de la « vie réelle » sur l’idée et le projet communiste, mais, je dirais, comment conduire la « vie réelle » à accoucher du communisme qui est présent en elle, et qui pourrait très bien rester encore longtemps à l’état de pure potentialité sans une intervention consciente et déterminée de celles et ceux qui ont objectivement intérêt à sortir du capitalisme.

Autrement dit, « pas de communisme sans communistes », comme le dit Franck Fischbach.

Ce qui ouvre sur de nouveaux questionnements. Comment se manifeste la qualité de communiste, dans la « vie réelle », quotidienne ?

Cela passe bien sûr par la pratique militante dans le parti, qui a son rythme, ses rendez-vous, sa sociabilité. Cependant, puisque l’enjeu n’est pas simplement de faire vivre un parti, mais, pour l’exprimer de façon lapidaire, de « faire la révolution », comment est-on communiste en dehors de son parti, dans ses rapports à ceux qui ne sont pas communistes mais pourraient l’être ? Comment rassembler les classes populaires sur un projet communiste, dont le parti n’est jamais qu’un outil ?

Je répondrai par un mot : l’exemplarité. Exemplarité dans le combat contre toutes les injustices, contre l’exploitation et les dominations. Ce qui implique d’être au cœur de la vie réelle de celles et ceux qui subissent ces logiques, être à leurs côtés, pas au-dessus.

Etre à leurs côtés, non pour simplement les accompagner sur ce qui serait un mode sacrificiel, mais au contraire, pour leur ouvrir d’autres perspectives, pour les convaincre qu’« un autre monde est possible ».

Etre exemplaire dans le travail, en particulier, me semble décisif d’un point de vue communiste. Et cela ne veut pas dire être obéissant à l’égard de la hiérarchie, mais juste être pleinement investi dans l’activité. Ici, je songe aux travaux du philosophe du travail Yves Schwartz sur les valeurs que met en jeu l’écart inévitable entre « travail prescrit » et « travail réel ». Reformuler les prescriptions hiérarchiques, faire preuve de créativité et de solidarité face aux situations d’imprévu du travail réel… Cela engage de grandes valeurs humaines, et permet aussi de créer, dans le collectif de travail, des liens de confiance susceptibles de se prolonger dans des luttes pour défendre l’outil de production et se l’approprier. Autrement dit, il me semble que les travailleurs sont d’autant plus forts dans leurs luttes que leurs rapports dans le cadre professionnel, dans l’activité de production, sont denses.

Le déploiement quotidien des savoir-faire révèle toujours un savoir-être et un savoir-vivre, en contradiction directe avec les froids impératifs d’un management tourné vers la seule rentabilité financière.

Dans un ouvrage collectif récent, Changer le travail, pour changer de société, édité par la Fondation Jean Jaurès et coordonné par Marc Deluzet de l’Institut Erasme, on trouve cette idée selon laquelle il y aurait, dans le remodelage permanent des prescriptions, « le cœur d’un code de l’honneur susceptible de faire surgir la perspective de renversements à venir ». [2]

C’est une idée qui a tout à fait sa place, à mon sens, dans une approche communiste.

Au-delà, sans tomber dans ce qui serait un catéchisme révolutionnaire, je pense que le communisme possède une dimension morale au sens de l’impératif catégorique de Kant : « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. » Autrement dit, dans une perspective communiste qui radicaliserait le propos de Kant, il s’agit de se garder de toute instrumentalisation d’autrui, dès aujourd’hui, sans attendre un quelconque « grand soir » de la révolution.

Bien sûr, cet impératif moral, cet humanisme pratique, sont potentiellement en tension avec les impératifs de la lutte des classes. Face à une classe possédante qui, en un sens, instrumentalise une partie de l’humanité pour accroître sans cesse ses profits, on n’ira certainement pas préconiser de « tendre l’autre joue ».

La morale communiste est à pratiquer entre communistes, et avec cette immense majorité qui a intérêt à une sortie du capitalisme, afin de créer un « bloc historique » capable de briser le joug d’un système profondément immoral.

Elle implique de savoir être inflexible face à l’injustice, intraitable face à tout ce qui rabaisse, assujettit l’être humain. Cette notion d’inflexibilité me paraît fondamentale dans une société que le sociologue Zygmunt Bauman qualifie de « liquide », et qui, précisément, encense la flexibilité des comportements comme sa valeur suprême. C’est que, derrière cet appel permanent aux capacités d’adaptation de chacune et chacun, les dominants recherchent en fait notre docilité face aux logiques, hégémoniques, du marché capitaliste.

Retrouver le chemin de l’inflexibilité est donc, à mes yeux, un élément important d’une stratégie visant à rendre le communisme à nouveau populaire, au sens fort du terme.

La forme "parti" n’est-elle pas obsolète quand semblent triompher le "mouvementisme" et le populisme ?

Précisément parce qu’il nous faut résister au « mouvementisme » et au populisme, nous avons besoin de la forme « parti ».

