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Quelle démocratie entre conflit social et identitaire ?
Par André Tosel

Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l‘élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, III, 15.

Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est celle de l’aristocratie.
Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie ;
Mais comme il est défectueux par lui-même, c’est à le régler et à le corriger que les grands législateurs se sont surpassés.

Charles Secondat de Montesquieu, L’Esprit des lois, II.

Dans l’Etat bourgeois le plus démocratique, les masses opprimées se heurtent constamment à la contradiction criante entre l’égalité formellement proclamée par la démocratie des capitalistes et les milliers de restrictions et de subterfuges réels qui font des prolétaires des esclaves salariés.
Vladimir Ilitch Lénine, La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky.

Ces citations initiales ne se veulent pas provocatrices. Elles visent simplement à mesurer la profondeur d’une des apories irrésolues qui marquent l’histoire de la démocratie libérale représentative. A quelques années de distance l’un de l’autre, Rousseau, inspirateur de la démocratie républicaine, ne donne pas grand crédit aux efforts accomplis par le libéralisme politique antérieur et par ses grands législateurs invoqués par Montesquieu pour corriger le tirage au sort, même s’il ne se fait pas d’illusions sur les chances réelles de cette procédure antique pour permettre aux citoyens de servir effectivement leur patrie. Les siècles qui ont suivi nous ont appris certes depuis le XX° siècle à ne pas mépriser la démocratie formelle après les despotismes passés. Toutefois le devenir de cette démocratie en ce début de XXI° siècle ne saurait effacer le désenchantement éprouvé face à un système politique qui demeure comme régime dominant parfaitement fonctionnel au maintien d’un autre despotisme, celui qui assure la reproduction mondialisée de l’esclavage salarié, objet de la critique impitoyable de Marx reprise par Lénine.

Où en est la démocratie aujourd’hui ? Peut–elle faire encore consensus si elle se révèle incapable de dépasser ce qui fait d’elle encore un régime de désappropriation de la puissance collective qu’elle est censée garantir et un mécanisme de consensus au monde tel qu’il va ? Comment ne pas la haïr sinon en essayant de la revitaliser durablement en démocratie processus réalisant l’affirmation égalitaire des « incompétents », ainsi que le tentent les expériences en cours en Amérique du Sud ou les mouvements divers d’indignés en occident et ailleurs qui combattent le saccage de leur existence par la voracité infinie du capitalisme néolibéral ? Le désenchantement peut-il non pas laisser place à un enchantement mais à des processus d’activation de conflits productifs qui ne sont pas tous liés à l’exploitation du travail, mais contestent aussi et partout la domination néocoloniale et l’anthropocentrisme ethnique occidental ? Deux types de conflits se proposent, en effet, comme des occasions d’une remise en cause de la démocratie régime, le conflit social relativement univoque que la tradition marxiste nomme lutte de classes et qui se réfère à la condition univoque et générale du travail et le conflit identitaire plurivoque qui revendique son originalité en renvoyant à la formation et à l’existence de communauté de filiation. C’est cette situation que nous souhaitons analyser, mais auparavant il nous faut proposer un cadre historique minimal.

La parabole des formes de la démocratie jusqu’à la démocratie pluraliste et néo-corporative

La démocratie n’a jamais existé en adéquation avec son concept, elle n’a jamais coïncidé avec sa théorie pure qui la définissait comme gouvernement du peuple par et pour le peuple. Elle a existé historiquement sous la forme de la démocratie libérale et de ses clauses d’exclusion qui infirmaient ses promesses ; elle s’est ensuite critiquée en se posant comme démocratie réaliste procédurale en garantissant des droits minimaux effectifs. Elle a assumé de ne pas pouvoir se maintenir au niveau de ses promesses et elle s’est donnée une forme révisée à la baisse, celle d’une démocratie néo-corporative fondée sur les droits formels de l’homme et du citoyen, sur des procédures et sur une sphère de l’opinion publique libre. Aujourd’hui comme démocratie néolibérale elle renonce définitivement à des promesses qui ne peuvent être tenues et elle n’existe que sous la forme paradoxale d’une démocratie d’opinion majoritaire tendanciellement en voie de dé-démocratisation rampante.

- La démocratie a été pensée initialement comme libre société universelle et volontaire de personnes libres mettant un terme à tous les despotismes et à tous les privilèges. Elle reposait alors sur un principe de désincorporation des individus qu’elle arrachait aux corps collectifs imposant à la personne libre et égale une multiplicité d’appartenances. Mais elle a rompu dès le début avec la démocratie antique. Comme l’a montré Jacques Rancière dans La haine de la démocratie (2005, 46-48), l’idée de démocratie est fondamentalement liée à un principe anarchique propre à la pensée grecque d’avant Platon. En généralisant le tirage au sort des titulaires des fonctions essentielles, en discréditant la compétence de tous les incompétents et en se refusant à reposer sur une science et une technique réservées à une élite d’experts, elle a dévalué touts les titres autorisant à exercer le pouvoir de gouverner ainsi que le lui reproche Platon dans Les Lois (III, 690a-690c). L’homme démocratique ne reconnaît pas le droit de gouverner qui se fonde sur quatre titre naturels : le pouvoir des parents sur les enfants, des vieux sur les jeunes, des maîtres sur les esclaves, des gens bien nés sur les hommes de rien faisant populace. Il ne reconnaît pas davantage deux autres titres : le pouvoir des plus forts sur les plus faibles qui serait supposé inscrit dans la nature (les riches peuvent être ces plus forts), l’autorité naturelle des savants sur les ignorants qui accomplit la loi de nature. Tous ces pouvoirs sont hiérarchiques. Est discrédité tout principe de filiation, de généalogie de même que tout titre fondé sur la puissance de la propriété et de la richesse. La démocratie est le gouvernement de ceux qui n‘ont pas de titre à gouverner ou à être gouverné, sinon de ceux qui ont pour titre de ne pas avoir d’autre titre que celui de la contingence de l’être en commun humain en sa pluralité.

