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Pourquoi les sciences humaines en temps de crise énergétique ?
Par Aurélien Cohen

Mon objectif sera de montrer que, si nous voulons sortir de la crise énergétique actuelle, il nous faut travailler à ce que l’énergie cesse d’apparaître comme intrinsèquement liée aux sciences dures et plus généralement aux approches techniques qui en assurent les développements. En guise de préambule, intéressons nous aux obstacles à l’entrée des sciences humaines dans ce champ de réflexion. Il me semble important de revenir sur cette absence pour montrer qu’elle n’est le fruit d’aucune nécessité.

Malgré son importance dans notre quotidien, le thème de l’énergie occupe l’espace du débat public sans véritablement parvenir à éveiller l’intérêt de nos concitoyens. Le secteur reste très largement méconnu, perçu tour à tour comme la chasse gardée des spécialistes des sciences de la nature ou comme une entité mystérieuse au fonctionnement autonome, un « déjà-là » dont on se contente de bénéficier, reflet de son statut de simple moyen. Ces différentes visions de l’énergie s’expliquent à la fois par la façon dont nous l’utilisons et par la façon dont nous la produisons : à la simplicité de notre consommation, s’oppose la complexité de sa genèse. L’énergie est présente en abondance dans nos foyers, prête à l’emploi ou facilement obtenue, mais elle est, dans le même temps, le fruit d’un savoir scientifique inaccessible et de gigantesques machines, aussi étranges qu’éloignées de nos centres urbains. Par ces deux aspects opposés, elle reste dans l’ombre des finalités de son emploi et échappe au questionnement social sur son essence, questionnement où les sciences humaines pourraient justement trouver leur place.

Cette posture marginale est aussi le fait des sciences sociales elles-mêmes. Comme l’a clairement exposé Jean-Claude Debeir : « L’énergie est un impensé historique. Elle n’existe pas comme objet spécifique de connaissance pour les sciences humaines. Depuis l’avènement de la thermodynamique nous la pensons comme pure réalité physique, maîtrisable par des procédés techniques, suivant une logique purement économique. La richesse pétrolière et électrique de nos sociétés a pour contrepartie la pauvreté de ses représentations ». Ainsi s’expliquerait le fait que des disciplines telles que la sociologie et l’anthropologie, dont la spécialité est l’étude des représentations, n’investissent pas davantage un champ qu’elles perçoivent comme vide.

Objet réservé aux spécialistes des sciences dures et domaine déserté par l’imaginaire, ainsi apparaît l’énergie au premier abord. Ces différentes perceptions constituent des obstacles majeurs à l’entrée des sciences humaines dans le débat. Or, nous le verrons, la vraie difficulté n’est pas tant d’en dénoncer le caractère, sinon erroné, du moins lacunaire, que de déterminer le lieu où l’approche de l’énergie par les sciences humaines trouve sa pertinence. Des histoires anthropologiques de tel ou tel objet technique lié à l’énergie ont déjà été écrites. On peut penser par exemple à Gaston Bachelard et son ouvrage La flamme d’une chandelle. Mais, dans un contexte de crise, il nous semble prioritaire de chercher à définir et à comprendre les systèmes énergétiques, puisque c’est à ce niveau plus vaste que se situent les enjeux énergétiques actuels.

Ce n’est qu’une fois cette tâche accomplie qu’il sera possible de montrer l’urgence d’une appropriation du thème de l’énergie par les sciences humaines, étape nécessaire pour atteindre un objectif plus ambitieux encore : donner à chaque citoyen les outils pour devenir acteur de son futur énergétique. Il est peu probable, en effet, que nous parvenions jamais à intéresser la majorité des consommateurs si nous nous limitons aux seuls aspects techniques du problème. Des questions telles que les mérites comparés du RNR-Na et du RNR-Pb - je parle bien entendu des réacteurs à neutrons rapides à caloporteur sodium et des réacteurs rapides à caloporteur plomb, dans les centrales nucléaires de génération IV – susciteront toujours un intérêt très limité. On peut déplorer ce manque de curiosité ou chercher de nouvelles médiations pour inscrire la technique dans le social et la restituer aux citoyens. C’est par l’intermédiaire des sciences humaines que nous voudrions tenter de renouer le dialogue. Il en va de la qualité de notre fonctionnement démocratique et peut-être même de notre survie.