Populisme et mouvementisme fonctionnent ensemble. Quel est le principe du populisme de gauche de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau ? C’est la démocratie radicale. Et cette démocratie radicale n’est souvent, malheureusement, que la reproduction de la structure de classe de la société actuelle. Elle conduit du moins à relativiser l’axe capital / travail. En 1985, dans leur ouvrage phare, réédité en 2009, Hégémonie et stratégie socialiste, ils expliquent par exemple, concernant le projet de «  socialisation des moyens de production  », qu’il faut «  insister sur le fait que cela ne peut pas seulement signifier l’autogestion des travailleurs, puisque ce qui est en jeu est la vraie participation de tous les sujets aux décisions concernant ce qui va être produit, comment cela va être produit, et les formes sous lesquelles le produit va être distribué  ».

Mais on peine à comprendre qui sont ces «  sujets  » distincts des «  travailleurs  »   ? Si ce sont des rentiers, des actionnaires, des propriétaires tirant leurs revenus de l’exploitation du travail des autres, on voit mal pourquoi il faudrait jouer avec eux le jeu de la démocratie. Avec les tenants de la dictature du profit, point de démocratie !

Qu’on me comprenne bien : je ne critique évidemment pas la démocratie comme « pouvoir du peuple ». Ce que je vise, c’est une idée dévoyée de la démocratie, qui fait passer le débat sur le contenu des décisions après celui sur les procédures de décision. Et de mon point de vue, cette version procédurale de la démocratie n’a que bien peu de chances de croiser les intérêts du peuple, si l’on veut bien caractériser celui-ci comme l’ensemble des classes laborieuses, et non comme une « multitude » abstraite.

Bien plus, je dirais que ce pseudo démocratisme radical ne sert qu’à relativiser l’importance de la lutte des classes, de l’action sur les rapports sociaux de production, dans la transformation révolutionnaire de la société. Comme Negri, ce courant veut nous faire croire qu’ancrer une telle transformation révolutionnaire dans le monde du travail serait restrictif, corporatiste. Ce faisant, il participe au dénigrement de celles et ceux, majoritaires, qui ne vivent que de la vente de leur force de travail ou se retrouvent privés d’emploi. Et donc, ce démocratisme radical, qui remplace la classe par le « peuple » ou par la « multitude », participe surtout à la reproduction du système capitaliste.

Ce qui marche de pair avec cette ostracisation du monde du travail, c’est le renoncement, selon les mots de Mouffe et Laclau, à « déterminer a priori les agents du changement ». Place, donc, aux contingences de la conflictualité démocratique, d’une « démocratie radicale et plurielle » reconnaissant le « caractère incomplet et ouvert du social ».

Tout cela pour dire que si la forme « parti » a encore une utilité pour les communistes, c’est d’abord comme parti de classe, ancré dans le monde du travail. Avec l’idée que le communisme ne va pas advenir naturellement, spontanément, des contradictions internes du capitalisme, mais qu’il faut bien identifier un sujet révolutionnaire, une classe ou une alliance de classes capable de porter son dépassement.

Mais si l’ambition est le communisme comme « société libre et sans classes », le parti communiste ne peut pas être seulement parti de classe, sans quoi il se confondrait avec un syndicat. Il doit au contraire permettre en son sein, à la classe des producteurs qu’il représente, d’expérimenter déjà des rapports sociaux affranchis des logiques de classes. Il doit permettre à ses membres de se projeter au-delà de leur classe. Concrètement, cela veut dire qu’il doit être un lieu de formation théorique et de débat d’idées, un lieu de culture, où il n’y a pas d’un côté des dirigeants et de l’autre des dirigés.

Cela veut dire aussi donner toute leur place aux luttes sociétales, qui ne sont pas directement de classe, mais que la classe des travailleurs doit porter si elle veut l’émancipation humaine dans toutes ses dimensions, qui ne sont évidemment pas qu’économiques. Par luttes sociétales, j’entends notamment celles contre le sexisme, le racisme, et toutes les autres formes de discriminations. Ces enjeux ne relèvent pas en tant que tels de la lutte des classes, dans la mesure où, si le capitalisme s’en accommode sans problème et sait en jouer pour amplifier sa logique de concurrence dans l’arène marchande, on peut en même temps tout à fait concevoir de les résoudre tout en restant dans un cadre capitaliste. En revanche, ce qui est absolument certain, c’est qu’une société communiste, faisant, selon l’expression du Manifeste, du « libre épanouissement de chacun la condition du libre épanouissement de tous », suppose l’éradication de toutes ces formes de discriminations liées à des questions d’identité.

C’est dans le cadre du capitalisme que nous sommes réduits au travail. Et si cette réduction nous impose le terrain de l’affrontement, s’il faut arracher le travail au joug du capital pour attaquer le système en son cœur, cela ne veut pas dire que dans l’absolu, nous nous réduisions effectivement à cette dimension économique. Il nous faut voir plus loin.

Le film de Raoul Peck sur Le Jeune Marx a été un succès public. Comment utiliser l’héritage de Marx pour dégager des perspectives révolutionnaires dans le monde d’aujourd’hui ?