- La démocratie moderne refoule plus ou moins cette anarchie constitutive du politique comme pouvoir des « sans titre ». Elle est essentiellement représentative, même en sa version républicaine. Elle penche en sa version libérale du côté de la pluralité des individus définis par leur propriété fruit de leur libre initiative économique (Locke et Constant). Du côté républicain, elle penche du côté de l’universalité d’une association de personnes dont la liberté et l’égalité sont médiatisées par la solidarité ou fraternité ; elle maintient alors une référence au Bien commun défini en termes de volonté générale (Rousseau, Saint-Just). Cette référence implique une action exercée par la puissance souveraine sur l’illimitation des libertés individuelles devenues puissance productive régie par l’amour propre. La démocratie libérale implique une clause d’exclusion ou d’exception qui a caractérisé son histoire (Losurdo). Elle a exclu, quitte à les inclure après des luttes, les citoyens passifs pauvres, les femmes, les sauvages, les colonisés. La démocratie républicaine a inversement imposé aux citoyens des mesures de limitation ou des contraintes économiques au risque d’un despotisme de la vertu. Dans les deux cas la démocratie a été confrontée à la tâche de composer son principe d’universalité humaine abstraite qui ne connaît que l’humanité citoyenne générique avec les principes d’appartenance des hommes et des citoyens à des communautés d’existence, tels les Etats nations ou les communautés de filiation qui définissent en les historicisant et les territorialisant les conditions d’actualisation du principe abstrait de la souveraineté du peuple citoyen.

- De toute manière aucun de ces modèles ne s’est réalisé à l’état pur en raison de la référence au principe de représentation, même considéré sous sa forme commissaire. Du XIX° au XX° siècle ce qui a été élaboré et a fonctionné c’est la démocratie définie de manière résolument réaliste comme pouvoir d’une oligarchie élective ou d’un principat démocratique garantissant dans certaines limites les droits d’égale liberté, la représentation parlementaire, une articulation des pouvoirs constitutionnels, le vote majoritaire et le respect des minorités, soit un ensemble de procédures qui ne peuvent plus impliquer la référence à un Bien commun substantiel, à la volonté générale. Cette conception réfléchit les pratiques des Etats nations démocratiques en construction. Elle se veut réaliste et repose sur la critique de la prétention métaphysique et substantialiste à faire de la démocratie politique la condition absolue de la vie bonne et le savoir politique perd ce qui lui restait de la dimension architectonique attribuée par Aristote. Elle abandonne le postulat tout aussi métaphysique et inaccessible de la volonté générale qui demeure un idéal indéterminable. On est loin de Rousseau et de Jaurès.

La politique est une pratique autonome distincte des autres, notamment des activités économiques qui ont leur spécificité propre. La politique est un sous–système qui articule en un tout fini et plein de tensions ces pratiques et le dirige. L’économie de marché, le mode capitaliste de production constituent une structure indépassable de cette activité et ont pour horizon la planète. Le régime démocratique rend possible la direction de communautés territoriales dont on ne peut éliminer le sens d’appartenance à des groupes concrets sous la forme dominante de l’Etat nation. Les citoyens ne peuvent assurer leur être démocratique sans le nourrir d’un sens d’appartenance, sans se montrer loyaux aux institutions politiques d’une totalité historique en partageant une histoire et un destin commun. La théorie démocratique se donne une cure de réalisme en assumant sa spatialité, son historicité, son rapport à l’économie de marché, c’est-à-dire au capitalisme et à ses transformations.

De grands noms jalonnent cette révision qui reformule la démocratie radicale en régime prosaïque dans un sens réaliste, procédural et néo-corporatiste : Max Weber, Roberto Michels, Hans Kelsen, Joseph Schumpeter, Norberto Bobbio, Giovanni Sartori, Ralf Dahrendorf, Raymond Aron, Thomas H. Marshall. Loin de cultiver la chimère d’un bien commun hanté par Aristote, de distinguer entre volonté générale et volonté de tous, ces théoriciens insistent sur la structure représentative irréversible, sur les procédures démocratiques permettant aux citoyens de produire des gouvernements légitimes qui garantissent les droits politiques, les droits civils et les droits sociaux en fonction des divisions sociales du corps social. Il s’agit de prendre en compte cette réalité des nouveaux corps sociaux : ils sont formés sur le terrain de la production, ou définis par des identités religieuses, ethniques, nationalitaires, linguistiques, culturelles. La démocratie réaliste effective est pluraliste, corporative et procédurale et elle laisse chacun libre de rechercher à titre privé ce qui est le bien suprême pour lui. Elle s’organise en partis concurrentiels en lutte électorale réglée pour former la majorité dirigeante sur la base d’un consensus et pour occuper les places de commandement dans la bureaucratie. La représentation sanctionne la rationalité de la désappropriation que consent chaque citoyen de son droit d’exercer directement les fonctions gouvernementales. Pour qu’existe la démocratie, il suffit que les citoyens disposent du droit d’information et d’expression pour choisir en connaissance de cause ceux qui vont gouverner en leur nom et se soumettent en échange au verdict des urnes à intervalles réguliers. Il suffit que soit reconnu comme non incompatibles avec l’universalité de la citoyenneté la particularité des groupes d’appartenance et le pluralisme corporatif avec son marché politique.

Comme Weber l’a souligné, la démocratie est le régime d’une oligarchie élective fondée sur un pluralisme néo-corporatif de fait ; c’est ainsi qu’elle se constitue le seul régime rationnel moderne. Cette rationalité exige que le citoyen renonce à tout droit d’exercer directement le pouvoir politique de gouverner et aliène ses moyens de production politique pour les déléguer à ses représentants légitimes. Cette désappropriation politique est corrélée de manière systémique à la désappropriation économique par laquelle les producteurs directs abandonnent toute revendication socialiste ou communiste de contrôle des moyens de production économique et obéissent à la direction rationnelle des entreprises. La compétence politique et la compétence économique sont le fait d’élites, électives pour les uns, propriétaires pour les autres.

Peut-on face à cette double désappropriation présentée comme expression exclusive de la rationalité instrumentale et stratégique parler encore de démocratie et maintenir quelque chose du pouvoir politique des incompétents ? La démocratie réaliste concentre sa prétention démocratique en répondant affirmativement et en élaborant une théorie du jugement politique commun et d’une sphère de la libre discussion publique. Les citoyens ont le droit de s’auto-sélectionner en produisant par le suffrage universel libre des représentants qui sont ceux du peuple. Pour ce, ils doivent disposer de toutes les informations permettant de se faire un jugement fondé sur les programmes des partis, sur le bilan de tous ceux qui exercent le pouvoir. C’est au système éducatif et aux médias de masse de leur donner ces éléments et de leur permettre de participer à la délibération par la constitution d’un espace public libre organisant une discussion sans contrainte.