L’énergie, nous l’avons dit, apparaît comme un domaine réservé aux sciences de la nature, aussi bien pour les citoyens que pour les professionnels des sciences sociales eux-mêmes. Pourtant, lorsque l’on y regarde de plus près, les questions énergétiques renvoient toutes à des champs fondamentaux de la réflexion en sciences humaines. La pénurie annoncée d’énergie, l’impact environnemental des énergies fossiles ou l’inégalité dans l’accès à l’énergie se rattachent ainsi directement aux thèmes du rapport de l’homme à ses besoins, à la nature et à sa conception de l’éthique. Avant de voir comment s’articulent ces différentes questions, il convient de bien insister sur l’origine proprement sociale des trois aspects fondamentaux de la crise énergétique. Cette caractérisation nous invite, en effet, à mettre en valeur des solutions de sortie de crise reposant sur un questionnement de notre organisation sociale. C’est dans cette perspective que nous abordons la difficile équation énergétique suivante : comment faire face à l’augmentation de la demande mondiale, satisfaire les légitimes aspirations au développement des pays du sud, quand notre consommation déjà élevée met en péril le milieu naturel et quand, dans le même temps, les ressources s’épuisent ? Ces problèmes sont si étroitement liés, que résoudre isolément l’un d’entre eux est prendre le risque d’aggraver la situation sur un autre plan. La soudaine découverte d’un immense gisement de pétrole ou l’accès immédiat de toute la population à des standards de consommation occidentaux accélèreraient la détérioration de l’environnement, tandis qu’un rationnement planétaire n’aurait pour effet que de laisser en place les inégalités. Autre difficulté : nous ne disposons d’aucune perspective technologique proche pour venir à bout simultanément de tous ces aspects de la crise. A l’heure de la flambée des cours sur les bases alimentaires, les biocarburants sont en passe d’être reconnus pour ce qu’ils sont : une aberration en terme de bilan énergétique, écologique et social ; tandis que les résultats des projets de fusion ne seraient attendus que pour la fin du siècle. Voici une raison supplémentaire d’aborder les enjeux sociaux de la crise énergétique en recherchant des réponses sociales.

La situation revêt l’apparence d’une impasse. Un regard sur l’histoire des civilisations peut pourtant nous donner quelques motifs d’espoir et stimuler notre imagination. Après avoir étudié le cas d’une vingtaine de sociétés, du passé à nos jours, Jared Diamond rejoint Jean-Paul Deléage sur le constat suivant : toutes les sociétés connaissent tôt ou tard une butée énergétique, dont les caractéristiques sont étonnamment similaires à celles que nous rencontrons. Le problème de la surexploitation du milieu et de l’épuisement des ressources énergétiques, dans un contexte d’augmentation de la population et donc des besoins, fut une expérience partagée en divers points du globe et à différentes époques. Certaines sociétés parmi les plus prospères ont rejoint les vitrines de nos musées faute d’avoir su y faire face. Ce fut le cas des mayas mais aussi des grecs et des romains comme le montrent des travaux récents consacrés à l’histoire des systèmes énergétiques de ces empires. Pour sauver leur environnement et tout simplement survivre, d’autres peuples ont su, au contraire, engager à temps et souvent in extremis des transformations importantes dans leur façon de vivre, en accordant avant toute chose une attention particulière à leur consommation. Stricte réglementation du prélèvement de bois au Japon médiéval, abandon de l’élevage bovin en Islande ou même plus amusant mais pas moins révélateur, abandon de la consommation de porc par les chefs de la minuscule île polynésienne de Tikopia, pourtant seul privilège marquant leur puissance. La leçon du passé est éloquente : quel que soit le cas étudié, les sociétés qui survivent aux crises environnementales et/ou énergétiques sont celles qui savent faire le pari de modifier leur organisation sociale, leurs habitudes de consommation, plutôt que de se reposer entièrement sur d’éventuelles découvertes techniques.

