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Pour une bibliothèque chinoise
Par Jean Ristat

Pour une bibliothèque chinoise (I)

Qui donc écrit à propos de l’opinion des Européens à l’égard des Chinois : « À chaque instant, on est exposé à entendre ou à lire les choses les plus contradictoires touchant ce peuple remarquable. » ? Un missionnaire de la congrégation de Saint-Lazare, en 1854, le père Huc. Son livre l’Empire chinois peut se lire, aujourd’hui encore, avec intérêt et délectation. Outre les informations historiques sur la vie en Chine dans les dernières années de l’Empire (l’organisation de la société, du gouvernement, l’éducation, la justice, l’écriture, les systèmes religieux et philosophiques, etc.), le lecteur y trouvera – je l’espère – le « plaisir du texte ». Car le père Huc est aussi un remarquable conteur et un excellent portraitiste. Il saisit ses personnages en situation, sur le vif – avec humour souvent. Un enfant ne lui apprend-il pas à lire l’heure dans l’oeil d’un chat ? Baudelaire s’est inspiré de cette anecdote dans un de ses Petits Poèmes en prose, l’Horloge. L’Empire chinois n’est pas un manuel scolaire, pas plus qu’une carte postale où l’exotisme trouverait un miroir complaisant. Il s’agit du témoignage d’un homme honnête et bon, à la curiosité intellectuelle acérée, « sans a priori », dirait-on aujourd’hui. Un chrétien en mission certes, hostile au fanatisme politique, c’est-à-dire aux socialistes : « Le parti des socialistes est un parti fanatique » ; mais aussi hostile au fanatisme religieux. Ce qui lui permet de faire montre d’un anticolonialisme assez inattendu : on dit que les Chinois sont xénophobes ? Mais « il faut convenir qu’ils ont sous les yeux des faits peu propres à les tirer de cette persuasion… Que voient-ils autour d’eux ? Les Européens, maîtres partout où ils ont pénétré, et les naturels soumis à une domination souvent très peu conforme aux lois de l’Évangile, de cette religion qu’on cherche tant à propager chez eux ». Lisant cela, je ne pouvais m’empêcher de penser au récit de Pierre Loti, les Derniers Jours de Pékin, récit par moments hallucinant, au sens littéral du mot. Et je balançais, le lisant, entre la fascination de l’horreur, la nausée et le dégoût, la honte. Hugo a dit ce qu’il fallait sur les exactions commises à Pékin par les Européens, pillards, incultes et inhumains… Par exemple, lors de la seconde expédition sous la direction de lord Elgin et du général Cousin de Montauban, le sac du palais d’été… Membre du corps expéditionnaire occidental pendant la guerre des Boxers en 1900, Loti relate pour le Figaro du 24 septembre 1900 au 4 mai 1901 son arrivée à Pékin et son séjour dans la Cité interdite. Sept puissances, sous la direction du général allemand Waldersee, (les alliés), se sont coalisées pour continuer après les deux précédentes guerres de l’opium (1842 et 1856-1860) le démembrement de l’empire chinois. Pierre Loti est un militaire. Son récit le laisse transparaître sans doute malgré lui, et, parfois, la complicité du sabre et du goupillon… s’étale sans vergogne. « Pendant que je suis à causer avec l’évêque, dans le parloir blanc, le maréchal (Walderse) arrive. Il reparle de l’incendie de son palais, naturellement, et, avec sa délicate courtoisie, il veut bien nous dire que, de tous les souvenirs perdus par lui dans le désastre, ce qu’il regrette le plus, c’est sa croix française de la Légion d’honneur. » Mais il ne faut pas, à mon avis, s’arrêter sur ces passages obligés, sur quelques couplets cocardiers. Loti est mal à l’aise. L’expression de barbares occidentaux revient à plusieurs reprises sous sa plume. Tout son texte est hanté par la mort, la sauvagerie des envahisseurs. Sur la route qui le conduit à Pékin ce ne sont que cadavres, souvent mutilés : « Dans une de ces cours, où nous venons d’entrer, un chien galeux travaille à tirer, tirer quelque chose de dessous des piles d’assiettes cassées : le cadavre d’un enfant dont le crâne est ouvert. Et le chien commence à manger ce qui reste de chair pourrie aux jambes de ce petit mort. » À quelques kilomètres de Pékin, il visite le Temple du ciel, « lieu impénétrable », jusqu’à cette date réservé aux empereurs seuls, non sans un douloureux sentiment de profanation, pour le « solennel sacrifice » annuel aux dieux. Il cite, en note, que « le parc même était interdit aux barbares d’Occident depuis qu’un touriste européen, homme de toutes les élégances, s’était faufilé dans le temple pour faire des ordures sur l’autel ». Le voici, un peu plus tard, qui entre dans les faubourgs d’une ville dévastée, dans le froid, les ténèbres : la mort, la mort, la mort partout – le ciel noir, la poussière dans les yeux, la bouche… des têtes coupées au milieu de la vaisselle précieuse sur laquelle marchent les soldats. Le voici encore un peu plus tard, cette fois dans la ville impériale, dans un kiosque dominant le fameux lac des lotus et le pont de marbre, puis dans la petite chambre très obscure où une « discrète odeur de thé », de fleurs séchées et de vieille soierie se dégage, celle de l’invisible empereur, fils du Ciel… Derrière, il y a ses appartements privés où les meubles sont en ébène : on y trouve un piano, un harmonium, « une grande boîte à musique jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l’on dirait éteints sous les eaux d’un lac ». Au moment de sortir, « nos ordonnances […] se jettent en riant sur le lit aux rideaux couleur de ciel nocturne ». Et l’un d’eux, « avec une voix gaie et l’accent gascon : “Comme ça au moins mon vieux nous pourrons dire que nous nous sommes couchés dans le lit de l’empereur de Chine !” »