Pas de démocratie donc sans un système d’identités : la liberté des citoyens ne peut être réduite à la seule liberté négative comme absence d’obstacles opposés à leur privacy individuelle. L’identité individuelle de la personne libre et égale exige la protection de droits subjectifs et objectifs, politiques, civils et sociaux sanctionnés juridiquement mais elle exige aussi l’appartenance communicationnelle à diverses communautés, qu’il s’agisse de la nation, de l’ethnie, de l’entreprise, de la confession religieuse, des associations culturelles, des communautés linguistiques.

- Cette révision à la baisse de la démocratie n’est plus la nôtre ; elle est malmenée aujourd’hui dans le contexte de la mondialisation néolibérale. Issue du monde occidental et états-unien surtout, la mondialisation a imposé un réseau d’interdépendances conduisant à une refondation des Etats chargés de créer les conditions d’une concurrence entre entreprises pour la conquête des marchés et d’augmenter la productivité du capital par une soumission réelle toujours plus intense du travail. Ce processus se présente comme une unification et une homogénéisation des modèles historiques. Les interprètes cosmopolitiques de la mondialisation, libéraux comme Hayek et Nozick, libéraux sociaux comme Rawls et Habermas, voient dans cette tendance la production d’une société civile globale, d’une démocratie transnationale qui devrait renforcer et généraliser sur le long terme la triple citoyenneté politique, civile et sociale. Il faut entrer un peu dans le mécanisme des rapports entre mondialisation, développement économique néocapitaliste et démocratie réaliste.

Les tendances à la dédémocratisation et la liquidation de la citoyenneté démocratique

- La mondialisation du capitalisme néolibéral a limité et déterminé les processus de d‘universalisation par des processus de fragmentation économique, sociale et culturelle, en aiguisant comme jamais dans le monde moderne les inégalités entre économies nationales et les capacités d’intégration des Etats nations. L’offensive du capital financier pour donner libre cours à la poursuite démesurée de l’enrichissement des groupes dirigeants a certes permis le décollage de nouvelles grandes puissances –les BRICS- mais au prix d’une radicalisation des inégalités entre pays et, à l’intérieur des économie nationales, entre groupes sociaux. Elle a inventé la production d’une masse d’hommes superflus qu’Hannah Arendt identifiait comme la marque du totalitarisme. La productivité a été immensément accrue par les technologies nouvelles en multipliant part deux la distance qui sépare les pays et les classes les plus pauvres des plus riches. La richesse globale produite s’est accrue avec la consommation globale de biens et de services, mais le prix de cette croissance a été payé par les plus pauvres des pauvres. S’est opérée une multiplication des différenciations impliquant l’universalisation d’une question sociale planétaire (combien d’hommes vivent avec moins d’un dollar par jour ?). Les inégalités dans la distribution de la richesse ont pris des formes monstrueuses et plus qu’alarmantes. Les démocraties pluralistes néo-corporatistes n’ont rien pu faire en faveur de l’égalité minimale ; elles ont encadré le redéploiement de l’Etat en faveur de l’offensive du capital et ont réussi à imposer la dictature du système productif en l’immunisant contre toute intervention démocratique dans les gestions. Plus que jamais la démocratie s’arrête à la porte des entreprises qui demandent le sacrifice existentiel de leurs membres et tentent d’organiser en mode de management ce consentement sacrificiel. C’est volontairement qu’ils doivent vivre pour la jouissance et la toute puissance d’actionnaires cyniques et dépourvus de tout sentiment de pudeur. La crise de la dette est en fait un moyen nouveau de gestion par la peur et la ruine, exercé par le bloc économico-politique hégémonique à l’encontre de ceux qui ne sont plus des consommateurs solvables, qui ont souvent cessé d’être des producteurs et sont incités à faire à l’envers le parcours historique qui allait du sujet au citoyen. Le néolibéralisme est un totalitarisme de moins en moins soft. Les citoyens, surtout s’ils sont pauvres ou rejetés dans la masse des hommes superflus, sont conduits à se faire sujets et sujets qui doivent désirer leur assujettissement et consentir à leur massacre existentiel. Un processus énorme et inédit de dé-démocratisation est déclenché en une tempête qui remet en cause les droits sociaux (travail, santé, assistance, école, retraites) mais aussi les droits politiques et civils mis au coeur de la démocratie

Quelques chiffres officiels suffiront pour illustrer l’hybris sadique objective de ce capitalisme de désastre. Le Human Development Report des Nations Unies de 1998 précise que les 20% les plus riches de la population mondiale s’accaparent les 86% de la consommation mondiale alors que les 20% les plus pauvres consomment 1,3% des biens et services produits. Les 200 personnes les plus riches disposent de ressources supérieures à celles des deux milliards de personnes les plus pauvres Si ce processus se poursuit selon le taux actuel de développement et selon les mêmes proportions, on prévoit que pour 2020 l’écart entre le quart le plus riche de la population mondiale et le quart le plus pauvre sera de 300% supérieur à celui de 1998. Les théoriciens néo-libéraux qui sont les derniers croyants de la philosophie progressiste de l’histoire maintiennent que sur le long terme, dans le cadre de l’économie concurrentielle, libérée de tout résidu de mercantilisme et de protectionnisme, de tout nationalisme économique, ce gouffre sera comblé. Cette foi optimiste est démentie par les faits parce que les grandes puissances industrielles et les agrégations économiques régionales pratiquent des stratégies mixtes qui conjuguent la compétition mercantiliste entre Etats, le régionalisme économique et le protectionnisme sectoriel. La réalité est celle, explosive, de la coexistence entre une « internationalisation forcée » des économies les plus faibles et les pratiques du nationalisme économique. Les nouveaux marchés s’ouvrent dans les secteurs où la concurrence globale tourne à l’avantage des plus forts alors qu’ailleurs règne un nouveau protectionnisme qui distingue les pays les plus faibles voués à un endettement international destructeur.