Les solutions mises en place actuellement ne participent pas de ce type d’approche. Toutes découlent, en effet, d’un même paradigme social et économique fondé sur la croissance. Cette démarche est parfaitement cohérente du point de vue de l’histoire de notre développement depuis la Révolution Industrielle. Elle s’appuie sur de nombreux succès dont il ne s’agit pas de minimiser l’importance. Toutefois, sa réussite n’a été mesurée qu’à l’aune de sa capacité à remplir l’objectif de générer toujours plus de richesses, dans un monde où les ressources étaient tenues pour infinies. On connaît, à ce propos, la fameuse affirmation de Jean-Baptiste Say selon laquelle :« Les ressources naturelles sont illimitées sans cela nous ne les obtiendrions pas gratuitement ». Aujourd’hui, nous savons au contraire que cette formidable production reposait sur la mobilisation d’un stock, celui de nos énergies fossiles, dont les crises répétées depuis le début des années 70 nous ont révélé les limites. La prise en compte réelle de la pénurie est une donnée récente qui impose des solutions nouvelles et notamment d’autres logiques d’évaluation de notre système de production. Ce n’est qu’à cette condition que les pays développés éviteront le sort de leurs illustres aïeux.

Il s’agit également d’une obligation morale envers les pays en voie de développement. Puisque les limites physiques de notre environnement interdisent une production infinie de richesses, nous devons reconnaître que nous ne pourrons pas atteindre le rêve des bonnes consciences qui entendent vaincre les inégalités mondiales en multipliant simplement les biens. En conséquence, la priorité doit être donnée à une politique volontaire de redistribution des richesses, afin d’assurer le développement des pays les plus pauvres. Cela est d’autant plus indispensable dans le cas des ressources énergétiques, que des facteurs essentiels de développement social comme l’éducation, la santé et les transports en dépendent directement. L’association Droit à l’énergie a déjà, lors d’une précédente séance de ce séminaire, développé l’importance de l’inscription d’un droit mondial à l’énergie. Cela reviendrait finalement à ajouter à l’éthique du futur de Hans Jonas, une éthique du présent qu’il nous faut encore élaborer collectivement, tâche à laquelle l’ONU est en train de s’atteler.

Il y a enfin le versant environnemental de la crise énergétique. L’autre enseignement de ce siècle est, en effet, qu’il ne saurait y avoir production sans production de déchets, dans un système qui repose sur les énergies fossiles. Il ne s’agit là que de la conséquence de la seconde loi de la thermodynamique, ou loi d’entropie, selon laquelle tout travail suppose la transformation d’énergie de basse entropie, facilement utilisable, en énergie de haute entropie qui n’est plus utilisable et qui est ce que nous appelons déchet au sens large. Alors que cette loi (qu’Einstein jugeait pourtant comme « la seule loi au contenu universel, au sujet de laquelle je suis intimement convaincu qu’elle ne sera jamais dépassée ») a été formulée depuis bientôt deux siècles, nous continuons à vivre en décalage avec notre savoir.

On peut tourner le problème comme on le voudra, en appeler à une économie dématérialisée, au développement vert, durable, à la conjugaison de ces différentes approches ou même à une économie stationnaire, nous resterons confrontés à l’impact environnemental de notre production, même pour ce dont nous ne saurions nous passer : la nourriture, les vêtements, les médicaments. La contrainte est claire, il est urgent de nous organiser pour ne pas dépasser la biocapacité terrestre. Les différents points de la crise énergétique que nous avons abordés montrent la nécessité d’une réponse qui ne peut être par essence que sociale puisqu’il s’agit de réapprendre la sobriété. Mais pour mettre en place de façon concertée et acceptable cette modération dans notre consommation d’énergie il est nécessaire, au préalable, de comprendre comment fonctionnent nos systèmes énergétiques.