La Chine, depuis le XIIIe siècle (avec le récit de Marco Polo), hante l’imaginaire occidental. Le père Huc a raison de rappeler qu’elle a le statut « d’un peuple très anxieux et fort singulier, un peuple à part dans le monde » et que les idées la concernant sont « contradictoires ». Voltaire en trace « avec amour et prédilection un tableau ravissant ». Montesquieu « la peint des couleurs les plus sombres […] toujours courbée sous un despotisme abrutissant et se mouvant comme un vil troupeau au gré de son empereur ». À ma connaissance, Montesquieu n’a jamais mis les pieds en Chine comme un certain nombre de nos contemporains tout occupés qu’ils sont à lire les avis des gens autorisés, brandissant la bannière des droits de l’homme et des sacro-saintes valeurs « occidentales ». Y aurait-on d’ailleurs mis le bout de la chaussure ou d’un dollar que cela ne changerait rien à l’affaire : tout dépend de ce qu’on veut y voir et de ce qu’on y cherche… Aussi me suis-je persuadé que parler de la Chine, ne serait-ce que pour s’en approcher, exigeait un minimum de réflexion sur son écriture et la connaissance des grands textes de sa littérature en langue classique et en langue populaire. Pour ce qui est des romans dits populaires, on trouvera dans la Bibliothèque de la Pléiade les plus fameux, pour la plupart, pour la première fois en traduction intégrale : le Pèlerinage vers l’ouest, Fleur en fiole d’or, Au bord de l’eau et le Rêve dans le Pavillon rouge, que Mao Zedong inscrivait parmi les cinq trésors de la Chine. La célèbre Histoire des trois royaumes se trouve aisément aux éditions You Fen. La littérature en langue classique qui couvre la période qui va de Confucius (551-479 av. J.-C.) jusqu’à la chute du régime impérial en 1911 était, en France tout au moins, peu ou pas traduite ou dispersée dans des revues ou des publications spécialisées et difficiles d’accès pour les non-sinophones. La nouvelle collection des éditions les Belles-Lettres, « Bibliothèque chinoise », vient combler ce manque. À côté du fonds gréco-latin bilingue à la couverture jaune vient donc s’ajouter, bilingue lui aussi, le domaine chinois à la couverture bleue. Sept titres ont déjà paru, neuf autres sont à venir, le dernier est disponible ces jours-ci en librairie : Écrits de Maître Guan, les Quatre Traités de l’art de l’esprit. Ils datent de l’époque des royaumes combattants entre le IVe siècle et la fin du IIe siècle avant notre ère et peuvent être considérés comme les textes inauguraux du taoïsme, selon Romain Graziani qui les a traduits et présentés. Il faut dire tout de suite que ces ouvrages sont précédés le plus souvent de longues introductions et que le lecteur a, pour faciliter sa lecture, des notes, cartes, chronologie et glossaire. Le classique la Dispute sur le sel et le fer a retenu particulièrement mon attention. Il m’a semblé de nature à éclairer notre réflexion sur les problèmes politiques, économiques et sociaux de ce début du XXIe siècle. Il date pourtant, me dira-t-on, de la seconde moitié du Ier siècle avant notre ère (81 av. J.-C.). Cette édition intégrale de la Dispute est la première en langue occidentale. En 1978, cependant, Jean Lévi en avait donné une traduction partielle chez Seghers qu’il qualifie aujourd’hui d’adaptation libre du texte avec de nombreuses omissions. Georges Walter l’avait préfacée brillamment : « Force nous est de constater que le propos [de la Dispute] est plus actuel qu’exotique, plus moderne que vénérable […] que les Chinois discutaient, en 81 av. J.-C., du prix des mandarines et de la pénurie de logements ; qu’ils se demandaient si les inconvénients du progrès ne font pas payer trop cher ses avantages… » De quoi s’agit-il donc ? D’un débat – d’une dispute – sur la nécessité ou non de maintenir le monopole de l’État sur le sel et le fer entre, d’un côté, les tenants du pouvoir, à savoir le grand secrétaire Sang Hongyang et le premier ministre et, de l’autre, les lettrés et les sages confucéens.