La conclusion est évidente : le Welfare State recule et tend à se désagréger au profit des entreprises privées ; les droits sociaux que garantissent les Etats nationaux s’effondrent pour devenir les quasi privilèges des couches consommant une quantité de ressources assurées par le marché. Les droits politiques sont menacés de réduction, ou du moins d’une tutelle accrue, s’ils se traduisent par des revendications de changement politique impliquant des mouvements insurrectionnels. Le chantage à la sécurité intérieure, qui est un droit, est exercé par l’Etat démocratique ; il a pour fonction de détourner sur les questions de police le sentiment d’insécurité existentielle éprouvé face à la menace pesant sur la liberté et l’égalité des citoyens. Les droits civils sont menacés de même et le droit privé est miné par la montée du droit pénal et par le culte de la police alors que la corruption financière est structurale et bénéficie de l’impunité. C’est malgré tout le droit au travail qui une fois passé le seuil supportable des taux de chômage et de désindustrialisation est le plus atteint. S’ouvre le conflit structural aigu avec les exigences du marché, avant que n’éclatent les conflits concernant la remise en cause des droits civils et politiques. Cette remise cause s’effectue simultanément dans un climat de violente conflictualité internationale. Les potentiels de cette violence sont inclus dans la confrontation entrer la logique acquisitive du marché, du contrat et de la propriété d’une part, et, de l’autre, la logique tendanciellement égalitaire des attributions de droits sociaux aux citoyens. Tous sont invités à accepter une dé-démocratisation sacrificielle injustifiable. La lutte de classes a là une chance de renaître pour sauver la démocratie même réduite au statut de régime, mais en la remplaçant par une démocratie processus.

- Cette dé-démocratisation est accélérée par la tension croissante impliquée par la progression de la réalité multiculturelle des sociétés. Les droits sociaux sont surtout réservés aux citoyens qui sont des nationaux, des compatriotes. Ils sont revendiqués par la force de travail non nationale étrangère présente sur le territoire national. Cette force de travail est certes minoritaire mais elle se revendique simultanément de caractéristiques culturelles, linguistiques, ethniques, religieuses, voire nationalitaires, différentes de celles de la population majoritaire. La demande de droit social s’accompagne d’une demande de droits civils et politiques spécifiques : liberté de culte, liberté de suivre des moeurs et coutumes différentes, demande de participation politique aux élections, octroi d’un droit civil propre en matière de vie familiale et de sexualité, reconnaissance d’une liberté linguistique. Ces demandes peuvent entrer en conflit avec les moeurs et les coutumes. Une rhétorique de démocratie transnationale prend en charge ces demandes et présuppose leur homogénéité. La faiblesse des autorités juridiques internationales bloque cette demande de démocratie transnationale cosmopolitique. Cette démocratie transnationale pour sa part sous-évalue l’effectivité des processus de subjectivation identitaire autour de ces appartenances et entend les occidentaliser par une intégration présentée comme accès à la raison universelle.

La démocratie pluraliste et néo-corporative est traversée par le pluralisme multiculturel qui s‘énonce dans la question du droit des étrangers, des « autres ». Le processus de mondialisation et d’occidentalisation comporte la migration de masse de sujets économiquement et politiquement très faibles mais culturellement définis. Elle comporte de même la réactivation de situations de dépendance affectant des peuples ou des ethnies intérieures à une nation, anciennement colonisées et luttant contre la néo-colonisation interne qui menace leur survie et affecte leur identité, comme c’est le cas des Indiens d’Amérique du sud. Dans ces deux cas s’exerce une forte pression pour l’égalité sociale et politique, économique et culturelle. L’égalité se dit alors d’une multiple manière et affecte différemment les peuples d’accueil ou simplement les majorités dominantes. Les communautés citoyennes majoritaires ou dominantes ne répondent pas à ces demandes différenciées d’égalité par un recours à des droits fondés sur la thématique du cosmopolitisme et par la problématique d’une démocratie transnationale, mais par la peur, voire par les procédures de l’expulsion. Les Etats en ce cas sont tentés par le racisme institutionnel qui leur permet de décharger les questions de l’égalité sur les minorités en produisant la hantise de l’identitaire. Se manifeste là le phénomène de la constitution de majorités potentiellement prédatrices se fermant dans un « nous » exclusif et se défendant par la violence contre des « eux » envahisseurs. Cette violence produit une réaction de peur au sein des minorités qui sont alors enfermées dans un ghetto communautaire et peuvent recourir à une contre violence qui sera stigmatisée comme terrorisme. De toute façon ces « étrangers » sont niés dans leur qualité de sujets civils -les immigrés- ou minorés comme sujets de seconde zone -les indiens par exemple. Les politiques de contrôle de l’immigration sont des solutions illusoires qui ont pour effet et peut-être pour but cynique d’entretenir artificiellement le « problème » de l’immigration en le concevant sous la catégorisation opposant l’ennemi à l’ami. Le choc des civilisations élimine la lutte de classes et prépare des guerres pouvant revitaliser les puissances dominantes du capitalisme mondial et leur hégémonie.

Les politiques de l’immigration n’ont aucune chance de régler les déséquilibres économiques et politiques internationaux, ni même de les atténuer, puisque ces déséquilibres doivent être pensés à leur niveau global et traités par des stratégies de l’égalité à tous les niveaux. La thématique de la citoyenneté fondée sur une appartenance cosmopolitique (Habermas, Rawls, Held, Beck) ne dispose pas de sa condition de possibilité qui est la maturation d’un sens commun cosmopolitique puisqu’elle nie la dimension et la pertinence de l’appartenance pour la remplacer par la thématique d’une raison communicationnelle universelle et présupposée. Les conflits identitaires qui relèvent des diverses appartenances ont des chances de résolution s’ils sont traduits en termes de droits de citoyenneté concrète. Cela signifie la reconnaissance des étrangers et des « autres » de l’intérieur vivant et travaillant sur un territoire, l’attribution du droit de cité, du droit d’être là en commun, le droit d’une présence stable assorti des garanties juridiques assurant aux uns la possibilité d’acquérir rapidement la citoyenneté civile, politique et sociale du pays qui les accueille, et aux autres la possibilité de devenir citoyens d’une nation à définir si les pratiques néocoloniales de la nation qui intègre les nationalités indigènes sont jugées intolérables. La dé-démocratisation en ce cas prend la figure de la recolonisation intérieure avec son cortège de violences ethniques, de privation de droits politiques et civils, avec son recours à la guerre ethnique.