La crise énergétique actuelle pose, en effet, des questions dont les enjeux portent non plus sur la question du « combien » nous consommons mais sur celle du « comment » cette consommation est rendue possible. Si chaque type d’énergie, chaque solution technique, pose localement ses problèmes propres - de coût, de pollution ou de risque- au niveau structurel supérieur, celui des systèmes énergétiques, c’est notre construction sociale toute entière qui se trouve engagée. Il nous faut tenter de décrire ces systèmes pour voir si, en comprenant le « comment », nous pouvons éclairer le « combien » problématique.

Notre consommation d’énergie n’aurait pu atteindre cette ampleur sans une organisation particulière de sa production et de sa distribution. Depuis la révolution industrielle, nos systèmes énergétiques se caractérisent par le renforcement des traits suivants : prépondérance du fossile, grande abondance de l’énergie mise à la disposition des consommateurs, concentration de la production dans des pôles industriels et donc séparation des lieux de production et de consommation. Ces facteurs sont devenus la norme mais aussi le cadre dans lequel nous nous plaçons pour envisager toutes nos solutions. Nous pensons pouvoir sortir de la crise structurelle par des innovations technologiques conçues en relation à ces seuls aspects. Mais peut-être assignons nous là de trop strictes limites à notre imagination. Le nucléaire, par exemple, aussi complexe soit-il sur le plan technologique, est-il autre chose que la reprise de cette vieille représentation selon laquelle l’énergie se produit par combustion ? Ne devrions nous pas chercher d’autres types d’organisation plutôt que de nouvelles sources d’énergie ?

Un regard sur le développement de l’électricité domestique aux Etats-Unis confirme cette idée que l’innovation technique est tout autant l’affaire d’un objet que du système social dans lequel cet objet vient prendre place. Ainsi, d’après l’anthropologue des techniques Alain Gras, le génie d’Edison ne s’est pas manifesté uniquement dans l’invention du filament à incandescence mais aussi dans le fait d’avoir su insérer l’ampoule dans un système, celui du réseau de distribution de gaz déjà en place. En revanche, Edison faillit manquer son rendez-vous pour avoir négligé le rôle de l’abolition des grandes distances aux Etats-Unis dans l’imaginaire du progrès de ses concitoyens, fortement marqués par le développement du chemin de fer. Il opta ainsi, dans un premier temps, pour le courant continu dont le transport sur de longs trajets est bien plus complexe. Deux représentations de l’électricité s’affrontaient. Celle du magicien de Menlo Park était implicitement construite autour de l’idée que la production serait locale et s’appuierait sur des petits générateurs. On sait le sort que notre modernité a réservé à ce projet.

Dans le domaine de la technique, pour qu’une invention puisse s’imposer comme une véritable solution aux difficultés rencontrées par une civilisation, il faut qu’elle sache tirer parti du système dans lequel elle veut prendre place. Mais cela implique également qu’elle sache passer le test de son implantation sociale. Changer le système énergétique ou changer de système énergétique ne va pas, en effet, sans profondes conséquences sur nos constructions sociales. La proximité système/société est même si grande parfois qu’un doute s’installe : qui fait quoi ? Qui façonne qui ? Est-ce notre société qui donne naissance aux systèmes énergétiques ou bien l’inverse ? Sans tomber dans le déterminisme énergétique strict, celui de la loi de White - selon laquelle la complexité sociale n’est que le reflet de la quantité d’énergie qu’elle met à disposition de chacun – il faut mesurer l’impact des systèmes énergétiques sur notre construction sociale. Et ne pas négliger non plus le fait que nos représentations collectives déterminent à leur tour nos choix techniques, énergétiques. Le rapport entre les systèmes énergétiques et nos sociétés est bien d’interdépendance. Impossible, par exemple, d’imaginer le Londres d’aujourd’hui, celui du péage urbain, s’enorgueillir de la pollution de son centre ville par les fumées de charbon. A l’époque de la Révolution Industrielle, cette fumée était pourtant perçue comme un signe de puissance industrielle. Le va-et-vient des valeurs ne s’arrête d’ailleurs pas là. Quand on remonte encore un peu le cours de l’histoire on s’aperçoit que le passage de la découverte des possibilités du charbon à son appropriation collective et à son utilisation massive ne s’est pas fait sans résistances. Il a d’abord fallu que les représentations évoluent, façonnent un autre rapport à la terre, une sorte de consensus social pour l’exploitation des ressources, non plus seulement à la surface avec l’agriculture ou l’exploitation forestière mais aussi en profondeur.