La compilation de l’affrontement est due à Huan Kuan, qui avoue dans l’Épilogue de la Dispute : « Il y eut des discussions […] et quoique nous ne les ayons pas consignées in extenso, on peut s’en faire une idée d’ensemble. Hélas, tous ces discours se dissipèrent en fumée. Personne ne songea à mettre en application les suggestions qui avaient été faites. » Il a sans doute divisé le texte en chapitres, ajouté des titres. Cela prouve-t-il qu’il a « fabriqué postérieurement  » un débat, une « sorte de bréviaire confucéen » du bon gouvernement ? Et peu importe. Comme l’écrit Jean Lévi « pour imaginer un dialogue de cette nature, il faut avoir dans l’oreille […] des controverses réelles et être parfaitement rompu aux arguties des différents courants ». Même si Huan Kuan découpe la discussion afin que les Lettrés aient le dernier mot, « c’est la Dispute elle-même qui a dicté sa loi au transcripteur ».

Tout se passe comme si nous assistions à une représentation théâtrale. Voyons le décor. Nous sommes dans la grande salle d’audience du palais de l’Ouest à Chang’an, capitale de l’Empire. On imagine les plafonds de bois précieux incrustés de corail, les murs enduits de cinabre, les images de dragons… Et les gardes, les grands officiers, les « carillons des sceaux de jade suspendus aux ceintures ». Sur une estrade, assis sur une natte de jonc souple, le petit empereur Zhao âgé de douze ans que manipule le généralissime Huo Guang à la tête du conseil privé, ennemi mortel du grand secrétaire Sang Hongyang qui partage avec lui la régence. Le premier ministre qui ne dira pratiquement pas un mot durant la Dispute est un affidé de Huo Guang. Enfin, les Sages et les Lettrés, choisis par la cour, au nombre de soixante. Ils ont, écrit Jean Lévi, « pour certains, parcouru plus de deux mille kilomètres en relais de poste pour se rendre à la capitale. Ils portent des robes longues pas toujours très fraîches, qui font contraste avec la splendeur des soieries environnantes, de larges ceintures et de hauts bonnets noirs ».