Le conflit des conflits : conflit social et conflit identitaire

La démocratie processus est confrontée à la tâche de trouver un nouveau souffle et une figure actuelle. Elle doit satisfaire alors à la condition de relever tout à la fois le défi posé par le conflit social mondial qui est aussi multilocal et celui qu’ouvrent les conflits identitaires dont inversement la dimension est globale. Ces deux types de conflit ne convergent pas nécessairement et n’obéissent pas dans leur typicité à la même logique. On peut donc former l‘idée d’un conflit des conflits. La démocratie régime actuelle ne peut rien parce qu’elle légitime la domination du travail par le capital et autorise la domination des populations majoritaires plus ou moins occidentalisées sur les minorités subalternes étrangères. Tentons donc une élucidation de chacun de ces conflits.

a) Le conflit social et sa logique pure

Il ne faut pas limiter le conflit social aux questions de l’emploi, de la redistribution par salaire interposé de la richesse sociale, des conditions de vie ou de survie des travailleurs et des masses subalternes. Par conflit social on entend un conflit qui touche la racine de l’existence humaine saisie dans ses trois dimensions, celles de la vie, du travail, de la parole, pour reprendre une tripartition élaborée par Michel Foucault et surtout développée par une belle analyse du philosophe et politologue belge Edouard Delruelle (2011). La démocratie régime organise la soumission volontaire des individus aux mouvements du capital qui empêche des masses en nombre croissant de vivre dans la décence. Elle capture la puissance du travail social pour en faire un instrument de profit et de jouissance exclusive d’oligarchies électives. Ces dernières se revendiquent de leur simple puissance appropriative pour faire alterner libre travail contraint, chômage et apartheid durable. La dé-démocratie régime a mis au point un nouveau cirque médiatique qui est un prêt-à-penser imposé à ceux qui sont censés s’exprimer par les sondages mimant le vote et se voient conduits à s’identifier aux personnages fictifs des jeux de rôle et des story tellings. Au sens large ce conflit social entre dans une phase nouvelle marquée par ce qu’Etienne Balibar (2009) nomme la violence hyperobjective d’un capitalisme déchaîné qui radicalise la logique de la production par la destruction et liquide tout ce qui lui fait obstacle. Désormais ce sont les Etats faibles et asservis par les mécanismes pervers de l’endettement organisé qui sont en passe de disparaître pour que le monde humain devienne une fonction d’ajustement de l’accumulation financière et de ses folies.

La renaissance des conflits sociaux en cette ultime période exprime une lutte pour une vie plus sûre et libre, pour un travail assuré et allégé, pour une expressivité aussi bien discursive que poétique des puissances de la parole. Vie, travail, parole s’interpénètrent pour former les bases de la subjectivité humaine comme puissance d’exister en toutes ses dimensions Cette subjectivité est inscrire dans les conditions de possibilité de la condition humaine. Tous et chacun, nous sommes humains que pour autant que nous sommes des sujets vivant, travaillant et parlant. La puissance d’exister là en faisant monde a pour socle cette triple dimension existentielle qui est aussi bien le noyau profond de notre subjectivité. A ce niveau la subjectivité relève d’une égalité de tous les humains dans une même condition universelle encore indéterminée. C’est au nom des lésions et des négations infligées à cette subjectivité que nous nous élevons dans les luttes, que nous demandons une part de vie, de travail, et de parole. Cette levée qui est élévation définit la politique comme espace unificateur de ces luttes et de ces demandes.

La subjectivité n’est donc pas donnée et immobile ; elle une puissance active de subjectivation. Elle s’institue dans divers réseaux par lesquels les sujets se rapportent les uns aux autres en se constituant dans un réseau des rapports sociaux de vie, de travail et de parole (parenté, division des activités, expression des sentiments dans des rapports affectifs et de la pensée dans des rapports cognitifs). Le corrélat de ces rapports qui sont toujours déjà là mais se transforment est le monde. Celui-ci est une réalité transindividuelle. Le monde est le corrélat des inter-trans-actions des sujets. Comme tel il existe comme monde en commun pour les sujets singuliers qui ne confondent pas en lui. Il est un monde partagé où chacun a sa part, exige ou cède sa part, la donne en partage ou la prend. La politique est l’organisation de ce partage qui est coopération première mais qui s’expose toujours aux appropriations privatives secondes. C’est le point de vue de ces appropriations secondes qui révèle la primauté du partage dans la coopération. Celle-ci est reconnue dans sa primarité à partir du moment second qui, la brise ou la rompt, en ouvrant l’espace–temps de sa recomposition infinie. Vie, travail, parole sont les trois dimensions où s’effectue cette coopération disjonctive.

Si la subjectivité est vouée à déterminer son indétermination principielle en entrant dans une logique d’identité –telle famille, telle langue, telle classe, telle nation, telle religion, tel ensemble de moeurs-, ces identités sont marquées par une historicité qu’elles peuvent toujours dénier en se substantifiant comme communautés fixes et éternelles. Par contre la vie, le travail, la parole, ne disparaissent pas dans leurs métamorphoses et leurs formes identitaires. Elles sont les conditions de possibilité de toute appartenance identitaire ; elles désignent des méta-appartenances universelles en ce que toute langue, toute religion, toute ethnie ou toute nation déclinent la vie, le travail, la parole. On peut changer de religion, parler une autre langue, changer de pays et de nationalité, adopter telles habitudes, transformer son sexe, mais on ne peut pas ne pas être vivant, travaillant, parlant. Voilà pourquoi les conflits sociaux existentiels sont des conflits égalitaires. Chacun demande l’égalité dans les conditions de vie, chacun demande d’avoir part à égalité avec chacun aux puissances du travail, aux manifestations de la parole. Les conflits sociaux au sens existentiel reposent sur un principe d’équivalence où chacun requiert de ne pas être privé de ses conditions que d’autres ont en bonne part. Ce principe d’équivalence est non hiérarchique, potentiellement an-archique, sans fondement autre que son refus des fondements que sont la richesse, la filiation, l’âge, la science, la position économique, sociale et politique. Il exige l’idée force, socialement et psychologiquement imprescriptible, que toutes les places, toutes les positions, tous les rôles, toutes les fonctions, toutes les situations données sont interchangeables parce que contingentes. Une femme peut occuper la place d’un homme dans tous les métiers, tout esclave peut contester l’autorité du maître du moment, tout élève peut remettre en cause celle du professeur. Un catholique peut devenir musulman et inversement. Tous deux peuvent se faire incroyants. Cette indétermination est cependant relative puisque l’élève devra faire la preuve qu’il peut se passer du maître, l’esclave du maître. Mais la revendication égalitaire est intransitive comme telle et s’expose au risque de la détermination et à l’épreuve de sa preuve.