Lorsque nous tentons aujourd’hui un retour vers les énergies renouvelables, tout en affirmant qu’il ne saurait s’agir que d’une solution d’appoint, dans la mesure où elle ne seraient pas capable de répondre à la totalité de notre demande, nous ne faisons qu’exprimer une hiérarchie de valeurs sociales qui fait passer les exigences de notre confort avant celles de la préservation de l’environnement et non pas notre connaissance de la supériorité intrinsèque de tel ou tel système technique sur tel autre. Ce type de représentation du développement des techniques - selon lequel c’est parce qu’une technique est la meilleure qu’elle est choisie - n’est que la marque d’une rhétorique progressiste, qui n’hésite d’ailleurs pas, lorsqu’elle y trouve avantage, à déclarer que la technique est neutre. Dans le documentaire que Marie-Monique Robin a récemment consacré aux OGM, on peut entendre le PDG de Monsanto déclarer que la technique n’est ni bonne ni mauvaise en elle-même et que tout dépend de l’utilisation que l’on en fait. Certes, d’un point de vue moral, la technique n’est ni bonne ni mauvaise. Mais d’un point de vue absolu non plus ! Le courant alternatif n’est pas intrinsèquement « meilleur » que le continu, les OGM que les semences bio, ils ne le seraient que relativement à certains choix sociaux. Il n’y a de recherche sur les OGM que parce qu’en amont nos sociétés industrielles regardent avec bienveillance les fruits de la science, surtout lorsqu’ils permettent d’augmenter production et bénéfices. La neutralité de la technique n’est qu’un mythe lorsqu’on l’interroge en la replaçant au sein des systèmes de valeur. Pour le dire avec les mots de Herbert Marcuse : « Ce n’est pas après coup qu’on définit les finalités de la technique, la technique est d’emblée tout un projet socio-historique ».

Il ne suffit malheureusement pas de s’en convaincre pour agir. Nos habitudes et nos valeurs sont des éléments très longs à faire évoluer, même lorsque tout nous incite à les interroger. Souvenons nous que dans sa description des paradigmes scientifiques Thomas Kuhn notait, avec un humour un peu noir, que parfois le seul moyen pour qu’une représentation du monde en chasse une autre est d’attendre que les tenants du savoir officiel meurent de leur belle mort. Le problème, dans le cas présent, est que si nous attendons trop longtemps nous risquons la disparition collective.

Face à la crise énergétique actuelle, qui met à mal les conceptions progressistes selon lesquelles l’évolution technique résoudra tous nos problèmes, le temps semble venu d’étudier nos représentations, de l’homme, de la nature, du monde... là où nous nous sommes cantonnés à d’autres aspects, certes tout aussi essentiels, comme la faisabilité technique ou la rentabilité économique. Quels meilleurs outils, alors, que ceux des sciences sociales pour remplir cet objectif ? Nous pourrions, par leur intermédiaire, nous donner une chance d’anticiper quelque peu sur le développement de la crise et de déjouer, pour une fois, le déterminisme pessimiste exprimé dans le constat de Jean-Pierre Deléage : « les sociétés ne cherchent pas à résoudre leurs problèmes en changeant les systèmes énergétiques mais en poussant à fond les logiques existantes. L’inertie des grands systèmes énergétiques tient donc dans la multiplicité des facteurs à réunir pour parvenir à une crise du système et pour que soient recherchés d’autres solutions ».