L’empereur Zhao succédait à Han Wudi qui régna pendant plus d’un demi-siècle. Règne glorieux certes puisque ce grand empereur agrandit, établit et unifia l’Empire du milieu par ses conquêtes nombreuses « jusqu’aux bornes du monde ». C’est lui qui jeta les bases du système de recrutement des mandarins par des concours. Il fit du confucianisme la doctrine officielle de l’empire. Il ouvrit des routes, perça des canaux, édifia des villes et, nous explique Jean Lévi, « centralisa l’administration […] réforma le calendrier, […] institua des écoles », une académie impériale. « Les échanges se multiplièrent entre la Chine et les riches contrées de l’ouest, le commerce et l’industrie en furent stimulés, et, avec eux, le goût des arts d’agrément et du luxe. » Mais il y a un terrible revers à cette belle médaille. Les campagnes militaires incessantes et les grands travaux épuisèrent la population accablée d’impôts. Sous son règne encore, le fleuve Jaune rompit ses digues et recouvrit les régions les plus fertiles de l’Est. Il fallut attendre vingt-sept ans pour colmater la brèche ! Enfin, il était cruel, superstitieux, mégalomane on s’en doute, et paranoïaque. Il institua le délit de « désapprobation dans son for intérieur » qui lui permettait, sous n’importe quel prétexte – silence, mimique – de tuer ou de conduire au suicide qui bon lui semblait. Il va mener pratiquement à son terme le processus de centralisation des pouvoirs, une fois l’unification de l’empire effectuée. Sur cette question, je renvoie le lecteur à l’excellente introduction de Jean Lévi.

C’est sous son règne que Sang Hongyang, aidé par deux gros industriels, en 119 av. J.-C., mit en place le monopole sur le sel et le fer de sorte que « c’était moins l’État qui contrô lait le commerce et l’industrie que les riches négociants et les entrepreneurs qui faisaient main basse sur l’État ». La devise que nous connaissons bien, hélas, aujourd’hui, devint la règle : « faire du profit ». Jean Lévi a raison de souligner que « la Dispute accuse tous les traits du discours politique contemporain jusqu’à la caricature ». Prenons quelques exemples. Les Lettrés : « Avant l’instauration des monopoles d’État, le pays n’était-il pas prospère ? À présent qu’ils sont établis, il souffre. […] Le profit ne tombe pas du ciel, pas plus qu’il ne jaillit spontanément des entrailles de la terre ; il est entièrement tiré de la sueur et du sang du peuple. » Autre intervention des sages qui va dans le même sens : « Le duc Ling de Wéi, alors qu’on se trouvait au coeur de l’hiver et qu’il gelait à pierre fendre, leva des paysans pour creuser des étangs et des lacs artificiels. Hai Chun le critiqua en ces termes : “L’hiver est extrêmement rigoureux. Le peuple souffre de la faim et du froid. Je vous supplie de mettre fin à la corvée.” Le duc répondit : “Il fait froid ? Et comment se fait-il que moi je ne le sente pas ?” » À toutes ces remarques, le Grand Secrétaire répond, généralement, que « ceux qui dissertent le mieux de la vertu ne sont pas toujours ceux qui en ont le plus, car il est toujours plus facile de parler que d’agir ». En fait, tout les oppose. Le Grand Secrétaire est favorable au développement du commerce et de l’industrie aux dépens de l’agriculture, contrairement aux lettrés. Il veut stimuler les échanges et le commerce international. Les lettrés sont pour un système autarcique et considèrent que les marchandises étrangères sont un facteur de corruption. Ils prônent un mode de vie frugal tandis que le grand secrétaire exalte le luxe avec lyrisme. « Mules, ânes et chameaux franchissent les passes en longues caravanes, alezans et chevaux pommelés viennent remplir nos haras ; marmottes, zibelines, renards, couvertures bariolées et tapis chamarrés s’entassent dans les magasins impériaux ; jades précieux, coraux, cristaux font maintenant partie de nos trésors. » Il ne veut pas entendre parler d’aide aux plus démunis : c’est inviter à la paresse et au gaspillage. Nous connaissons ce discours… Les lettrés demandent une redistribution modérée des richesses. Le grand secrétaire veut une législation pénale renforcée  ; il est partisan, pour la politique extérieure, de développer les forces militaires alors que les lettrés vantent la conciliation et le pacifisme. Ils pensent que l’action politique doit être guidée par la morale, ce dont le grand secrétaire se moque. Il n’a rien à faire de la vertu, et seules la fortune, la position sociale ont de l’importance. Enfin, le passé n’est pas pour lui un modèle alors que les sages et les lettrés se réfèrent sans cesse à l’Antiquité, aux souverains modèles Yao et Shun, à Confucius, etc. Pour les lettrés, le yang, principe lumineux, est prévalent. Il commande les rapports hiérarchiques et modèle les rapports sociaux. Sang Hongyang affirme la prééminence du yin, élément féminin, secret. Pour le grand secrétaire, l’univers est mu par le profit.

