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Principe espérance
Cyntha Fleury revient sur Bloch, Anders et Jonas

Cela fait quelques années que l’on s’empoigne sur le bien-fondé de la charte de l’environnement et de son article 5 consacrant le principe de précaution. « Péché d’orgueil » selon Jean de Kervasdoué, qui « donne un fondement juridique à ce que l’on appelait autrefois la preuve diabolique. Pas plus qu’une victime de la Grande Inquisition ne pouvait démontrer qu’elle était innocente des péchés qu’on lui attribuait, on ne peut affirmer qu’une technologie n’aura jamais d’effet néfaste. Karl Popper démontrait à la fin des années 1920 qu’un propos était “scientifique” si l’on pouvait démontrer qu’il était faux. » Ce principe qui cherche à restaurer la confiance publique travaille à produire son contraire, la peur à défaut de la prudence. Se référant à Sartre, Kervasdoué conclut  : « C’est un principe de “salaud”, c’est-à-dire un principe qui donne bonne conscience, qui permet de prendre au sérieux, qui oublie la contingence… c’est du sérieux qui ne s’adresse à personne. »

La charge est lourde et l’argument d’immodeste pourrait tout aussi bien qualifier l’attitude inverse. Norme ou absence de norme, les abus caractérisent nos comportements si bien que l’on ne sait plus à quels principes se référer pour protéger nos sociétés de ces dérives entropiques. Principe de précaution, humble ou vaniteux héritier du principe responsabilité (1979) d’Hans Jonas  ? Le philosophe formulait cette heuristique de la peur afin de prescrire un nouvel impératif inconditionné, la préservation de l’existence humaine pour l’avenir. Dans son ouvrage, Arno Munster [1] rappelle que Jonas répondait à l’utopie de Bloch et à son principe espérance (1954-1959). En somme deux spiritualités qui s’affrontent, sachant que Jonas ne défendait pas une approche pathologique de la peur, mais spirituelle dans la mesure où il s’agissait d’exprimer « la disponibilité de se laisser affecter par le salut ou par le malheur des générations à venir ».

Pour Jonas, l’éthique a besoin de la représentation du mal pour pouvoir l’anticiper et le déjouer. Comme Günther Anders, il pense les « ruptures de civilisation » que sont Auschwitz et Hiroshima, comme l’entrée dans l’ère de l’anthropologie négative, « fondée sur la thèse du non-sens de l’existence humaine et de l’obsolescence de l’homme, à l’ère de la civilisation technologique » – ou comment les hommes ne tuent pas seulement les hommes mais l’humanité elle-même. L’insouciance, dit Anders, n’est pas une preuve de souveraineté. Il faut pouvoir lier les mains de ceux qui pensent être tout-puissants. La technicisation de notre être, poursuit-il, fait qu’aujourd’hui nous pouvons être « telles les vis dans une machine, utilisés dans des actions dont les conséquences dépassent notre vue et notre imagination et que (…) ce fait a transformé les fondements mêmes de notre existence morale ».

Le principe responsabilité est le fruit de la catastrophe des Lumières. Hors de ce contexte mortifère, il paraît sans doute inapproprié. Ce que Jonas voulait déboulonner, c’était bien la vision blochienne d’une utopie concrète, « d’une possible technique vraiment humaine, (…) libérée des lois du profit, de la concurrence et de l’accumulation de toutes les richesses naturelles par une classe de privilégiés ». C’était bien ce rêve socialiste, marxiste, d’un progrès à jamais réconcilié avec la nature. Seulement voilà, conclut justement Arno Munster, « l’affect de l’espoir sort de lui-même, agrandit les hommes au lieu de les diminuer ». À la pathologie de la peur, cet espoir oppose un « travail ou un réveil dirigé contre l’angoisse ». Alors de nouveau, la nécessité du principe espérance se lève, comme une « œuvre de résistance contre le fascisme et la guerre ».

« Chronique philo » de Cyntha Fleury parue dans L’Humanité du 2 février 2011

Notes :

[1] Principe responsabilité ou principe espérance ? Hans Jonas, Ernst Bloch, Günther Anders. Éditions le Bord de l’eau, 2011.


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