Mais, il faut reconnaître que les facteurs énergétiques seuls ne sont pas suffisants pour créer une crise aussi étendue. Si nous avons tant de difficultés à mettre en place des mécanismes de gestion pour remédier à nos difficultés, c’est aussi parce que ce secteur énergétique que l’on dit politique, ne l’est qu’au sens où toutes les décisions ont été déléguées, où les citoyens ont bien du mal à faire entendre leurs voix.

La crise énergétique actuelle se double donc d’une crise politique, déjà annoncée par Habermas, qui avait relevé dans La technique et la science comme idéologies la menace que représente pour la démocratie, la consultation systématique d’experts dans le but d’orienter les choix politiques. La volonté de prendre une décision éclairée est tout à fait louable, mais le recours croissant aux spécialistes n’en a pas moins pour conséquence d’exclure les citoyens de choix qui déterminent de multiples aspects de leur vie au jour le jour. La complexification technique dans le domaine de l’énergie impose la mise en place de procédures de décision qui annihilent la possibilité d’une participation démocratique. Faute de pouvoir acquérir les connaissances poussées qui seraient nécessaires à la compréhension des enjeux, les citoyens sont contraints d’abandonner leur pouvoir de décision. Si le recours à la science permettait de mieux nous orienter, au moins aurions nous une raison pour nous réjouir de cet abandon. Mais, toujours selon Habermas, la consultation du savoir scientifique ne donne que l’illusion d’un changement de nature du politique, sans nous débarrasser réellement – le faudrait-il d’ailleurs ? - de la contingence des valeurs sur lesquelles reposent par essence toute prise de décision. Les faits scientifiques et leur prétendue objectivité confèrent, en cas de besoin, une autorité indiscutable, puisque prétendument éclairée, qui permet d’imposer sans débattre des projets fondés en dernière instance sur les seules opinions de ceux à qui reviennent les décisions. Il faut opérer un bref retour sur un moment historique essentiel dans le processus qui nous a conduit à privilégier nos techniques complexes au détriment de notre liberté de choix. Peut-être pourrons nous ainsi identifier les étapes qui ont marqué cette transition vers la désappropriation et nous donner une chance de voir à quelles conditions une technique est soluble dans la société qui lui donne naissance.

Dans notre système énergétique, le phénomène de dépossession s’est trouvé amorcé au moment de la Révolution Industrielle, ou plutôt « Thermo Industrielle » selon l’expression de Jacques Grinevald, en même temps que la machine thermique s’imposait pas à pas comme principal puis unique moyen de puissance. Afin d’accompagner le changement d’échelle des pratiques industrielles, induit par le développement de cet outil, des structures de production d’énergie de plus en plus grandes se sont mises en place, tandis que l’exploitation des ressources fossiles prenait de l’ampleur. Le corollaire de cette évolution à la fois quantitative et qualitative fut la séparation toujours plus marquée de la production et de la consommation. Ce qui allait de soi par le passé avec les énergies renouvelables, à savoir une appropriation naturelle des techniques et de leur fonctionnement, a laissé place à la jouissance passive des bienfaits de ces techniques. Nous avons perdu le contact avec l’énergie au moment où sa production s’est éloignée de nos foyers et pris l’habitude de l’utiliser sans même en avoir encore conscience. Ivan Illich, dont on connaît le goût pour les calculs surprenants, avait créé le concept d’« équivalent-esclave » pour exprimer la force de travail représentée par un kilowatt. Cette notion a été reprise par Jancovici dans son dernier livre avec le bilan suivant : un individu des classes moyennes bénéficie quotidiennement de l’équivalent d’une centaine d’esclaves disponibles 24 heures sur 24, sous forme d’énergie domestique. A titre de comparaison, le nombre de domestiques en Angleterre entre 1840 et 1850, établi à partir des taxes payées par leurs employeurs, représentait le chiffre déjà énorme de 7% de la population. Qui aujourd’hui est capable de percevoir précisément derrière le confort de la vie moderne, la puissance énergétique que celui-ci requiert ?