Je ne fais que résumer, à très grands traits, des débats évidemment un peu plus subtils et parfois ambigus. Les lettrés, pour donner un exemple, font preuve d’un antimercantilisme propre à la tradition chinoise et, pourtant, ils affichent une position méprisante à l’égard des paysans : « […] seul le sage est habilité à régner sur le vulgaire, dont l’unique raison d’être est de nourrir le sage. Si les intellectuels labouraient la terre et négligeaient l’étude, mais où irait-on ! » La Dispute est un texte en perpétuelle tension et souvent d’une grande violence. Ainsi, le grand secrétaire peut-il s’écrier, en s’adressant aux Lettrés : « Ramassis de campagnards et de culs terreux qui ne comprenez rien à rien ! Vous êtes comme des ivrognes qui viennent juste de cuver leur vin. On perd son temps à discuter avec vous ! » Et, plus tard, les Lettrés l’invectivent : « Quant à vous, qui bafouez le droit et la morale pour voler au secours de vos supérieurs, épousant servilement leurs erreurs et sacrifiant l’avenir du pays à votre opportunisme, si vous n’étiez qu’un fonctionnaire subalterne, vous auriez déjà subi les plus lourds châtiments. Vous feriez mieux de vous tenir coi ! » Dans les années 1970, les idéologues maoïstes, rappelle Jean Lévi, virent dans la Dispute sur le sel et le fer l’opposition des légistes et des confucéens. Cela se passait après le mouvement Pilin pikong de critique de Lin Biao et de Confucius. Ainsi peut-on relire la Dispute à la lumière de l’histoire du XXe siècle comme le roman Au bord de l’eau. Ce dernier fit lui aussi l’objet de vifs débats, son héros Song Jiang étant, si je ne me trompe, accusé d’avoir suivi dans son ralliement à l’empereur une politique révisionniste, ce qui, à mon sens, n’est pas tout à fait faux.

La Dispute sur le sel et le fer, Éditions des Belles-Lettres, 412 pages, 29 euros.
Écrits de Maître Guan, Éditions des Belles-Lettres, 90 pages, 25 euros.
Les Derniers Jours de Pékin, Éditions de l’Aube, 354 pages, 9,50 euros.
Au bord de l’eau est disponible en Folio, tomes 1 et 2, 22 euros.

Article paru dans Les Lettres françaises de décembre 2011.

Pour une bibliothèque chinoise (II)