Le film de Raoul Peck se centre sur le passage d’un socialisme utopique, proclamant la fraternité entre les hommes contre l’évidence de leur division en classes antagoniques, à un socialisme scientifique, qui part des contradictions du réel, à savoir la lutte des classes, pour aller à la réalisation de l’idéal, la fraternité humaine. Avoir porté cela à l’écran, dans un film grand public, c’est une vraie prouesse, dont il faut se réjouir.

Le Jeune Marx, par le succès qu’il a rencontré auprès d’un public plus militant, a permis aussi de nourrir la réflexion sur le contexte idéologique actuel dans la gauche de transformation sociale. En effet, ne peut-on entrevoir quelques parentés entre le socialisme utopique du XIXème siècle et la montée en puissance, de nos jours, du populisme de gauche ?

C’est une idée que développait récemment Jean Quétier, rédacteur en chef de la revue Cause commune, dans un entretien à l’Humanité, paru au moment de la sortie en salle du film de Peck [3]. Il y montrait que ces deux courants, par-delà des rapports au pouvoir diamétralement opposés, ont en commun un même désintérêt pour l’analyse de la structure de classe de la société, et pour l’action politique sur les rapports de production.

Je prolongerais cette réflexion en disant que du coup, ils ne permettent pas d’identifier une prise à partir de laquelle mettre à bas le système capitaliste.

C’est l’axe central d’une discussion écrite, datant de 2000, entre le philosophe marxiste slovène Slavoj Zizek d’une part, et Ernesto Laclau et Judith Butler, d’autre part. Un échange qui a été pour la première fois édité en français l’an dernier, par les éditions du Seuil, sous le titre Après l’émancipation. [4]

Contre l’idée d’une pluralité irréductible des revendications, Zizek estime qu’il y a, dans toute série de luttes particulières, une lutte qui, inscrite elle-même au sein de la série en question, en fournit également « l’horizon » d’ensemble. Et pour Zizek, cette lutte structurante reste celle des classes.

Que lui répond Laclau ? Qu’« il n’y a pas de situation spéciale au sein d’un système qui jouisse d’un privilège a priori pour mener une lutte antisystémique ». Tout dépendrait du contexte. Enfin, pas tout à fait. Car si tel était le cas, on pourrait alors supposer que dans certaines situations, le point de cristallisation antisystémique puisse être la lutte contre l’exploitation. Or, non. Le théoricien du populisme de gauche livre un jugement sans appel : la lutte des classes « n’a pas de signification précise dans le monde contemporain », écrit-il à l’intention de Zizek.

Autrement dit, Zizek semblait bien avoir raison de reprocher à ce courant d’idées, comme à l’ensemble des politiques postmodernes, une « acceptation du capitalisme ». Du moins ces idéologies désarment-elles les classes laborieuses face au règne du capital.

Pour revenir maintenant à la question de départ, sur l’utilisation de l’héritage de Marx pour tracer des perspectives révolutionnaires adaptées à notre époque, je mettrais en avant une idée de Marx qui me paraît toujours éclairante.

Il s’agit de la conscience qu’il avait du fait qu’on ne se libèrera pas du travail contraint, du travail comme activité séparée et sphère de la nécessité, sans mettre toutes nos forces à libérer d’abord ce travail du joug du capital.

C’est-à-dire en posant la question de la propriété des moyens de production et des finalités de cette production : les intérêts financiers et de court-terme d’une poignée d’actionnaires, ou bien l’intérêt général, le mieux-être pour chacune et chacun dans la préservation de l’environnement ?

Il faut notamment rappeler cela à tous ceux qui se réjouissent du remplacement de la main-d’œuvre humaine par des robots.

Les robots qui permettent de gros gains de productivité ne sont pas tombés du ciel ; ils ont été produits par l’homme, par l’exploitation de la force de travail humaine. Mais le capital les utilise à une seule fin : accélérer toujours plus sa course à l’accumulation de capital. Les robots ne vont pas par eux-mêmes nous libérer de ce joug.

Récupérer ces gains de productivité pour les mettre au service du bien commun, de la collectivité, ne peut donc se faire sans repartir du travail vivant, sans que les travailleurs prennent le pouvoir. Et donc, en commençant par la défense des emplois corrélativement à une offensive pour la formation des salariés à de nouvelles qualifications, dans un contexte d’intellectualisation croissante de nombreuses tâches. Et avec une réduction du temps de travail qui soit organisée, partagée, et non pas anarchique et subie, comme c’est le cas aujourd’hui. Voilà un axe fort, à mon sens, pour avancer vers un communisme du XXIème siècle.

Laurent Etre est rédacteur en chef de la revue La Pensée

Notes :

[1] éditions Le Bord de l’eau, 2016

[2] lire ma critique de l’ouvrage sur La Faute à Diderot : http://www.lafauteadiderot.net/Chan...

[3] https://humanite.fr/jean-quetier-po...

[4] Lire ma critique de l’ouvrage sur le site Silogora : http://silogora.org/lutte-des-class...


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