La disparition progressive de l’aspect visible de l’énergie a, bien entendu, des avantages immédiats qui compensent en partie ses effets sociaux problématiques à long terme. Sans cela nous serions bien en peine pour expliquer notre désengagement. Dans Les sens de l’évolution technique Xavier Guchet note que l’un des traits caractéristiques de l’oubli est d’être la marque d’une appropriation réussie. Ce n’est, en effet, que lorsque un objet technique rencontre un problème, lorsqu’il est cassé, qu’il réapparaît sous la fonction qui le dissimulait. Mais, dans le même temps, cet oubli est un lourd handicap en cas de crise puisqu’au moment où l’objet fait son retour en tant qu’objet entre nos mains, nous nous retrouvons confrontés à l’inconnu. Robert Pirsig a décrit avec beaucoup de pertinence la rage et l’impuissance qui s’emparent de nous quand nous sommes confrontés au dysfonctionnement des objets du quotidien, quand les prolongements de notre corps passent du statut d’auxiliaires à celui d’obstacles. Aujourd’hui, c’est au sein de notre système énergétique en péril que l’on observe la sphère politique, prise de panique, lancer à l’aveuglette des mesures contradictoires sous couvert de développement durable.

D’autre part, si le système énergétique à tendance à se dissimuler (on pourrait dire, par comparaison, comme les fils électriques dans les murs de nos maisons) ce sont aussi les conséquences de son expansion qui demeurent dans l’ombre de ses bienfaits et posent un problème de nature politique. Le train, par exemple, au-delà de sa fonction première de moyen de transport, a imposé des valeurs, comme celle du temps collectif, qui ont redéfini tout notre fonctionnement social. La complexification de notre système énergétique donne, quant à elle, de nouveaux arguments à ceux qui revendiquent un renforcement de la surveillance généralisée. Sans aller, comme Habermas, jusqu’à voir dans la technique un projet de domination, il faut reconnaître que l’accroissement du contrôle est le pendant inséparable des risques que nous fait encourir les très grandes taille et complexité de nos systèmes énergétiques. Et il y a tout lieu de penser que ce contrôle est appelé à se développer. Le maillage de plus en plus serré du réseau des technologies sur le territoire crée les conditions de sa propre pérennité, en condamnant à son profit les possibilités d’envisager d’autres manières de concevoir le développement technologique. Dans la logique énergétique présente, le local et ses spécificités perdent toute importance au profit d’une solution uniforme et globale basée sur le transport de l’énergie sur de grandes distances. L’interdépendance des différents objets techniques, dont nous ne savons plus nous passer, et de ces réseaux énergétiques finit de renforcer le verrouillage. Nous manquons de voir l’impact des petites technologies de la vie quotidienne parce que nous ne les relions pas aux infrastructures cachées qui sous-tendent leur existence. Il nous semble que nous n’avons plus le choix, qu’il est impossible de se débrancher sans mettre en péril sa vie sociale.

Le risque, quand la technique n’est plus soumise au questionnement social relatif à son utilité, est de la voir échapper également au contrôle politique. Elle ne se développe alors plus que pour elle-même, devenant son propre but. Cette prise d’autonomie renforce l’impossibilité de l’émergence de toute critique et le « progrès » technologique devient l’a priori de chaque décision, un a priori inséparable de celui que nous avons évoqué précédemment, lorsque nous parlions des bornes que posent les systèmes énergétiques à nos capacités d’imaginer de nouvelles solutions sociales. Les jalons technologiques n’ont alors plus tant pour effet de nous indiquer un chemin que de nous empêcher de le quitter et les dangers du développement disparaissent derrière l’impératif de le poursuivre à tout prix. Ne serait-il pas temps au contraire, pour favoriser une prise de parole citoyenne, de poser la question du sens de nos techniques, de leur pertinence sociale, plutôt que de s’assigner comme seul enjeu de réflexion les moyens de faire plus ? La question posée par le nucléaire est-elle uniquement de déterminer s’il arrivera à combler pour toujours tous nos besoins ou bien de savoir vers quel type d’organisation sociale nous mène cette sophistication extrême des techniques du fossile ?