Le mois dernier, j’ai invité mes lecteurs à traverser la Chine en compagnie du père Huc, depuis le Tibet jusqu’à Canton. Le voyage alors se fait le plus souvent en palanquin  : « Nous ne tardâmes pas, en effet, à entrer dans un pays montagneux, coupé de profonds ravins, où les chemins n’étaient souvent que d’étroits sentiers en talus, formés de terre glaise et détrempés par une pluie abondante » ; mais aussi en jonque, sur le fleuve Bleu, le fleuve enfant de la mer comme le nomment les Chinois. Mais, on le devine, ce périple n’est pas sans dangers : le palanquin, par exemple, peut verser ou la jonque, peu solide, prisonnière de la tempête, « se creuser un tombeau dans les vagues ». Le naufrage évité, restent les cancrelats, « d’une telle impertinence que nous fûmes obligés de passer la nuit tout entière à leur donner la chasse ». Mais il y a aussi les splendides demeures et leurs jardins, tel celui du palais communal de Kien-tcheou qui pourrait rivaliser avec celui de Soe-ma-kouang (historien, premier ministre sous la dynastie des Song, fin du XIe siècle) : « La lune est déjà levée que je suis encore assis ; c’est un plaisir de plus. Le murmure des eaux, le bruit des feuilles qu’agite le vent, la beauté des cieux me plongent dans une douce rêverie. Toute la nature parle à mon âme, je m’égare en l’écoutant, et la nuit est déjà au milieu de ma course que j’arrive à peine sur le seuil de ma porte. » Nous allons laisser le père Huc (il parcourut la Chine trois fois, de 1838 à 1852, date à laquelle il débarque, en juin, à Marseille) et faire la connaissance d’un autre missionnaire, un jésuite italien, Guiseppe Castiglione (1688-1766), peintre et architecte à la cour de Chine – Michèle Pirazzoli-T’Serstevens remarque, à juste titre, dans son beau livre consacré à Castiglione, qu’en Occident il demeure largement méconnu : « L’oeuvre du peintre n’a été connue hors de Chine qu’au XXe siècle, celle de l’architecte le fut plus tôt, mais à travers les gravures des palais européens qui la déformaient largement. » Je l’ai, pour ma part, découverte tout récemment, à l’occasion de la grande exposition, « la Cité interdite », au musée du Louvre. Un rouleau vertical, encre et couleurs sur soie, Message d’un printemps de paix, datant de la période où régnait l’empereur Qianlong (1736-1795) retiendra particulièrement l’attention. Castiglione y aurait représenté le futur Qianlong recevant des mains de son père, alors l’empereur Yongzheng, un rameau fleuri – allégorie de la transmission du pouvoir. Qianlong aimait particulièrement cette peinture et l’avait encollée sur la cloison d’une pièce jouxtant son cabinet de travail. Le portrait de l’empereur Qianlong à cheval en armure de cérémonie (1739), encre et couleurs sur soie, rappelle évidemment que le « but de la peinture est la mise en images immédiate de toutes les activités du souverain sur l’ensemble du territoire » (Hu Jing, 1769-1841). Sa filiation avec l’Occident est claire et flattait l’empereur. Mais on admirera également le Poulain tout à son aise (1743) et les peintures qui firent de Castiglione le maître incontesté de la peinture de chevaux à la cour des Qing. Jean-Paul Desroches dit justement « qu’il savait communiquer à la vérité anatomique un souffle de vie ». Les plus fameux des ensembles, les Dix Coursiers – dix rouleaux verticaux partagés entre les musées des palais de Pékin et de Taipei –, représentent les chevaux donnés par les chefs mongols à Qianlong, « dans le style transmis d’Occident », ainsi que le décrivait l’empereur dans un poème à la gloire de son cheval, Ruyiang, « selon mon désir ».

Castiglione s’inscrit dans la tradition de la peinture de chevaux en Chine, du VIIe au XIVe siècle, mais ce qu’il « apporte de nouveau tient essentiellement au travail sur les matières, sur la couleur et sur l’expressivité des têtes, en particulier des yeux ». M. Pirazzoli ajoute qu’il est le premier en Chine « à rendre le modelé et la chaleur du corps de l’animal, les veines sous sa peau fine, le satiné de sa robe et, de façon aussi tactile, les poils de sa crinière et de sa queue ». Notons seulement que le sexe n’est jamais représenté. Je ne peux évidemment m’attarder davantage sur Castiglione, mais l’émotion ressentie devant ses oeuvres m’incite à recommander la visite à l’exposition du Louvre (jusqu’au 9 janvier). Un dernier mot, cependant. Castiglione arrive à Pékin en 1715, où règne Yongzheng. Rappelons qu’en 1644, les Mandchous se sont emparés du trône. La dynastie Qing s’achèvera en 1911. Le second souverain mandchou, Kangxi (1662-1722), tentera de se concilier les lettrés chinois en respectant la tradition néoconfucéenne, tout en marquant son identité mandchoue : il aimait la chasse, les prouesses guerrières et était curieux de tout ce que la culture européenne pouvait lui apporter dans le domaine des sciences, des techniques et des arts. Il était tolérant : il se fait le protecteur, en 1692, du christianisme. Des églises s’élèvent un peu partout. Les jésuites lui enseignent l’astronomie, les mathématiques et la musique… Il est un fin politique et sous son gouvernement, s’accorde-t-on à dire, l’empire est en paix. Cependant, les querelles entre missionnaires au sujet des honneurs rendus à Confucius vont, comme l’écrit le père Huc, « refroidir le bon vouloir de l’empereur Kangxi et excitèrent plusieurs fois sa colère » – les dominicains et les franciscains crient au « scandale, à la superstition, à l’hérésie ». Et la Bulle de Clément XI, en 1715, condamnant les rites chinois provoqua une violente – et légitime – colère de Kangxi : « Ayant lu cette proclamation, je me demande comment ces Occidentaux incultes peuvent parler des grands principes (philosophiques et moraux) de la Chine. […] Je constate finalement que leur doctrine est du même genre que les petites hérésies des bonzes bouddhistes et des moines taoïstes. […] J’interdis à partir de maintenant que les Occidentaux propagent leur doctrine en Chine. » La Compagnie de Jésus était jalousée par les autres ordres missionnaires. « Tous les missionnaires, à la réserve de ceux qui étaient à Pékin, sont chassés de l’empire, les églises sont ou démolies ou destinées à des usages profanes », écrit le père Gaudil.