En tout cas, le principe d’équivalence est insupportable pour quiconque suppose la priorité de la reconnaissance des identités dans leurs différences comme le fait la revendication identitaire qui à un terme plus ou moins éloigné produit un principe de construction hiérarchique fondé sur des compétences déterminées. En sa nudité existentielle le conflit social se distingue de toute lutte pour la reconnaissance car celle-ci est menacée de devenir exclusive, la reconnaissance pouvant se faire force d’exclusion. Le conflit social transforme la lutte pour la reconnaissance qui peut le motiver initialement en lutte de ceux qui sont privés d’une part de vie, de travail, de parole et qui ne désirent rien d’autre que de participer au partage inclusif de la vie, du travail et de la parole. Le conflit social est radicalement porteur de démocratie, il est inducteur de processus de démocratisation. La vie, le travail, la parole sont les formes antérieures de toute compétence et les conditions de leur émergence. Elles valent pour n’importe qui, pour chacun et pour tous, pour tout le monde et c’est en tant que telles qu’elles font monde pour nous sur terre, dans l’univers. Cette équivalence, cette indétermination sont la condition absolue de toute vie et de toute société, de tout rapport social, elles sont ce qui nous intéresse parce que c’est au sein de leur être, de leur milieu d’être que notre être trouve lieu, que notre esse [1] peut exister, comme inter-esse [2]. Tout rapport de domination présuppose l’antécédence de ces relations indéterminées d’équivalence qu’il s’agit alors de briser, sans perdre leur souvenir, sans jamais renoncer à en faire un projet d’avenir. Le conflit social est producteur de démocratie parce qu’il éveille la puissance de l’indétermination, aiguise son scandale absolu, le scandale de l’indifférence aux différences chaque fois que celles-ci menacent la vie, pervertissent le travail, ôtent ou détournent la parole. Le conflit social en son sens existentiel élargi est producteur d’un relativisme généralisé qui récuse toutes les assignations ou intimations de demeurer une fois pour toutes à sa place, à une place où la vie est en déficit, le travail exploité ou détruit, la parole confisquée et trahie.

b) Le conflit identitaire et sa logique pure

Les conflits identitaires qui accompagnent la situation de multiculturalisme mondial et caractérisent la lutte pour les droits des étrangers relèvent d’une autre logique, non plus celle de l’équivalence indéterminée, mais celle de la reconnaissance de différences déterminées. Ils sont des conflits pour la reconnaissance de ces différences qui renvoient à une entité collective spécifique. L’identité n’est pas étrangère à la subjectivité ; elle se constitue comme un champ, un segment de subjectivité pour autant qu’elle se définit par des appartenances surdéterminant les pratiques où s’actualisent la vie, le travail et la parole. Chaque sujet ne peut se dispenser de vivre, de travailler et de parler en tant qu’il est marqué et identifié par une gamme de différences données par couples ou éléments oppositifs. Il vit, travaille et parle en tant qu’homme ou femme, que français ou allemand ou chinois, que chrétien ou musulman ou incroyant, qu’adepte de telles ou telles mœurs familiales, sociales, politiques, que locuteur de telle ou telle langue. Ces marqueurs définissent des identités qui sont produites dans l’histoire et se transforment en exigeant la reconnaissance de leur existence, cette reconnaissance les posant comme différences. Elles existent sous des formes de communauté d’appartenance plus ou moins stables. Leur mode d’être dominant est structuré par des relations duelles obéissant à la logique posant un « nous » opposé à « eux ». Les conflits identitaires émanent de revendications de reconnaissance issues des divers « nous » et/ou du refus par ce « nous » des « autres », des « eux ». Il ne s’agit pas de relations d’équivalence indéterminée, mais de relations de détermination par identification et différenciation. Les relations d’équivalence soutiennent des revendications d’égal et libre accès à la reproduction et à la conservation de la vie, à la participation à un travail actualisant la puissance d’agir et de faire monde, au partage de la parole. L’horizon est celui d’universels génériques. Les relations d’identité par différenciation soutiennent des revendications de différence identitaire qui sont des marqueurs pouvant se superposer les uns aux autres et définir ainsi une individualité historique concrète.

Les relations d’équivalence indéterminée ne peuvent donc pas exister sans être surdéterminées par des relations de reconnaissance qui les déterminent en feed back. Inversement ces relations de reconnaissance par différenciations présupposent le triple socle des méta ou archi-dimensions de la vie, du travail, de la parole dans lesquelles elles introduisent des marqueurs de détermination dans une contingence constitutive. C’est cette logique identitaire qui obéit à la partition du « nous » et du « eux » et de leur conflit qui permet par contraste de définir la logique des revendications égalitaires génériques comme lutte d’un « dehors » revendiquant d’être « dedans ». Elles émanent de ceux qui sont dehors, qui n’ont pas part aux conditions existentielles normatives de la vie, du travail et de la parole, qui demandent accès à un « dedans » pour lequel ils sont des « sans part » selon la belle formule de Rancière. Les conflits identitaires pour la reconnaissance émanent de groupes qui se vivent comme un « nous » stigmatisé par un autre « nous » en tant qu’ils sont « eux », des « eux » potentiellement ennemis. C’est ainsi que ces groupes peuvent demander des droits politiques en matière de suffrage universel, des droits culturels et religieux spécifiques, des sphères d’expression linguistique et politique propre. L’horizon limite des revendications et de ces conflits est la lutte pour l’indépendance nationale ou ethnique d’un nouveau « nous ». Ce « nous » peut exiger d’être inscrit à côté des autres « nous » qui l’entourent et qui sont identifiés comme susceptibles de se diviser à nouveau selon la dualité ennemis–amis.

Ces deux conflits n’ont pas la même relation au pouvoir politique et ils produisent des normes différentes. Le conflit social a pour visée immanente un dedans inclusif universel que la différenciation des « nous » et des « eux » ne pourrait pas remettre en cause. Il a pour corrélat un monde un, le même monde commun pour tous qu’il faut produire à partir de la destruction du monde opérée par la mondialisation capitaliste et ses apartheid. La mondialisation ne fait pas monde ; elle détruit en effet les dimensions du faire monde comme monde de la vie, du travail et de la parole ; elle est amondaine ou acosmique ; elle démondanise alors que les conflits sociaux existentiels visent à refaire un monde commun à partir des éléments utilisables ou ce qu’il en reste.. La démocratie est confrontée à la tâche de transformer les conflits sociaux actuels en une occasion de cosmopoièse qui fasse monde commun pour tout le monde des sujets singuliers vivant travaillant et parlant. Les conflits identitaires ne visent pas faire un monde commun, comme un ; ils obéissent à une logique de la pluralité des mondes qui sont autant de « nous », avec le risque de la substantialisation de ces mondes en archipel séparés, avec la prétention d’ériger ces mondes en entités métaphysiques séparées. Ce sera le plurivers des religions séparées, des langues sans traduction, des nations jalouses de leur identité menacée, gardiennes de la pureté de leurs traditions. La logique du partage, de l’avoir part au monde laisse place à celle de la constitution de mondes particuliers, de communautés d’appartenance qui ignorent l’archi-dimension de ces conditions génériques assurant l’avoir part aux conditions de vie, de travail et de parole.