J’ai emprunté le titre de cette intervention à une formule de Hölderlin, que je vais solliciter une nouvelle fois pour la conclusion de cette partie à travers l’une de ses élégies Pain et Vin : « Mais là où est le danger, là aussi croît ce qui sauve ». Martin Heidegger dans La question de la technique a longuement médité cette parole mystérieuse à laquelle Alain Gras a proposé l’interprétation suivante : la technique moderne est le danger mais également le salut, à condition de chercher celui-ci dans l’essence même de la technique, qui est non pas technique mais sociale. Remettre la composante sociale au centre de notre approche des techniques voilà la tâche à laquelle nous allons tenter de nous consacrer lors des prochaines séances.

Pain et Vin.

L’actualité est justement à la crise des denrées alimentaires, qui agite de nombreux pays en voie de développement. Une trentaine serait menacée aujourd’hui par les émeutes de la faim qui ont secoué le Caire et Haïti. Il faut voir cette crise comme ce qu’elle est : une face de la crise énergétique. Non pas seulement parce que le développement des biocarburants empiète sur les terres cultivables, mais aussi tout simplement parce que la nourriture est la forme d’énergie la plus basique que nous consommons. L’énergie est partout et elle est vitale. La tentation était grande alors de réduire tout problème humain à sa seule dimension énergétique quantitative, au détriment de l’homme lui-même. Il nous apparaît primordial de valoriser au contraire l’approche qualitative des sciences humaines en nous recentrant sur l’aspect social de l’énergie et en allant peut-être au-delà du simple rôle de lanceur d’alerte qui est souvent celui des sciences sociales au sein des entreprises.

Seule une réappropriation de la technique et des enjeux énergétique par les citoyens pourra nous donner les moyens de sortir de la crise actuelle. Mais cette réappropriation semble à son tour inséparable à la fois d’une modification du rapport de l’homme aux techniques énergétiques et de la représentation qu’il se fait de lui même.

Nous devons apprendre à poser la question d’un autre point de vue que depuis celui du productivisme, si ce dernier ne peut qu’engendrer des systèmes techniques échappant à tout questionnement social. La réflexion qu’il faudrait mettre en place doit émaner des citoyens et non pas de quelque autorité supérieure qui déciderait à notre place de ce qui est bon pour nous. Enfin, l’homme doit recommencer à se définir non plus à travers les conditions de confort du milieu dans lequel il évolue mais comme celui qui donne sens aux moyens qu’il emploie pour s’assurer de mener une vie digne. La sobriété volontaire, au sens où ont pu l’entendre par le passé les morales grecques que furent le cynisme et le stoïcisme mais aussi l’épicurisme, dont le travail fondamental fut de montrer à l’homme comment se libérer de ses asservissements, semble une base de réflexion intéressante pour renouveler l’appréhension de ces problèmes. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle pensée autoritaire qui dresserait la liste de ce que l’homme doit ou non produire, mais de faire la démarche d’adopter, au moins à titre méthodologique, un autre point de vue sur cette production. Nous concevons cette conversion du regard comme une démarche d’ouverture. C’est d’ailleurs le sens, me semble t-il, de cette réflexion de Georgescu-Roegen, père du concept de décroissance en économie et défenseur de la sobriété : « Peut-être le destin de l’homme est-il d’avoir une existence brève mais fiévreuse, excitante et extravagante, plutôt qu’une existence végétative et monotone ». L’important est d’avoir le choix.

Intervention prononcée en introduction au séminaire de la Fondation Gabriel Péri, Energie et civilisation


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