C’est dans ces circonstances que Castiglione arrive à Pékin. Malgré tout, il est présenté à l’empereur qui lui commande de peindre un chien. « Impressionné, Kangxi lui donne des disciples à former » (Michèle Pirazzoli). Très vite, Castiglione prendra un nom chinois, Lang Shining, et travaillera donc pour trois empereurs. Sous le règne de Yongzhen, pourtant adepte du bouddhisme chan, il connaîtra la plus grande liberté et donnera deux chefs-d’oeuvre, Nombreux Signes de bon augure, Arrangement floral dans un vase, et Cent Coursiers. Ensuite, sous Qianlong, Castiglione, peintre de cour, peint sur ordre de l’empereur. Le Français Jean-Denis Attiret, autre jésuite arrivé à la cour en 1739 (quelques-unes de ses oeuvres sont à l’exposition sur la Cité interdite au Louvre), pouvait écrire : « Nous faisons d’abord les dessins ; [l’empereur] les voit, les fait changer, réformer, comme bon lui semble… » Cela dit, grâce à Castiglione « des éléments de la tradition occidentale […] ont été intégrés, parfois plus ou moins déformés, dans la tradition picturale chinoise » (M. Pirazzoli). Même si, pour les Occidentaux, Castiglione est chinois, « ils ne voient pas que […] celui-ci a développé, en Chine, un style profondément personnel, […] une oeuvre […] qui ne se confond en effet avec celle d’aucun autre artiste, chinois ou européen ». J’invite maintenant mon lecteur à faire entrer dans sa bibliothèque chinoise un ouvrage qui vient de paraître dans la fameuse collection Connaissance de l’Orient , chez Gallimard, Ce dont le maître ne parlait pas. L’auteur du livre, Yuan Mei, vécut sous le règne de l’empereur Qianlong dont nous venons d’évoquer – à grands traits – les rapports avec Castiglione. Si Castiglione jouissait des faveurs de l’empereur, celui-ci venait souvent dans son atelier le regarder peindre, il n’en fut pas de même avec Yuan Mei (1716-1798). Il fut pourtant l’une des gloires du siècle, mais sa personnalité comme ses écrits suscitèrent souvent le scandale. Il fut « aussi furieusement attaqué que passionnément admiré », affirment ses traducteurs, Chang Fu-Jui, Jacqueline Chang et Jean-Pierre Diény.

Arrêtons-nous un instant pour signaler que ce livre est le cent vingt et unième publié dans une collection créée par René Étiemble et dirigée par son successeur, Jacques Dars, jusqu’à sa mort en décembre 2010. On doit à celui qui fut l’un des plus grands sinologues français la traduction de plus d’une dizaine d’ouvrages. Citons les Carnets secrets de Li Yu (Picquier), Randonnées aux sites sublimes et Contes de la montagne sereine (tous les deux chez Gallimard), et naturellement l’admirable roman Au bord de l’eau. Je ne peux que reprendre pour lui rendre hommage les propos d’André Welter : « Le traducteur le plus inventif, le plus éblouissant, des grandes oeuvres classiques chinoises […]. Il fut sa vie durant un être hors normes, facétieux et grave, à l’image de ces vagabonds taoïstes qu’il aimait tant. »

À suivre.

G. Castiglione, de Michel Pirazzoli, Édition T’Serstevans Thalia, 226 pages, 59 euros.
Au bord de l’eau, Gallimard, La Pléiade, 2 volumes.
Ce dont le maître ne parlait pas, de Yuan Mei, Gallimard, (Connaissance de l’Orient), 368 pages, 24,50 euros.

Les Lettres françaises du 5janvier 2012. Nouvelle série n° 89

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