Les deux conflits actualisent des modalités différentes du rapport au symbolique et à l’imaginaire. Le conflit social qui a pour adversaire principal la logique acosmique et destructrice du capital mondialisé, il se pense avant tout en référence à un Tiers symbolique rationnel, qui est celui d’une communauté à venir fondée sur la libre égalité de tous au nom de laquelle il devient possible de situer la vie, le travail et la parole. Ce Tiers est inévitablement présenté par et dans des constructions imaginaires qu’il faut critiquer et qui prennent souvent la forme de communautés finales apparemment réconciliées mais porteuses d’un impérialisme universel. La limite de tout universel est de justifier des stratégies hégémoniques. De son côté, le conflit identitaire recouvre directement le Tiers symbolique rationnel d’une série de figures qui sont des configurations imaginaires exclusives, investies dans un sentiment de sacré et soumises à la tentation de se poser en figures d’entités élues par la nature ou l’histoire ou la divinité, Qu’il s’agisse de l’Etat époqual , de la Nation providentielle, de la Race élue ou de la Classe Universelle, ces entités sont des pseudo Tiers imaginaires qui peuvent développer une logique sacrificielle de guerre mondiale au nom de leur sacralité immanente.

La démocratie processus comme conversion critique des deux conflits de la mondialité

Dans la réalité historique ces deux types purs se compénètrent et se contaminent dans une logique historique impure. C’est cette logique impure qui est le terrain d’un recommencement possible de la démocratie processus assurant la relève de la démocratie régime qui achève de se suicider dans la reproduction du capital et dans la manipulation intéressée des conflits identitaires. Les deux conflits entretiennent du même coup un rapport différent au pouvoir politique et aux normes.

a) Le conflit social naît dans un champ historico-matériel où il s’affronte directement à un bloc unissant pouvoir politique et du pouvoir économique. Ce bloc est cimenté par la logique du capitalisme néolibéral qui a pour objectif antidémocratique de reproduire sous le capital la soumission réelle des conditions de la vie, du travail et de la parole, et donc de conjurer l’insurrection égalitaire qui est le ressort de la puissance de subjectivation. Le pouvoir économique-politique en ce cas oriente, canalise et capture les flux, qu’il s’agisse des flux de sujets sexués et de leurs familles, le flux des biens matériels et des migrants, les flux des informations et des connaissances. La production capitaliste qui est production de consommation solvable et d’accumulation infinie de l’argent capital opère cette soumission antidémocratique en contrôlant la distribution et la répartition des hommes, des biens, des ressources cognitives par le biais de l’opposition entre le dehors et le dedans. Ceux qui sont « dedans » disposent d’une part inégale de vie, de travail et de parole, part refusée à ceux qui sont « dehors » et qui sont inclus sur le mode de l’exclusion. Les flux subvertissent le pouvoir de manifestation de soi qui exige un espace public égalitaire ; ceux qui sont entraînés « au-dedans » et disposent d’une faible part sont assignés à des fonctions subalternes qui les sépare de leur puissance plénière de vie, de travail et de parole ; ceux qui sont rejetés « dehors » comme sujets inutiles, population superflue des divers apartheid sont radicalement privés de l’existence d’un inter–esse, de ce qui entre eux les unit par la vie, le travail et la parole. Le pouvoir économico-politique du capital mis en forme par la démocratie régime se donne la capacité exclusive de définir un monde qui est pour les uns et les autres un non monde. Se forment les multitudes des masses subalternes qui sont privés de monde commun. La logique du capital est puissance de non monde. La démocratie perd son fondement idéel et matériel, l’idée et le fait qu’il existe un monde commun, en partage pour chaque un, vivant, travaillant, parlant. La menace est onto-osmologique. Les conflits sociaux se disputent le même monde. La démocratie processus a pour but la conservation de ce monde menacé et sa transformation le rendant toujours davantage monde à partager. Les humains vivant, travaillant et parlant sont menacés par une entreprise de désubjectivation qui est privation d’objet. Les luttes ont pour visée d’interrompre le processus actuel qui transforme des sujets en choses, en moyens de production et à la limite en déchets éliminables.

b) Dans le champ identitaire le pouvoir classe et déclasse, stigmatise et hiérarchise en fonction de la différence renaissante entre « nous « et « eux ». Le conflit identitaire n’a pas pour objet le partage d’un même monde en commun, mais la définition et la qualification de ce qui est vraiment humain et pose les sujets, membres du « nous » comme vraiment humains en tant que français, chrétiens, blancs, buveurs de vin et mangeurs de porc, les différenciant des autres qui ne sont ni français, ni blancs, ni chrétiens, etc,, mais arabes, musulmans, bruns, buveurs de thé et mangeurs de mouton. La revendication démocratique peut émaner de ces « eux » qui demandent reconnaissance de ces traits marqueurs identitaires et qui exigent de « nous » que nous les acceptions. Cette acceptation peut soit aboutir à la coexistence de « nous » avec « eux » au sein d’un « nous » modifié, plus englobant, soit à l’exclusion et à la guerre ethnique ou nationalitaire ou religieuse. Ici réapparaît la division du monde en vrai monde, celui des « nous » civilisés, et des autres mondes, inauthentiques et menaçants, celui des « autres ». C’est la notion de frontière qui intervient alors. Les conflits identitaires sont des conflits de frontières entre mondes séparés qui se méfient de toute contamination, de toute porosité. Le conflit identitaire oscille entre une reconnaissance des uns par les autres qui n’altère pas une certaine égalité et assure une coexistence et une lutte pour la hiérarchie des « nous » et au sein des « nous ». Cette hiérarchie s’étend des hommes vraiment hommes aux hommes non vraiment humains, voire sous humains et même non humains. Le monde commun a cessé d’être une idée régulatrice et il s’est scindé en mondes non pas tant pluriels au sein d’une unité que particuliers isolés et potentiellement ennemis.

