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Rationalisme : les révolutions ont toujours été taxées de folie
Par Domenico Losurdo

Comment expliquer la grande crise historique qui débute avec la Révolution française et qui, un quart de siècle plus tard, se conclut (provisoirement) avec le retour des Bourbons ? Friedrich Schlegel et la culture de la Restauration n’ont de cesse de dénoncer la « maladie politique » et le « fléau contagieux des peuples » qui font rage à partir de 1789 ; mais c’est Metternich lui-même qui met en garde contre la « peste » ou le « cancer » qui dévaste les esprits. Pour être plus exacts – renchérit cet autre idéologue de la Restauration qu’est Baader –, nous sommes en présence d’une « folie de possession satanique »  ; au renversement de l’Ancien Régime a succédé non pas la démocratie mais bien la « démonocratie », c’est-à-dire le pouvoir de Satan. Plus tard la révolution de 48 et surtout la révolte ouvrière poussent Tocqueville à dénoncer l’emballement de la maladie révolutionnaire  : c’est un « virus d’une espèce nouvelle et inconnue ». Ne manque pas non plus la référence à des forces en quelque sorte infernales : dans les journées de juin, Tocqueville entend résonner « une musique diabolique » dans les quartiers qui s’apprêtent à résister. Au lendemain de la Commune de Paris, c’est Taine qui met tout sur le compte du « virus » et de l’« altération de l’équilibre normal des facultés ». Dans ce cas aussi, la folie a quelque chose de diabolique. Si Voltaire est un « démon incarné », Saint-Just est le protagoniste d’une sorte de rite satanique : « Écraser et dompter devient une volupté intense, savourée par l’orgueil intime, une fumée d’holocauste que le despote brûle sur son propre autel ; dans ce sacrifice quotidien, il est à la fois l’idole et le prêtre, et s’offre des victimes pour avoir conscience de sa divinité. » Comparable au cycle révolutionnaire français est celui qui débute en Russie en 1905. La culture dominante va alors réactualiser le « diagnostic » déjà opéré. Le « virus d’une espèce nouvelle et inconnue » migre de France en Russie  : c’est ainsi, dans un renvoi explicite à Tocqueville, qu’argumentent François Furet et le soviétologue états-unien Richard Pipes. Le second, en particulier, affirme qu’après s’être manifesté en France dès les Lumières et les sociétés de pensée, le virus maudit aurait fait rage en Russie non pas à partir de Staline ou d’octobre 1917 mais de la révolution de 1905. Pour se rendre compte de l’absurdité du renvoi à la psychopathologie, il suffit de réfléchir au fait que le caractère catastrophique de la crise révolutionnaire en Russie a été prévu avec des décennies d’anticipation par des auteurs très différents entre eux. En 1811, de Saint-Pétersbourg encore ébranlé par la révolte paysanne de Pougatchev, Maistre voit se profiler une révolution (cette fois appuyée par des « Pougatchev de l’université », c’est-à-dire par des intellectuels d’origine populaire) d’une ampleur et d’une radicalité à faire pâlir la Révolution française. En 1859 Marx prévient : si la noblesse continue à s’opposer à une réelle émancipation des paysans, il en émergera un cataclysme social « sans précédents dans l’histoire ». S. Witte lui-même, premier ministre russe, s’exprime en termes similaires en 1905 ! Pour confirmer la vanité de l’approche psychologiste, on rappellera ce qu’il advient au milieu du XIXe siècle dans le sud des États-Unis. Le nombre des esclaves fugitifs augmente et les idéologues de l’esclavage s’étonnent : comment est-il possible que des gens « normaux » se soustraient à une société aussi bien ordonnée ? Nous voici clairement en présence d’un esprit troublé. Mais de quoi s’agit-il ? En 1851, Samuel Cartwright, éminent chirurgien et psychologue de Louisiane, partant du fait qu’en grec classique drapetes est l’esclave fugitif, conclut triomphalement que le trouble psychique qui pousse les esclaves noirs à la fuite est précisément la drapétomanie. Historiquement, il n’y a pas eu de défi à l’oppression qui n’ait été taxé de folie. Les choses ont-elles vraiment changé aujourd’hui ?

Texte traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio, publié dans L’Humanité des débats du 20 Novembre 2010. Domenico Losurdo est philosophe et historien italien.


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