Toute assignation d’identité par différenciation exclusive implique le déclenchement d’une violence symbolique et/ou réelle qui se distingue de la violence propre aux conflits sociaux existentiels. Si ces derniers se revendiquent d’une contre violence et peuvent prendre la forme d’insurrections et de mobilisations de masse, ils n’ont pas pour but d’anéantir l’étranger qui figure l’inhumain ; mais ils se constituent en luttes pour quelque chose à déterminer et nécessaire pour rendre possible la vie, le travail et la parole. Ils peuvent inclure des moments qui en font des conflits identitaires lorsque l’adversaire de classe laisse franchir à l’exploitation les limites du supportable ou demeure indifférent aux requêtes. L’horizon n’est pas celui d’une lutte infinie entre « nous « et « eux ». La reconnaissance des identités est perpétuellement hantée par l’extermination de ces « eux » et se déploie dans un imaginaire exclusif où les sujets se battent à mort pour monopoliser la représentation exclusive de l’humanité et de la civilisation contre le non humain et la barbarie. Ils n’hésitent pas alors à déspécifier les ennemis en les excluant de l’ordre de l’espèce humaine.

c) Dans la réalité historique, aujourd’hui comme hier, ces deux conflits s’interpénètrent et n’existent pas à l‘état pur. La logique de la coexistence des deux conflits est impure. La raison de ce mélange qui est mêlée tient à la détermination des dimensions égalitaires de la vie, du travail, de la parole, par la pluralité des appartenances communautaires et des marqueurs identitaires. Le conflit de classe qui a longtemps structuré le mouvement ouvrier a pu passer par des moments de racisation ethniciste du capitaliste « ennemi de classe. Inversement, le conflit identitaire national a impliqué la nationalisation du mouvement ouvrier comme l’a tragiquement illustré la guerre de 1914-1918 où les camarades de classe devenus des citoyens nationaux et patriotes se sont massacrés en s’opposant comme barbares les uns pour les autres. La citoyenneté démocratique ne peut se soustraire à sa traduction en terme d’appartenance exclusive, comme le montre la difficulté à accorder aux travailleurs étrangers le droit de vote à toutes les élections et la plénitude des droits politiques. Inversement, les mouvements nationalistes ont pu se constituer à partir de la lutte contre la négation des droits à la vie, au travail et à la parole. Les indigènes étaient privés de ces droits tout comme l’ont été les minorités en mal d’indépendance. Le principe d’équivalence égalitaire a fusionné avec le principe de reconnaissance identitaire ; les colonisés demandaient d’abord tout à la fois une égalité dans les conditions de vie, de travail et de parole et une reconnaissance de leur identité niée. Mais cette revendication ne pouvait aboutir souvent qu’à une séparation d’avec « eux » et donc à la constitution d’un nouveau « nous », sans que rien ne puisse garantir que ce « nouveau nous » n’expérimente à son tour une opposition interne entre son « dedans » et son « dehors ». Le déni de la vie, l’exploitation du travail, le refus de la parole ont émergé à nouveau dans les Etats nations issus de la décolonisation et pris dans le capitalisme mondial. Il a été impossible de former un « nous » intégrateur fondé sur le soin de la vie, sur le droit au travail dans la dignité, sur le libre exercice de la parole et le partage des connaissances.

On passe ainsi d’un conflit à l’autre par des glissements continus qui finissent par faire seuil selon des conjonctures historiques, des occasions précises. Ces glissements moléculaires peuvent s’accomplir dans les deux sens, du conflit social au conflit identitaire et du conflit identitaire au conflit social. Un type de conflit ne domine jamais au point de résorber totalement l’autre type. Un conflit social contient toujours un moment identitaire et inversement un conflit identitaire a toujours une amorce ou un moment de type conflit social. La tâche démocratique en temps de mondialité est de prendre la mesure tout d’abord de la démesure de notre condition et de notre époque. D’une part, se manifeste la violence hyperobjective du capitalisme néo-libéral qui détruit les dimensions du monde commun et la possibilité de la civilité. D‘autre part, ce mouvement de mondialisation néo-libérale libère des fragmentations qui se disent dans la logique de l’identité et déchaînent des violences hypersubjectives, celles des génocides, des massacres inter-ethniques, des agressions des majorités prédatrices contre les étrangers. Aujourd’hui la priorité stratégique d’une politique démocratique est de traduire autant que possible ce qu’il y a de fondé dans les conflits identitaires en termes de conflit social existentiel, de maintenir les différences légitimes sous la clause an-archique de l’égalité. La priorité est au monde commun. La démocratie est en charge de la transformation du chaos des violences hyperobjectives et des violences hypersubjectives en devenir d’un monde commun

Si elle faillit à cette tâche, si elle manque à cette urgence, la démocratie régime ne peut que poursuivre son procès d’autoliquidation, détruire ses acquis en matière de droits et procédures. Nous sommes parvenus à un carrefour épocal et une bifurcation nous attend. La démocratie régime ne peut se maintenir durablement en son état d’auto-liquidation honteuse. Un « ou bien ou bien » nous impose son rendez-vous. Ou bien cette démocratie se mue en ethno-démocratie ethnique et raciste généralisant les exclusions d’étrangers et réprimant ou neutralisant les mouvements sociaux dans une compatibilité avec le capitalisme de désastre qu’elle peut feindre de combattre. Ou bien la démocratie processus se revivifie dans le traitement civil et politique des deux conflits qui la traversent. Les prémisses de ces deux issues sont déjà là. Le monstre d’une ethno-démocratie capitaliste a montré son mufle en consacrant la domination des forces qui attaquent la vie, le travail et la parole et en se présentant comme le tyran accepté des majorités prédatrices jouant au gardien de la civilisation. Ce sera alors une nouvelle démocratie des maîtres et seigneurs, une Herrendemokratie de la menace mondiale. Inversement, les mouvements sociaux ont entamé une reprise effective en réponse à l’offensive d’un capitalisme destructeur. Des expériences existent qui tentent d’articuler la lutte pour la vie, le travail et la parole et les combats pour le respect de la singularité des société indigènes. Les luttes pour l’eau conduites par les paysans et les ouvriers indiens de Bolivie lors de l’insurrection de 2000 ont abouti au succès de l‘indien Evo Moralès élu par la suite président de la Bolivie. Ces luttes hésitent entre une expérience nationalitaire et une politique de révolution sociale, comme le montrent les analyses de Garcia Linera, sociologue et militant politique, théoricien et ministre actuel de Moralès. Mais rien n’autorise à dire que le conflit des conflits entre en voie de résolution. Il nous permet de dire que la coexistence conflictuelle de ces deux conflits signifie que nous sommes entrés dans une crise systémique. Rien ne sera comme avant.

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Notes :

[1] En latin, être. Note du site La faute à Diderot

[2] En latin "entre les gens". Note du site


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